dimanche 17 juillet 2016

L’organisateur de la rafle du Vél d’Hiv aida au sauvetage d’une jeune juive

Emile Hennequin dirigeait la police municipale lors de la rafle du Vél d'Hiv, il y a 74 ans, les 16 et 17 juillet 1942.

Sous ses ordres, 7.000 policiers et gendarmes sont partis à la chasse aux juifs dans Paris et sa proche banlieue. 13.152 personnes seront arrêtées, dont 4.115 enfants, enfermées dans le Vélodrome d’Hiver, avant leur déportation.

Emile Hennequin (photo SFHP)

Directeur de la police municipale, Emile Hennequin donna les instructions pour l'organisation méticuleuse de la rafle du Vél d'Hiv (Source : CDJC-XX-14b et ci-dessous l'ordre de réquisition des cinquante autobus).
Son action lui vaudra une promotion au poste de directeur général de la police municipale le 1er janvier 1943.
La rafle du Vél d'Hiv n’ayant pas permis d’atteindre l'objectif de 15.000 arrestations, Hennequin suggéra au préfet, dans un rapport du 20 juillet, d’utiliser le renouvellement des cartes d’alimentation pour arrêter les « israélites » ayant échappé à la rafle...
Né le 6 décembre 1887 à Paris, Hennequin débuta en 1910 comme agent de la police impériale de Russie à l’ambassade russe à Paris. Inspecteur stagiaire en 1912, tularisé en 1913, commissaire en 1922, il rejoint l’Indochine en 1931.

Revenu à Paris en 1934, il est commissaire du 15e arrondissement en 1936, puis du 9e en 1937. Commissaire divisionnaire en 1938, il est promu directeur adjoint de la police municipale le 1er décembre 1940. (Source : Société Française d'Histoire de la Police)



Hennequin réquisitionne 50 autobus


Indirectement, Emile Hennequin participa au sauvetage d’Ida Seurat-Guitelman

Cette jeune juive obtiendra des autorités allemandes une exemption de l’étoile jaune demandée par son mari, policier à la préfecture de Paris.
Ce dernier est chaudement recommandé par Hennequin qui, le 30 octobre 1942, signe cette recommandation : " Je soussigné, Directeur de la Police Municipale, certifie que M. Seurat, Emile, est employé à la Préfecture de Police en qualité de Gardien de la Paix.
M. Seurat est un excellent agent, d'un bon esprit, dévoué et travailleur ".
(Source : CDJC-XXVa-203)


La recommandation signée Hennequin (CDJC-XXVa-203)
Emile Seurat va joindre cette attestation à sa demande, transmise au service IV J de la Gestapo.

A 35 ans, ce simple gardien de la paix, ancien chauffeur du maréchal Foch pendant son service militaire, rédige une courte lettre au Commandant du " Service juif allemand " : 

" Je me permets de solliciter de votre haute bienveillance une dérogation pour le port de l'insigne de ma femme, Seurat, Ida, née Guitelman, le 7 septembre 1915 à Paris. Française d'origine Israélite, mariée à Paris le 29 juin 1935.

J'ai un fils né en 1938, baptisé catholique, inscrit dans une école chrétienne. 
Je suis gardien de la paix, Préfecture de Police Paris depuis le 4 janvier 1932.

J'affirme que ma femme ne pratique pas la religion juive.

Dans l'espoir que ma demande sera accueillie favorablement je vous prie de croire Monsieur le Commandant à mes respectueuses salutations « . 

Ida Seurat-Guitelman avait 27 ans en 1942
Une semaine plus tard, Ida Seurat-Guitelman obtient sa précieuse dérogation datée du 4 novembre 1942. 

La recommandation d’Hennequin ne faisait pas référence à la demande d'exemption mais, indéniablement, elle apportait un gage de sérieux.

Que recouvrait vraiment la mention " bon esprit " du gardien de la paix Emile Seurat ? 
Entre eux, s'agissait-il d'une simple solidarité policière ?
Sa mansuétude paraît surprenante compte tenu de son implication dans la chasse aux Juifs.
Comment expliquer ce " coup de pouce " en faveur du mari d'une juive ? A-t-il imposé à Emile Seurat une contrepartie ?
Le mystère demeure.

Lors de l’insurrection de la préfecture le 19 août 1944, Hennequin sera arrêté par un groupe franc de la police municipale le 27 août 1944.

Révoqué le 8 février 1945, on lui reproche d’avoir « développé l’action de la Police municipale contre les patriotes et a ainsi favorisé l’ennemi ».
On lui rappelle notamment la création de brigades d’interpellation, l’exécution de surveillances pour le compte des autorités allemandes et surtout d’avoir accepté de faire procéder à des rafles massives de juifs.
Il sera condamné en juin 1947, par la cour de Justice de la Seine à huit ans de travaux forcés, à la dégradation nationale et à la radiation de l’ordre de la Légion d’honneur.
Gracié en 1948, il sera mis à la retraite d’office. On ignore la date de son décès...

Thierry Noël-Guitelman
neveu d'Ida Seurat-Guitelman

vendredi 8 juillet 2016

A Toulouse, la Fondation Bemberg présente la collection de l'ancien nazi Rudolf-August Oetker

La Fondation Bemberg à Toulouse accueille, depuis le 1er juillet dernier et jusqu’au 25 septembre, lexposition « Trésors d’orfèvrerie allemande du XVIe siècle ». Une collection pour le moins controversée, constituée par l'ancien nazi, Rudolf-August Oetker.

Rudolf-August Oetker (1916-2007) : un ancien Waffen SS
La quarantaine d'oeuvres de grands maîtres de l'orfèvrerie, datant de la Renaissance germanique du XVIe siècle, sont issues de la collection privée de Rudolf-August Oetker (1916-2007).
Mais qui est donc ce collectionneur allemand ? 

Le site de la Fondation Bemberg, tout comme le quotidien régional " La dépêche du Midi " qui annonçait l'exposition, ne disent pas un mot du lourd passé d'Oetker pour informer complètement le visiteur potentiel de l'exposition. Un silence très gênant qui est vite devenu l'argument d'une lourde polémique venue ternir la qualité des pièces présentées...

Car, si Oetker a bien été un grand entrepreneur et un grand collectionneur, il fut aussi Waffen SS dans sa jeunesse
Au camp de Dachau, il était Unterscharführer, responsable du gazage des juifs. 
Son beau-père, Richard Kaselowsky, était proche de Heinrich Himmler, un des principaux maîtres de l'extermination des Juifs.

