mercredi 1 avril 2015

jeudi 9 octobre 2014

Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature 2014


Prix Nobel de littérature 2014, Patrick Modiano voit son obsessionnelle quête du passé récompensée. L'académie suédoise a voulu saluer « l'art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation ».
Son premier roman, "La Place de l'étoile", publié en 1968, nous plongeait effectivement au coeur de l'obscurité du passé. Un récit quasi autobiographique, racontant l'histoire de Raphaël Schlemilovitch, juif français, né comme Modiano après la guerre.
Ce héros hallucinatoire, aux mille existences, cotoie aussi bien Maurice Sachs qu'Otto Abetz, Brasillach, Drieu la Rochelle, Proust, Dreyfus, mais aussi la Gestapo, Hitler, Eva Braun et les amiraux pétainistes. Et en exergue de son roman, on trouve cette remarquable histoire juive : « Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit : "Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile ?" Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. »
Cette inguérissable blessure raciale, on la retrouvera dans toute son oeuvre et toute sa vie.
Elle est liée à l'ombre de son père, Albert Modiano qui rencontra en 1942, sa future mère, traductrice à la Continental, la société de production contrôlée par l'occupant allemand.
Clandestin, ce père ne porta pas l'étoile jaune, mais il travailla avec le bureau d'achat du SD, le service de renseignement de la SS, en leur revendant des marchandises issues du marché noir.
Un père absent, le rejet de sa mère qui le place deux ans en nourrice, un petit frère mort à dix ans, son baptême à cinq ans, Patrick Modiano aura eu une enfance terrible.
Son adolescence ne vaudra guère mieux, avec des études ratées au lycée Henri IV, jusqu'à sa rencontre, décisive, avec Raymond Queneau, un ami de sa mère.
L'auteur surréaliste lui donna même des cours particuliers pour l'aider à passer son bac.
Il lui ouvrira toutes grandes les portes du monde littéraire, notamment les éditions Gallimard qui publieront son premier roman "La Place de l'étoile".
Queneau aidera Patrick Modiano dans sa résilience, en se substituant au père maudit avec qui il sera définitivement fâché, de 1966 jusqu'à sa mort, dans de curieuses circonstances, en 1977.
Mais ce père continuera de hanter une bonne partie de l'oeuvre de Patrick Modiano.
Il apparait dans "Dora Bruder", publié en 1997, puis dans "Un pedigree", paru en 2005. Face à l'énigme du père, son côté trouble, ses trafics, sa mystérieuse libération par un "ami" de la Gestapo alors qu'il est en partance pour la déportation, l'écriture sera pour Modiano comme une libération.
Dans chacun de ses livres, Modiano nous invite à partager la complexité de personnages ordinaires, à travers un jeu de piste dans le Paris de la Seconde Guerre Mondiale.  Des personnages, comme lui, en quête d'identité.

mercredi 28 mai 2014

A la mémoire de Halina Okladek, Juive belge déportée à 21 ans

La tuerie du Musée juif de Bruxelles, où la fusillade de samedi a coûté la vie à quatre personnes, rappelle les heures les plus sombres vécues par la communauté juive de Belgique. Un exemple parmi d'autres avec la mémoire de Halina Okladek et de son oncle Charles Krivine.


Halina Okladek : © Archives Générales
du Royaume, Bruxelles (dossier d’immigration)

Halina Okladek compta parmi les victimes juives de l’occupation nazie. Cette jeune femme n'avait que 21 ans lorsqu'elle fut déportée à Auschwitz.

Née le 26 janvier 1922 à Varsovie, elle vivait en Belgique avec ses parents lorsque le pays fut envahi par l’armée allemande en mai 1940. 
Le 14 août 1942, Halina devint Belge par son mariage avec Edouard Seghers, un non-juif, de quinze ans son aîné. Malgré ce mariage mixte, Halina Okladek sera arrêtée chez elle.

Le 29 juin 1943, elle se retrouve à la caserne Dossin, transformée en camp de transit. Ce camp, installé à Malines, entre Bruxelles et Anvers, fut ouvert le 27 juillet 1942. Himmler avait fixé pour la Belgique un quota de 10.000 Juifs à déporter. Au final, 25.000 Juifs belges seront déportés (à peine 5 % ont survécu).

Halina partira par le convoi XXI du 31 juillet 1943.


