mardi 17 janvier 2012

Robert Debré refusa de porter l'étoile jaune

Le Pr Robert Debré, pédiatre réputé, membre de l'Académie de médecine, n'a pas porté l'étoile. Dès l'instauration du statut des Juifs d'octobre 1940, il adressa avec d'autres personnalités juives une lettre solennelle au maréchal Pétain. Puis, il entrera en résistance : cache d'enfants arrachés au rafles dans les environs de sa maison de Touraine, atelier de faux papiers dans son laboratoire de l'hôpital des enfants malades, l'instauration de l'étoile ne ralentira en rien son action.
" Personnellement, j'étais bien décidé à ne pas obéir à cette mesure nouvelle pas plus qu'aux précédentes. Pour éviter toute complication, Dexia - Ndlr : pseudo de résistance d'Elisabeth de La Panouse de La Bourdonnaye, sa seconde épouse - retira une étoile jaune au commissariat de police. Elle avertit le commissaire de police que je ne la porterais point. Il enregistra cette déclaration et je rangeai le petit morceau d'étoffe dans un tiroir où devait le rejoindre plus tard, parmi les objets du souvenir, mon brassard FFI arboré pendant la libération de Paris.
J'étais convaincu, comme plusieurs d'entre nous, que cette désobéissance n'augmenterait guère les risques car nous fûmes assez nombreux à prendre cette atttitude.
Sans nous être entendus, agirent de même les deux autres membres de ma famille astreints à cette obligation et alors présents à Paris : le professeur Jacques Hagueneau, mon cousin, qui échappa de justesse un peu plus tard à la Gestapo, et un autre cousin, 
Paul Dennery, qui fut arrêté place de la Madeleine et dont on n'eut plus jamais 
de nouvelles ". (1)
Robert Debré sera écarté de son service hospitalier et se consacra alors entièrement à la résistance du corps médical et au service de santé de l'armée secrète.
En mai 1943, il sera inquiété par la police française alors qu'il se rend sans étoile à l'Académie de médecine. 
Dans son rapport d'enquête du 31 mai 1943, l'inspecteur Henri Soustre indique avoir interrogé le médecin à son domicile : "  Le Pr Debré déclare être Juif et ne pas porter l'étoile et avoir été relevé de toutes les interdictions portées au statut des Juifs par décret du 5 janvier 1941 pris en Conseil des ministres ".
L'enquêteur précise que le décret n'est pas signé de Pétain mais de Jérôme Carcopino, secrétaire d'Etat à l'éducation nationale. Pris le 11 juillet 1941, il réintègre Robert Debré dans ses fonctions à l'Académie, avec effet rétroactif.
Le rapport poursuit : " Récemment son téléphone ayant été supprimé à la suite d'une dénonciation, les autorités occupantes le lui ont fait remettre immédiatement. Le Pr Debré ajoute qu'il s'est présenté à plusieurs reprises dans les bureaux allemands sans porter l'étoile. Au moment du port de l'étoile, une demande à la préfecture de police a été faite, il lui aurait été répondu qu'il étant dans un cas spécial en vertu de ce même décret.
A l'Ordre des médecins, le Pr Debré n'est pas inscrit parmi les médecins israélites, son cas y est considéré tout à fait à part ".
Une exception justifiée par Robert Debré lui-même dans cet interrogatoire où il indique soigner des enfants d'officiers allemands.
Le rapport de police concluera : " Quoique prétextant que les autorités occupantes ne le considèrent pas comme Juif, le Pr Debré n'en est pas moins recensé à la préfecture de police et ne possède aucune dispense de l'étoile ". (2)

Une demande d'exemption 
pour Mme Widal
Alors que les hautes instances médicales se sont particulièrement compromises dans la Collaboration, en appliquant sans protester le numerus clausus excluant les médecins juifs, on notera cette unique réaction contre l'étoile jaune : en juin1942, les professeurs Leriche et Lemierre, président et vice-président de l'Ordre des médecins, formulent une demande au Commissariat général aux questions juives, en faveur de Mme le Dr Widal, la veuve du célèbre Fernand Widal, décédé en 1929. (3)
Le courrier rappelle que Widal a été " le conseiller éclairé du gouvernement et le maréchal Pétain l'a compté parmi ses amis ". 
Un argument mis en avant pour appuyer la requête qualifiée "d'exception" : 
" C'est au nom du corps médical français tout entier, conscient de ce qu'il doit à Fernand Widal, que nous venons solliciter aujourd'hui qu'une mesure d'exception soit prise en faveur de Mme Widal.
Nous ne doutons pas qu'en intervenant pour obtenir cette mesure d'exception, le Gouvernement ne tienne à montrer que la France, dans son malheur, sait encore honorer la mémoire de ceux qui l'ont loyalement servie et ont contribué à accroître son prestige dans le monde ".
Une réponse sèche de dix lignes indiquera qu'il ne peut être donné " une suite favorable ", l'ordonnance allemande " ne prévoyant pas de dérogation ".
Aussi, en septembre 1942, le secrétaire général de l'UGIF rappellera au directeur de l'hôpital Rotschild que tout le personnel " doit impérativement porter ce signe distinctif ". (4)

Indulgence 
pour un médecin
veuve de guerre
 
Une veuve de guerre, qui occupait le poste de médecin-inspecteur des écoles de la Ville de
Paris avait dû cesser ses fonctions, en raison du Statut des juifs du 3 octobre 1940.
Un échange de courrier entre le directeur de la législation du CGQJ et le préfet de la Seine indique que "l'intéressée est en droit d'obtenir son maintien au tableau de l'Ordre des médecins et qu'elle est admise à occuper un poste rétribué par une collectivité publique".
Cependant, elle ne peut réintégrer les cadres de l'administration, du fait du Statut des juifs.
Il est précisé que "les Juifs porteurs de l'étoile jaune sont admis à vaquer à leurs occupations dans les lieux publics tels que les écoles, dont l'accès ne leur est pas interdit par la 9e ordonnance". (5)
La 9e ordonnance du 8 juillet 1942 interdisait la présence des Juifs dans les restaurants, les bibliothèques, les cinémas, théâtres, squares, parcs et piscines.

(1) Robert Debré : " L'honner de vivre " (Stock - Hermann, 1974), p. 221, 230 et 231.
(2) CDJC-CCXXXVIII-117_01 : rapport d'enquête du 31 mai 1943 de l'inspecteur Soustre, de la section d'enquête et de contrôle (SEC) de Paris.
(3) CDJC-CXV-52 Lettre du 25 juin 1942. Fernand Georges Isidore WIDAL est né le 9 mars 1862 à Dellys (Algérie). Il est décédé le 14 janvier 1929 à Paris à l'âge de 67 ans.
(4) CDJC-DCCCXXX-18 Lettre du 15 septembre 1942.
(5) CDJC-CXV-147 Correspondance du 3 octobre 1940 au 15 février 1944 entre M. Izard, directeur du service de la Législation au CGQJ et le préfet de la Seine.

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