Arrêté en 1945 par les Britanniques, Oetker ne sera pas inquiété.  
Des pièces réalisées par les plus grands maîtres orfèvres

Pourtant, « Le passé nazi de ce collectionneur, ses relations peu recommandables et la provenance guère documentée des pièces présentées invitent à s’interroger sur l’exposition de cet ensemble dont le parcours tait l’histoire », écrit Sarah Hugounenqdans le Quotidien de l’art du 6 juillet 2016. 

Elle souligne que l'entreprise Oetker, d'après un rapport de 1946, a obtenu pendant cinq années consécutives le titre de Nationalsozialistischer Musterbetrieb (entreprise nationale-socialiste modèle)... 

Le catalogue de l'exposition, consultable sur place, montre explicitement que certaines oeuvres ont bien appartenu à des juifs comme Victor Rothschild ou Eugen Gutmann. Sont-elles entrées dans la collection suite à des spoliations ? 
Effectivement, les notices ne sont pas assez précises sur la provenance des oeuvres.

Le site spécialisé souligne que sur 44 notices, 27 ne mentionnent aucune provenance. Et sur le tiers des notices restantes, les rares dates mentionnées concernent des temps reculés. 
Elle rappelle aussi que la collection Oetker s'est constituée avec la contribution de Günther Schiedlausky, un ancien membre de l'ERR (EinsatzstabReichsleiter Rosenberg), état-major du parti nazi chargé de la confiscation des biens juifs.

Interpellée par le journal local " Côté Toulouse ", la mairie qui est membre du conseil d'administration de la Fondation Bemberg, a fait une mise au point :  " L’essentiel pour nous est que les pièces en question ne proviennent pas de biens spoliés, notamment à des juifs, ce qui n’est pas le cas. Si cela avait été le cas, nous aurions bien sûr fait pression sur l’organisateur mais il n’y a pas de difficulté à ce niveau. L’on peut donner un véritable crédit scientifique à cette exposition d’autant plus que les pièces ont déjà été présentées en France mais aussi au Metropolitan Museum of art de New York ".

Réagissant à la polémique, le président de la Fondation Bemberg a répliqué que les fonds de la collection Oetker avaient " été parfaitement catalogués par des spécialistes reconnus " et que " toutes les pièces présentées à la Fondation avaient précédemment été montrées dans les musées de Münster en 2003, Dresde en 2011-2012 et Bielefeld en 2015 ". (NDLR - Ce dernier musée bénéficiant du mécénat du groupe Oetker depuis les années cinquante, la pertinence objective de cet argument n'est guère convaincante).

Quant au passé nazi de Oetker, il explique qu'il n'était " pas dans les habitudes de la Fondation de donner la biographie des collectionneurs, mais de se concentrer sur les oeuvres ".

> Oetker compte aujourd'hui parmi les plus importants groupes agro-alimentaires européens.

Son histoire commence en 1891 lorsque August Oetker ouvre une pharmacie à Bielefeld en Rhénanie du Nord - Westphalie. Il y invente la levure chimique utilisée désormais en boulangerie. Les ventes sont telles qu'en 1900, il créé une usine qui produisait jusqu’à 100.000 paquets par jour.
En 1919, est lancée la filiale France avec la marque Ancel. Après la crise de 1929, une usine s’ouvre à Strasbourg.
Lorsque Rudolf-August Oetker, le petit-fils du fondateur, reprend les rênes de l’empire, il est aidé par son beau-père Richard Kaselowsky, membre du parti nazi, qui bénéficia de nombreux marchés publics et permit à son clan familial de racheter la villa du directeur juif de l'entreprise de tabac Reemstma, spoliée de ses biens.
En 2013, August Oetker, fils de Rudolf-August, reconnaît le passé nazi de son père et finance même des recherches historiques pour faire toute la lumière sur ce lourd passé. Un repentir tardif, six ans après la mort du patriarche à 89 ans.

Présent dans le monde entier, 8e fortune allemande (7,5 milliards d'euros), le groupe agro-alimentaire Oetker compte aujourd'hui 400 entreprises, emploie 27.000 personnes, et vend puddings, pizzas, levures alimentaires, 40 marques de bière, vins mousseux et même de la limonade bio.
Depuis 1978, le groupe Oetker est propriétaire du prestigieux hôtel Bristol à Paris, rue du Faubourg Saint Honoré.
En 2013, le groupe a réalisé un chiffre d’affaires consolidé de près de 11 milliards d’euros et 47 % des affaires concernent le fret maritime. 


Revue de presse des réactions à l'exposition de Toulouse  

Jusqu'au 25 septembre à l'Hôtel d'Assezat à Toulouse


" Times of Israël " du 7 juillet 2016.

Ligue de Défense Juive du 7 juillet 2016

La revue de presse du CRIF

Le Parisien du 9 juillet 2016

Hebdomadaire Côté Toulouse du 9 juillet 2016


Télérama du 9 juillet 2016

France 3 du 9 juillet 2016

La Croix du 10 juillet 2016

La Dépêche du Midi du 12 juillet 2016


Sur l'histoire de la famille Oetker 

- Article du site Bloomberg publié en février 2014. Les descendants de l'ancien nazi ont accepté de faire la lumière sur le passé de l'entreprise. Ils ont confié la tâche à des historiens de l'université d'Augsbourg. Un livre a été publié en 2013 : " Dr Oetker und der Nationalsozialismus, Geschichte eines Familienunternehmens 1933-1945 ", de Finger, Keller et Wirsching.


- Des articles de 2013 et 2015 de l'hebdomadaire Le Point sur le passé nazi des entreprises allemandes

- L'Obs d'octobre 2013

- Article de Der Spiegel de 2013
Pour l'anniversaire de l'entreprise en 1941, la famille Oetker avec les membres supérieurs du régime nazi - le Gauleiter Alfred Meyer (uniforme clair). De gauche à droite: Karl Oetker, Isa Kaselowsky (mère de Rudolf Oetker), Rudolf Oetker  en uniforme de la Wehrmacht, Richard Kaselowsky (partiellement caché)

LES NAZIS ET LE PILLAGE DES OEUVRES D'ART

L'exposition controversée de Toulouse oblige à s'interroger sur l'origine des oeuvres présentées. C'est une nouvelle fois l'occasion de rappeler l'extraordinaire pillage d'oeuvres d'art, commis par les nazis.
Hans Poss

L'histoire du plus grand hold-up du XXe siècle commença en juin 1939, lorsque le Dr Hans Posseéminent spécialiste de l'art baroque et de la Renaissance italienne et néerlandaise, et directeur de la Gemäldegalerie Alte Meister (galerie de peintures de Dresde), reçut lordre dHitler de collecter des oeuvres d'art pour alimenter le futur Führermuseum, un pharaonique projet de musée du Reich, voulu par le Führer.