La liste de déportation où figure en troisième position le nom 
d'Halina Okladek (© Direction générale Victimes de la Guerre, Bruxelles)
Une demande avait été faite au roi Léopold III de Belgique pour empêcher sa déportation mais le cabinet du roi répondra que son mariage était trop tardif. Cette supplique avait sans doute été faite par son oncle Charles Krivine.

Halina arriva à Auschwitz-Birkenau le 2 août 1943, mais l’on ignore précisément la date de sa mort. Son frère Joseph et sa mère Sura, arrêtés également, ont survécu.

Charles Krivine, dirigeant de l'AJB
Qui était donc ce Charles Krivine qui tenta l'impossible pour sa nièce ?


La fiche du registre des juifs de Charles Krivine, marquée en rouge JUIF-JOOD 
(document Archives Générales du Royaume à Bruxelles).
Né en 1886, à Kremenietz en Russie (aujourd'hui ville de l'ouest de l'Ukraine où la présence juive remonte à 1438), Krivine s’installa en Belgique en 1928 comme négociant en tissus, avec son épouse Sophie, née Tanevitski, originaire d'Odessa. Ils habitaient à Bruxelles, au 27 rue des Pierres.

Charles Krivine avait deux soeurs, Sura et Fanny (son mari Isaac Englert était le frère de Joseph Englert, père de François Englert, prix Nobel de physique 2013). Fanny et son mari ont survécu à la guerre.

Mais le nom de Charles Krivine restera associé à la très controversée AJB (Association des Juifs en Belgique). Depuis le 24 juin 1942, il en était le vice-président aux finances.

Ce comité avait pour but l'aide aux Juifs lors de leur départ pour la "mise au travail à l'étranger, l'assistance à leur famille restée en Belgique, l'hébergement des enfants dans les orphelinats et la fondation d'un centre médical pour les Juifs. 
De juillet 1942 à septembre 1942, l'AJB enverra 12.000 «ordres de mise au travail» qui déboucheront le 4 août 1942 sur le premier convoi de déportation. Un rôle activement combattu par la résistance juive belge.


La lettre de Charles Krivine au bourgmestre de Bruxelles
(documents Kazerne Dossin – Fonds CNHEJ)

Le 29 juillet 1942, Charles Krivine avait soumis à Jules Coelst, le bourgmestre de Bruxelles, la proposition de création d'un comité d'aide et d'assistance pour l'agglomération bruxelloise. Il s'agissait de soutenir les Juifs " requis pour le travail à l'étranger lors de leur départ " - euphémisme désignant la déportation - ainsi que leurs familles restées en Belgique. (*)

Dans un courrier du 24 août 1942, l'association des Juifs de Belgique écrira à la reine Elisabeth de Belgique en faveur de "Monsieur Samuel", dit Charles Krivine, afin d'obtenir  "une mesure exceptionnelle" d'exemption du port de l'étoile jaune pour lui, sa femme Sophie et leur nièce Frajda, 23 ans. (CDLXIII-119)

Une autre nièce réussira à se réfugier en Suisse mais un neveu de Charles Krivine, parti en France, sera arrêté et déporté à Auschwitz le lendemain de son 21e anniversaire.

La fille de Frajda, Evelyn Ralston, qui vit aujourd'hui aux Etats-Unis, confirme que sa mère vivait bien à Bruxelles avec de faux papiers.

En réalité, la reine Elisabeth ne disposait d'aucun pouvoir d'exemption d'étoile, instaurée en Belgique en juin 1942 par l'occupant allemand. Par chance, Sophie et Charles Krivine échapperont aux arrestations et continueront de vivre à Bruxelles après-guerre. Charles Krivine est décédé en 1960.

(*) Dans l’ouvrage Les Curateurs du ghetto, il est fait mention de Charles Krivine dans le chapitre relatif au Travail obligatoire (auteur : Sophie Vandepontseele), p. 227. Voici le court extrait le concernant : « C’est dans ce contexte qu’à la fin du mois de juillet 1942, alors que les déportations vers « l’Est » sont sur le point de débuter, l’AJB charge le vice-président de sa section finances, Charles Krivine, de fonder un comité d’aide et d’assistance dans l’agglomération bruxelloise afin de soutenir, entre autres, « les Juifs requis pour le travail à l’étranger lors de leur départ », ainsi que leur famille restée en Belgique. »