Le pillage des oeuvres d'art, lancé dans toute l'Europe occupée, faisait suite à la directive de Hitler du 30 juin 1940, ordonnant la " mise en sûreté au delà des collections publiques des oeuvres d'art appartenant à des particuliers ". Ces opérations de spoliation à grande échelle sont lancées en France dès le 17 septembre 1940 lorsque le général Keitel, chef du Haut Commandement des forces armées à Paris, applique l'ordre du Führer de confisquer " les objets précieux des Juifs et de les transporter en Allemagne " grâce à l'Eisatzstab Reichsleiters Rosenberg (ERR), l'unité spéciale dirigée par Alfred Rosenberg. 

Le butin concernait les inestimables collections d’Alphonse Kann, Paul Rosenberg, Schloss, Bernheim, Rothschild, Camondo, Wildenstein, Seligmann, etc.

A partir d’octobre, l’ambassade d’Allemagne croulant sous les oeuvres saisies, elles sont entreposées au musée du Jeu de Paume. 
En avril 1941, l'ERR ira jusqu'à saisir des collections se trouvant en zone libre, comme la collection David-Weill au château de Sourches (Sarthe). 
Vichy ne protestera qu'en juin, juste avant la loi du 22 juillet 1941 sur l'aryanisation des biens juifs.

Pour faciliter son pillage, Hans Posse demandera aux autorités allemandes quatre  exemptions d'étoile jaune pour permettre à des marchands d'art juifs de travailler à son service, sans être inquiétés par les contrôles de police. 

Allan et Emmanuel Loebl, en ont bénéficié en août 1942, avec Hugo Engel, un Juif autrichien, à la tête d'une importante galerie, et son fils Herbert Engel. (1)
Hans Posse, qui mourra d'un cancer en décembre 1942, travaillait aussi avec le marchand berlinois Charles Haberstock. 
Le Reichsmarschall Hermann Göring embaucha Bruno Lohse, un historien d'art, engagé dans la SS, qui travaille pour l'ERR, et qui prendra Allan Loebl à son service pour obtenir les plus belles oeuvres. Loebl lui fera partager ses relations. 
Echange de bons procédés, Lohse fera libérer l'épouse de Jean de Cayeux de Sénarpont, président du syndicat des marchands d'art. Née Daria Kamenka, elle était internée à Drancy, parce que juive. Russe, traductrice réputée et femme de lettres, elle était connue sous le pseudonyme de Daria Olivier. 


Allan Loebl était effectivement affilié au syndicat des marchands d'art où l'on retrouve l'industriel Achille Boitel, liquidé par la Résistance en 1944, et l'antiquaire Yves Perdoux, qui révéla les cachettes des collections du marchand d'art Paul Rosenberg, dans le Bordelais, obtenant en contre-partie trois Pissaro et un Renoir. (2)

Collectionneur compulsif, Göring fera également appel à l'expert juif, Max Jakob Friedlaender (1867-1958), pour compléter ses collections commencées au début des années trente. Il fera au moins douze visites au Jeu de Paume en 1941 et cinq en 1942 (3), où l'assistante de conservation, Rose Valland, jouera un rôle éminent pour répertorier les oeuvres volées, et permettre leur récupération par les "Monuments Men" américains. (4)
Détail révélateur sur l'utilisation des intermédiaires juifs : en prime d'un tableau d'Utrillo, tiré de la collection Bernheim, Göring recevra l'intégralité de la bibliothèque d'art d'Allen Loebl.
Les saisies opérées en France visèrent plus de 200 collections et près de 30000 tableaux, dessins, gravures, meubles, bijoux, argenterie, objets de valeur qui dans 4170 caisses quittèrent la France pour l'Allemagne dans 29 convois entre 1941 et 1944 .

Le 27 août 1944, le dernier train d'oeuvres d'art en partance pour l'Allemagne sera arrêté par des hommes de la 2e DB en gare d'Aulnay-sous-Bois. 
Parmi eux, le jeune lieutenant Alexandre Rosenberg, fils du collectionneur Paul Rosenberg (lire sa biographie écrite par sa petite fille Anne Sinclair). 
L'histoire de ce dernier transport d'oeuvres d'art a inspiré
 le film Le Train  réalisé par John Frankenheimer
 et Bernard Farrel, avec Burt Lancaster et Michel Simon, sorti en 1964.


Le film « Le Train », sorti en 1964, de John Frankenheimer,  raconte l'odyssée de ce convoi de tableaux de maîtres volés.

En 2000, la commission Matteoli, dressant le bilan de la spoliation des Juifs de France, estimera à plus de 100.000 les objets d'art pillés sur le territoire français entre 1940 et 1944. Depuis une vingtaine d’années, l’Etat n’a restitué que 70 oeuvres, sur 2000, encore conservées dans des musées français...


En 2015, éclata l’affaire Gurlitt, cet Allemand retrouvé avec plus de 1.500 tableaux volés à des familles juives, qui les avait tranquillement cachés dans un coffre en Suisse !

Thierry Noël-Guitelman


1) CDJC-XXVa-186 Six documents, du 10 août 1942 au 13 juillet 1943, concernant l'exemption du port de l'étoile jaune pour Allan Loebl, Emmanuel Loebl et Hugo Engel .
(2) André Gob : " Des musées au dessus de tout soupçon " (Armand-Colin, 2007) chap. 4 : Butin, saisies, spoliations 1933-1946, p. 142 à 144.
(3) Le rapport du 15 août 1945 de l'Office des Services Stratégiques Américain établira que, de février 1941 à novembre 1943, l'ERR organisa jusqu'à 28 " échanges " de peintures françaises de la fin du XIXe et XXe siècles, provenant principalement des collections Rosenberg-Bernstein. Dix-huit de ces échanges réalisés au seul profit de Göring.
(4) Corinne Bouchoux : « Rose Valland, La Résistance au musée » (Geste éditions 2006)


> POUR EN SAVOIR PLUS SUR LE PILLAGE DES OEUVRES D'ART 

Sur ArtCult le site du journal du marché de l'art, publie un article très complet d'Adrian Darmon (mars 2014)

> A LIRE 

Laurence Bertrand Dorléac : " L'Art de la défaite " (Seuil, 1993)
Michel Rayssac : " L'exode des musées - Histoire des oeuvres d'art sous l'Occupation " (Payot, 2007)
Hector Feliciano : " Le Musée disparu - Enquête sur le pillage d'oeuvres d'art en France par les nazis " (Gallimard, 2009)
Anne Sinclair : " 21 rue La Boétie " (Grasset, 2012)

> A VOIR

" The Monuments Men", de George Clooney (2014). Avec George Clooney, Matt Damon, Bill Murray, Cate Blanchett, John Goodman, Jean Dujardin.
Histoire de l’équipe spécialisée, envoyée par Roosevelt en Europe, pour récupérer ces oeuvres dérobées aux Juifs. 

" L' Antiquaire " (bande annonce sur le site de Télérama) de François Margolin (2015). Avec Michel Bouquet, François Berléand, Robert Hirsch et Anna Sigalevitch.
Synopsis : la jeune journaliste française Esther Stegmann découvre par hasard l'existence d'un tableau du peintre Jacques-Laurent Agasse (1767-1849) ayant appartenu à sa famille avant la guerre. Elle se lance dans une l'enquête pour comprendre les dessous de ce secret de famille. 
Le film s'inspire d'un fait réel : la recherche par Sophie Seligmann des biens de son grand-père Jean-Albert Seligmann, né en 1903, fusillé au Mont-Valérien le 15 décembre 1941.



lundi 30 mai 2016

Revue de presse : l'étoile jaune, il y a 74 ans

Trois médias ont aimablement publié notre dossier consacré à l'étoile jaune, a l'occasion de "l'anniversaire" de son obligation d'être portée, décrétée par l'ordonnance allemande du 29 mai 1942.

COL.fr
Tribune Juive
 Quoi de neuf en Israel

Merci ! Ils contribuent ainsi à lutter contre l'oubli.

samedi 28 mai 2016

Antisémitisme : les dates clés du régime de Vichy

Dès septembre 1940, le gouvernement de Vichy a mis en place une politique d'antisémitisme d'Etat avant de devenir complice de la "Solution finale" voulue par les nazis. 
Des dates oubliées doivent être rappelées tant la mémoire collective est devenue amnésique :
  • 27 septembre 1940 : le Militärbefehlshaber publie sa première ordonnance visant les Juifs de la zone Nord (français ou étrangers) pour se faire recenser avant le 20 octobre. Ce recensement effectué par les autorités françaises entraîna la création du Fichier des Juifs de la Préfecture de police. 
  • Ces annotations font de Pétain un acteur véritable de la politique antijuive (Document Mémorial de la Shoah)
  • 3 octobre 1940 : promulgation du premier Statut des Juifs, signé par Pétain, sans aucune pression allemande. Il excluait les Juifs de tous les postes de la fonction publique, de la presse et du cinéma, et des professions libérales. En outre, il proclamait la notion de race juive, alors que l'ordonnance allemande du 27 septembre ne faisait référence qu'à la religion juive. Le document original, annoté de la main de Pétain, révélé en 2010 par Serge Klarsfeld, atteste de son  profond antisémitisme, durcissant le texte initial. Alors que le projet prévoyait d'épargner  les " descendants de Juifs nés français ou naturalisés avant 1860 ", le maréchal rayera cette mention. A la main, il complètera également le texte de façon à exclure totalement les Juifs, français et étrangers, de la justice et de l'enseignement. 
    • 4 octobre 1940 : une loi de l'Etat français autorise l'internement de 40 000 juifs étrangers dans des camps de la zone sud et la première grande rafle collective - dite du "billet vert" - a lieu 14 mai 1941, visant les Juifs polonais, tchécoslovaques et autrichiens, âgés de 18 à 40 ans. Ils avaient été convoqués par la police parisienne... 3 747 juifs seront envoyés dans les camps du Loiret de Beaune-la-Rolande.
    • 29 mars 1941 création du Commissariat général aux questions juives (CGQJ), dirigé par Xavier Vallat, puis fin 1941, par Louis Parquier de Pellepoix.
    • 2 juin 1941 : promulgation du deuxième Statut des Juifqui allonge la liste des professions interdites avec une restriction de principe pour l’accès à une « profession libérale, une profession commerciale, industrielle ou artisanale, ou une profession libre ». La loi du 17 novembre 1941 étendra encore la liste des interdictions professionnelles.
    • 21 juin 1941 : numerus clausus fixé à 3 % pour les étudiants juifs à l’université.
    • 22 juillet 1941 :  loi sur " l’aryanisation " des biens juifs. Elle vise à « éliminer toute influence juive dans l’économie nationale » et autorise la nomination des administrateurs provisoires pour procéder à la liquidation des biens, entreprises et immeubles, que l’État peut aussi confisquer.
    • 13 août 1941 : "Il est interdit aux Juifs d'avoir des postes récepteurs de TSF en leur possession".  Ils devront les remettre aux maires ou aux commissariats de police.
    • 7 février 1942 : "Il est interdit aux Juifs d'être hors de leurs logements entre 20 heures et 6 heures, de changer le lieu de leur résidence actuelle". Sanctions : emprisonnement, amende et internement possible dans un "camp de Juifs".
    • 27 mars 1942 : premier convoi de déportés juifs parti de la gare du Bourget pour Auschwitz-Birkenau, avec 1 112 hommes. Dix-neuf seulement en reviendront.
    • 8 juillet 1942 : "Interdiction de fréquenter des établissements de spectacle et autres établissements ouverts au public". "Les Juifs ne pourront entrer dans les grands magasins, les magasins de détail et artisanale ou y faire leurs achats ou les faire faire par d'autres personnes que de 15 h à 16 h".
    • 16 juillet 1942 : la rafle du Vélodrome d'Hiver, dans le 15e arrondissement de Paris. Organisée par René Bousquet, secrétaire général de la police nationale nommé en avril 1942 par le chef du gouvernement Pierre Laval, elle permet avec le concours actif de 7000 policiers et gendarmes, l'arrestation de 13 152 Juifs : 4 115 enfants, 5 919 femmes et 3 118 hommes. 

    René Bousquet (1909-1993) aux côtés de Pierre Laval (1883-1945) 
    > Bousquet sera aussi aux côtés de l'occupant lors de la rafle de Marseille, des 22, 23 et 24 janvier 1943 où 5.956 personnes sont arrêtées. Pendant ses 20 mois à la tête de la police, jusqu'en décembre 1943, 60.000 Juifs seront déportés.  
    A la Libération, après trois ans de prison, il sera acquitté par la Haute Cour de justice tout en étant frappé d'indignité nationale. 
    "Oublié" pendant près de 40 ans, l'ancien haut fonctionnaire effectuera après guerre une carrière d'homme d'affaires. Il siègea dans plusieurs conseils d'administration (Banque d'Indochine, le quotidien régional La Dépêche du Midi, la compagnie aérienne UTA). 
    Ami personnel de François Mitterrand de longue date, Bousquet aurait bénéficié du soutien du président de la République pour freiner de nouvelles poursuites. Une plainte sera notamment déposée pour crimes contre l'humanité par l'association des Fils et filles de déportés juifs de France, mais, à la veille de son procès, il est assassiné de cinq balles tirées le 8 juin 1993 à la porte de son appartement, par un "déséquilibré", Christian Didier, condamné à dix ans de réclusion qui mourra à 71 ans des suites d'un cancer en 2014.
        > Par décret du 3 février 1993 la date du 16 juillet est devenue "Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français". Une date mémorielle complétée en 2000 par l'Hommage aux « Justes » de France. 
        (voir la vidéo du discours - INA)


        • Ce n'est que le 16 juillet 1995, peu de temps après son élection à la présidence de la République, que Jacques Chirac, à l'occasion du 53e anniversaire de la rafle, reconnaît officiellement la responsabilité des crimes de l'Etat français, jusqu'alors niée par les présidents successifs de la Ve République : " Oui, la folie criminelle de l'occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l'État français. La France, patrie des Lumières, patrie des Droits de l'homme, terre d'accueil, terre d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable."

        D'après "Les Juifs sous l'Occupation", recueil de textes officiels français et allemands, 1940-1944. Centre de documentation juive contemporaine et Association Les fils et les filles des déportés juifs de France.

        samedi 21 mai 2016

        29 mai 1942 : mais que s'est-il donc passé ce jour là ?...

        29 mai 1942 - 29 mai 2016 : soixante quatorze ans après, un rappel historique s'impose car la France oublie trop facilement les dates qui dérangent sa conscience. 

        Le journal "Le Matin" du 1er juin 1942

        Vendredi 29 mai 1942, dimanche 7 juin 1942...
        Ces jours terribles comptent parmi les plus humiliants de la Seconde Guerre Mondiale.
        La première date correspond à la promulgation, par le Militärbefehlshaber in Frankreich - le commandement militaire allemand - de la 8e ordonnance * . Elle interdisait aux Juifs, français et étrangers de zone occupée, dès l'âge de six ans, de paraître en public sans porter l'étoile jaune. 

        Ce signe distinctif reprenait le symbole du judaïsme de l’étoile de David (en hébreu : magen David, bouclier de David), déjà imposé en Pologne au 1er décembre 1939, sous la forme d'un brassard. 
        L'étoile à six pointes apparut dès mai 1941 en Croatie, en septembre 1941 en Allemagne et en Roumanie, puis fin avril 1942 aux Pays Bas et le 1er juin en Belgique. 

        La seconde date marque l'entrée en vigueur du marquage infâme, avec la contribution active de l'Etat français de Vichy pour la distribution des étoiles dans les commissariats de police, et les sous-préfectures.
        Imprimées à 400.000 exemplaires, trois étoiles par personne étaient prévues pour 100.455 Juifs (61.684 français et 38.591 étrangers).

        Le tampon JUIF : une initiative du gouvernement de Vichy
        Si le port de l’étoile jaune n’a pas été étendu à la zone sud après l'invasion allemande du 11 novembre 1942, le gouvernement de Vichy imposa par la loi du 11 décembre 1942, la mention « Juif », tamponnée à l'encre rouge, sur les cartes d’identité et d’alimentation dans toute la zone sud. Un dispositif déjà en vigueur à Paris, suite à une ordonnance du préfet de police du 10 décembre 1941.
        "Moi vivant, l'étoile juive ne sera pas portée en zone libre " avait dit Pétain au grand rabbin Isaïe Schwartz. (Témoignage de Paul Estèbe, chef adjoint du cabinet de Pétain à Raymond Tournoux, cité dans "Pétain et la France", Plon 1980, p.305)
        Et Laval, dans ses mémoires rédigées dans sa cellule, apportera des précisions sur ce "tampon" : " Je refusai l'obligation que les Allemands et le commissariat général voulaient imposer aux Juifs en zone sud de porter l'étoile jaune. Les Allemands (...) avaient exigé la loi instituant l'obligation de faire figurer le mot "Juif" sur les cartes d'identité et de ravitaillement. (...) Ce fut le moindre mal, car l'insertion sur les cartes ne gênaient pas les Juifs vis-à-vis des autorités françaises. Elle leur permettait d'échapper, comme travailleurs, au départ pour l'Allemagne, car j'ai toujours donné l'instruction de les exclure des départs. Ils furent seulement requis au tout dernier moment pour les chantiers Todt et il y en eut un nombre infime "... 
        Laval "oublie" seulement les déportations massives effectuées depuis la zone sud !

        Sans état d'âme, en parallèle des législations antisémites allemandes, Vichy instaura par toute une série de lois et décrets l'antisémitisme d'État, avant d'apporter sa contribution active à l'antisémitisme d'extermination.


        STRATEGIES DE SURVIE ET REFUS
        Dans ce contexte implacable d'élimination des Juifs du paysage français, des stratégies de survie ont été élaborées : refus du recensement, passages clandestins de la ligne de démarcation, placements d'enfants, réseaux de sauvetage et actions individuelles des Justes.
        L'étoile jaune, marqueur discriminatoire, deviendra aussi un enjeu de refus :
        > Le Pr Robert Debré, qui mène par ailleurs des actions de résistance, sera interrogé par la police en mai 1943. L'inspecteur note dans son rapport que le médecin "s'est présenté à plusieurs reprises dans les bureaux allemands sans porter l'étoile". 
        Relevé de toutes les interdictions du statut des Juifs par décret du 5 janvier 1941, il soigne notamment des enfants d'officiers allemands. "Quoique prétextant que les autorités occupantes ne le considèrent pas comme Juif, le Pr Debré n'en est pas moins recensé à la préfecture de police et ne possède aucune dispense de l'étoile". (CDJC-CCXXXVIII-117)
          > Des avocats et des avoués décidèrent de ne pas porter l'étoile au Palais de justice de Paris. 
          Le bâtonnier Jacques Charpentier profita des vacances judiciaires de juillet à octobre pour faire traîner la situation, suite à la demande du chef du service juif de la SS de Paris transmise au Commissariat Général aux Questions Juives, de lui "signaler les cas d'infractions avec l'adresse des intervenants". (CDJC-XXIII-6, ordre du 15 juillet 1942)


          M. Jacob (1876-1944)

          > Le poète Max Jacob, converti au catholicisme en 1915, qui vit depuis 1936 à l'abbaye de Fleury à Saint-Benoit-sur-Loire (Loiret), écrira dans une lettre : "Deux gendarmes sont venus enquêter sur mon sujet, ou plutôt au sujet de mon etoile jaune. Plusieurs personnes ont eu la charité de me prévenir de cette arrivée soldatesque et j'ai revêtu les insignes nécessaires". Son frère aîné sera déporté à Auschwitz en février 1943 mais Max Jacob refusera les offres de ses amis voulant le faire passer en zone libre ou lui procurer des faux papiers. En janvier 1944, sa soeur sera envoyée à Drancy et Max Jacob sera arrêté le 24 février par la Gestapo. 
          Il mourra épuisé d'une pneumonie à l'infirmerie de Drancy le 6 mars 1944.


          > Des gestes de solidarité apparaîtront lors de l'entrée en vigueur de l'ordonnance allemande : trois jours après l'introduction de l'étoile, la Sipo-SD de Paris relève qu'une quarantaine de personnes ont été arrêtées pour défaut d'étoile, ou pour avoir porté d'autres insignes, des étoiles fantaisistes avec des inscriptions comme "zazou", "swing", "potache", "papou". Juifs et non Juifs ont été envoyés à Drancy ou à la prison des Tourelles pour les femmes. Les jeunes de moins de 18 ans, ont été relâchés après 24 ou 48 h. (CDJC-XLIXa-33) 
          > Un sujet largement développé dans " Amis des Juifs - Les résistants aux étoiles " (Tirésias 2005) de Cédric Gruat et Cécile Leblanc.
          >
          Hélène Berr
          Dans son Journal (Tallandier 2008), Hélène Berr donne un témoignage très éclairant de l'atmosphère qui régnait au lendemain de l'entrée en vigueur de l'ordonnance allemande.


          > Henri Szwarc, dans "Souvenirs : L'étoile jaune", rappelle : "Il n'était pas question de ne pas porter l'étoile, nous étions trop connus dans notre rue et à la merci d'une dénonciation. Nous avons par ailleurs reçu la visite d'un inspecteur chargé de vérifier jusque dans les armoires, que les étoiles étaient bien cousues sur nos vêtements". (Annales. Économies, Sociétés, Civilisations vol. 48, n° 3, 1993, p. 629-633)
          • Des protestations seront lancées par les autorités religieuses 
          > Chez les catholiques, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, autorise l'initiative d'un groupe de Jécistes demandant le 7 juin - dimanche de la Fête-Dieu - , de protester à la chaire de l'église de la Sorbonne.  Le chanoine Jean Rupp dira : " Une mesure incompréhensible pour l'âme française et où elle se refuse de se reconnaître, vient d'être prise par les Autorités d'Occupation. L'immense émotion qui étreint le Quartier Latin ne >nous laisse pas insensibles. Nous assurons les victimes de notre affection bouleversée et prions Dieu qu'il leur donne la force de surmonter cette terrible épreuve ".
          A la Sainte Chapelle, au cours de la messe réunissant le barreau parisien des avocats, le prédicateur, suppléant du cardinal, rappelle que "Juifs et chrétiens sont des frères ". (CDJC-XLIXa-94a : rapport d'un indicateur de la Gestapo).

          Dans de nombreuses paroisses d'arrondissement, des prêtres prendront position. (CDJC-XLIXa-92). Même à Vichy, "le RP Victor Dillard, devant ses fidèles de l'église Saint Louis, les invite à prier pour les 80.000 juifs que l'on bafoue en leur faisant porter l'étoile jaune. " (cité par Georges Wellers : Un Juif sous Vichy - Tirésias 1991, page 221)


          Le pasteur Bertrand
          • Chez les protestants, le pasteur André-Numa Bertrand, vice-président du Conseil de la Fédération protestante de France écrit dès le 12 juin au maréchal Pétain afin " de lui exprimer la douloureuse impression éprouvée (...) devant les nouvelles mesures prises par les autorités d'occupation à l'égard des israélites ". (CDJC-CXCV-36_001)
          Dans son sermon du 7 juin, le jour même où l'étoile jaune devait être portée, il déclarait : " Depuis ce matin, nos compatriotes israélites sont assujettis à une législation qui froisse dans leur personne et dans celle de leurs enfants, les principes les plus élémentaires de la dignité humaine ".
          Mandaté par le Conseil de la Fédération protestante de France, le pasteur Marc Boegner, président, remettra personnellement à Pétain, le 27 juin 1942 une lettre, relayée à tous les pasteurs de zone occupée, pour protester contre le port de l'étoile. 
          On y lit : " Ce port d'un insigne distinctif inflige à des Français une humiliation gratuite, en affectant de les mettre à part du reste de la nation (...) Aussi, les Eglises du Christ ne peuvent-elles garder le silence devant des souffrances imméritées ".

          > Un silence surprenant lié à l'isolement de ses dirigeants, repliés à Lyon, confrontés aux contradictions internes de la communauté juive. Une résignation en dépit de la rencontre entre le cardinal Gerlier et le grand rabbin Kaplan, en août 1942, contre les déportations massives des Juifs des camps de zone libre. (lire Sylvie Bernay : L'Eglise de France face à la persécution des Juifs 1940-1944 - CNRS Editions, p. 312 à 364)
          Les dirigeants de l'Union générale des israélites de France appelaient quant à eux à "porter l'insigne dignement et ostensiblement", comme le rappelle Renée Poznanski dans "Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale" (Hachette, 2005, page 292 et CDJC-CCXIV-5).
          • En vain, des demandes d'exemption seront formulées, émanant d'associations ou de divers corps constitués : la Fédération des amputés de guerre, l'Ordre des médecins (en faveur de la veuve de Fernand Widal, mort en 1929, qui fut un ami de Pétain), les sapeurs-pompiers de Paris (requête du colonel Simonin, commandant du régiment, refusée par Oberg, chef supérieur de la SS et de la police).

          EXEMPTIONS : POUR LES "AMIES JUIVES" 

          DE PETAIN ET LES AUTRES...

          • Les mesures d'exemption prévues par la réglementation seront finalement peu utilisées : 
          " Lors de circonstances spéciales, dans l'intérêt du Reich, des dérogations à l'ordonnance peuvent être prévues dans des cas isolés" précisait le paragraphe 1 des dispositions d'application de l'ordonnance. (CDJC-CDXXVIII-82)
          Une brèche dans laquelle le maréchal Pétain s'engouffra pour demander quelques exemptions.
          En aucun cas il ne s'agissait de protéger les Juifs français de manière collective, en donnant en échange à l'ennemi les Juifs étrangers - la fameuse théorie du bouclier défendue après guerre par Raymond Aron, et reprise en 2014 par le polémiste Eric Zemmour -. 

          Pétain voulait seulement protéger quelques très rares relations mondaines. 
          Le maréchal en fait la demande dans un courrier adressé le 12 juin 1942 à Fernand de Brinon, son ambassadeur auprès des autorités d'occupation. (AN F60 1485)
          La liste devait être communiquée le 22 juin pour être transmise au chef supérieur des SS et de la police. 
          Alors que les allemands misaient sur une centaine de demandes (CDJC-XLIXa-90a), le cabinet de Pétain transmet le 3 juillet, seulement trois demandes d'exemption concernant :
          - la marquise Marie-Louise de Chasseloup-Laubat (1879-1964)
          - sa sœur la baronne Lucie-Ernesta Girot de Langlade (1882-1944), filles du banquier Louis Stern
          - la générale Billotte, née Catherine Nathan (1883-1965), veuve depuis 1940 du général Gaston Billotte, gouverneur militaire de Paris de 1937 à 1939.

          >
          Mme Girot de Langlade devant son château à Cuts (Oise)
          Mme Girot de Langlade n'obtiendra pas l'exemption et sera finalement arrêtée le 3 janvier 1944. Déportée à Auschwitz par le convoi n° 66, elle périra à la chambre à gaz le 24 janvier 1944). 

          (Lire notre étude complète sur ce cas, objet d'erreurs répétées de plusieurs historiens)

          Déjà, 19 juin 1942, le SS-Sturmbannführer Herbert Hagen avait transmis à son commandement les conclusions d'une réunion tenue en présence de l'ambassadeur d'Allemagne Otto Abetz, pour d'autres demandes d'exemption réclamées par Pétain, en faveur de la veuve de Bergson - qui réussira à se réfugier en Suisse avec sa fille Jeanne -, l'écrivain Colette - qui n'était pas juive ! - et le pianiste classique Constantin Konstantinoff, chargé de la programmation musicale de Radio Paris. 
          Aucune décision n'avait alors été prise. (CDJC-XLIXa-91b)

          > Le dispositif dérogatoire de la 8e ordonnance prévoyait aussi l'exemption pour des Juifs étrangers issus des "pays belligérants, alliés et des pays neutres" pour "éviter les représailles contre les ressortissants allemands ainsi que les interventions des pays neutres" précise le 13 mai 1942 Théodor Dannecker, chef de la section IVJ de la Gestapo à Paris. (CDJC-XLIXa-13). 
          Ainsi, 9.837 personnes seront concernées d'après la préfecture de police.
          Les pays concernés sont la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, les états ennemis d'Amérique centrale ou du sud, Italie, Grèce, Turquie, Bulgarie, Suisse, Espagne, Brésil, Canada.

          26 EXEMPTIONS...

          >
          Une note secrète d'Heinz Röthke (CDJC-XXVa-164)
          Le 25 août 1942, une unique note signée Heinz Röthke, chef du service juif de la SS de Paris, dresse une liste de 26 exemptions de l'étoile, accordées à titre provisoire jusqu'au 31 août, avec prolongation possible de trois mois. (CDJC-XXVa-164)
          L'épouse de l'ambassadeur de Brinon, née Jeanne-Louise Franck (1896-1982), y figure en premier. 
          Suivent trois exemptions non nominatives faites à la demande de Pétain. 
          Outre Mme de Chasseloup-Laubat et la générale Billotte - dont l'exemption qui aurait été accordée ne figure pas dans les archives - la comtesse Suzanne Sauvan d'Aramon (1887-1954), épouse du député de Paris Bertrand d'Aramon qui vota les pleins pouvoirs à Pétain, et fille du banquier Edgar Stern, obtient son exemption le 13 juillet 1942. (CDJC-XXVa-172)
          Arrêtée, elle sera internée à Drancy le 25 juin 1944.

          Les exemptions permettront aussi de faciliter la présence allemande sur le sol français :
          Huit exemptions seront accordées pour de "pressants motifs économiques", afin de permettre le travail de cadres Juifs dans des entreprises au service des allemands.
          Sept autres exemptions concernent les services de contre-espionnage.
          Six sont accordées à des Juifs "travaillant avec la police anti-juive", indicateurs, dénonciateurs.
          Une exemption, formulée par le service de renseignements allemand, concerne Josef Hans Lazar, chef de la propagande allemande en Espagne.
          Trois exemptions sont accordées à des marchands d'art Juifs (Allan et Emmanuel Loebl, Hugo Engel) chargés d'alimenter le projet de musée voulu par Hitler à Linz, en Autriche, et les collections pillées par le maréchal Hermann Göring.

          Enfin, quelques très rares exemptions répondront à des demandes individuelles (cas de mariages mixtes, présentation de certificats de non appartenance à la "race juive") avec des appuis au plus haut niveau. 

          >
          Marcel Lattès (1886-1943)
          Lire les cas d'Ida Seurat-Guitelman et du compositeur Marcel Lattès.


          Ida Seurat-Guitelman a pu obtenir une exemption grâce à un courrier adressé avenue Foch, au siège de la Gestapo, par son mari, policier, qui bénéficia du soutien d'Emile Hennequin, le chef de la police parisienne, qui participa de près à la rafle du Vel d'Hiv.

          Marcel Lattès, compositeur de talent, auteur de comédies musicales et de musiques de films, avait été arrêté le 12 décembre 1941 avec d'autres français israélites. Libéré grâce à Sacha Guitry et son frère banquier, son exemption obtenue en mai 1943 lui avait permis de retravailler jusqu'à son arrestation le 15 octobre 1943. Il sera déporté à Auschwitz par le convoi n°64 du 7 décembre 1943.

          En général, la plupart des demandes d'exemption sont refusées, même lorsqu'elles sont transmises par les autorités préfectorales.
          Maurice Papon à la préfecture de Bordeaux entre 1942 et 1944

          > A son procès, en 1998, Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde, soutiendra avoir " sauvé des juifs " à l'occasion d'interventions multiples. 
          Il assura que ses services accordèrent 1.182 dérogations au port de l'étoile jaune (951 français et 231 étrangers). Des dérogations au demeurant impossibles puisqu'elles relevaient des seules autorités allemandes.
          Lorsque le procureur général interroge Papon sur l'application de la 8e ordonnance, il répondra : " le premier choc que j'ai eu en arrivant à Bordeaux, ça été l'étoile jaune qui venait d'être distribuée quelques jours avant mon arrivée. J'en ai constaté les effets et j'en ai condamné les méthodes (...) L'étoile jaune c'était en mai. Dès juillet, les allemands exigeaient la livraison d'hommes et de femmes innoçents. "
          Papon (1910-2007) sera condamné à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l'humanité. Après guerre, il n'avait jamais été inquiété et mena une longue carrière de préfet, en Corse, en Algérie, à Paris comme préfet de police de 1958 à 1967. Il sera impliqué sans suite dans la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 du FLN, puis du 8 février 1962 où neuf manifestants seront tués au métro Charonne.
          Député gaulliste du Cher de 1968 à 1981, ministre du budget de 1978 à 1981, il est rattrapé par son passé en 1981, suite à un article du Canard Enchaîné, mais son procès n'aura lieu qu'après 17 ans de bataille juridique.
          • Jacques-Félix Bussière, préfet du Loir-et-Cher, transmettra le 26 juin 1942 au ministère de l'Intérieur une demande déposée par une commerçante de Romorantin, Alice Houlmann-Lévy, 73 ans, et son employée Claire Kahn, 61 ans. Il lui sera répondu qu'il n'appartient pas au ministère " d'accorder de telles dispenses, ni même de les transmettre aux autorités allemandes ". Les deux femmes, arrêtées pour " action anti-allemande " seront déportées respectivement à Sobibor le 25 mars 1943, et à Auschwitz le 31 juillet 1943.
          • Louis Tuaillon, sous-préfet d'Oloron Sainte-Marie, écrira un courrier courageux au chef de la Sûreté allemande le 29 mai 1943 à propos des juifs évacués de la côte Basque " mis dans l'obligation de porter l'étoile jaune et de se présenter chaque semaine à la mairie ". En l'absence d'instruction il refuse de faire suivre d'effet ces demandes et rappelle qu'aucun texte français n'a imposé l'étoile en zone sud. (archives départementales Pyrenées-Atlantiques SDA 64). Nommé préfet de Lot-et-Garonne, puis à Limoges et Marseille. Arrêté par la Gestapo d'Agen en juin 1944, il sera déporté. Nommé préfet de Moselle en 1945, il meurt à 43 ans en 1947.
          • Colette, mariée depuis 1935 à Maurice Goudeketn'obtiendra pas d'exemption pour son mari. Arrêté en décembre 1941, interné à Drancy puis à Compiègne, il échappa à la déportation grâce aux interventions de Sacha Guitry, Brasillach et Drieu la Rochelle. Libéré le 6 février 1942, il sera caché jusqu'à la Libération. Le 31 mai 1943, Colette avait adressé un courrier au ministre de l'Interieur pour que Goudeket obtienne une dérogation au port de l'étoile mais le Commissariat général aux questions juives lui fait savoir le 19 juin que les autorités allemandes ont répondu "qu'aucune dérogation n'était admise". (CDJC-CXIII-9)
          Nelly Frankfurter avait 17 ans (Archives départementales 37)
          • Nelly Frankfurter, 17 ans, d'origine Polonaise, vit avec sa famille expulsée de Gironde au camp de La Lande, près de Tours. Elle écrivit le 31 mai 1942 une lettre poignante au général-chef de la Kommandantur de Paris. (CDJC-XLIXa-51b). 
          Elle écrivait : " J'ai de la peine à concevoir que je ne pourrai plus me trouver en société sans provoquer chez certains un sentiment d'animosité. J'aime tous les êtres humains sans distinction, et me voir repoussée par ceux que j'aime, surtout par mes camarades de classe, me cause un vif chagrin (...) Je m'adresse donc à votre bonté, à vos sentiments humains qui, j'en suis sûre, sont aussi forts qu'en moi ". En guise de réponse, elle sera arrêtée puis déportée à Auschwitz avec sa mère Alla, 54 ans, par le convoi n°8 du 20 juillet 1942. Son père, Stanislas, 59 ans, directeur commercial à Bordeaux, sera déporté à Auschwitz par le convoi n° 31 du 11 septembre 1942.

          29 mai 1942, 7 juin 1942 : ces deux dates ne peuvent être oubliées !

          Thierry Noël-Guitelman

          * Document consultable sur le site du Mémorial de la Shoah/CDJC

          > Ressources documentaires à consulter :

          France TVéducation : Shoah, le port infamant de l'étoile jaune

          Concours national de la résistance et de la déportation : éphéméride du réseau Canopé


          Mémorial de la Shoah

          D'autres livres incontournables sur le sujet :

          - Serge Klarsfeld : L'étoile des Juifs (L'Archipel 1992)
          - Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton : Vichy et les Juifs (Calmann-Lévy 2015)
          - Léon Poliakov : L'étoile jaune - La situation des Juifs en France sous l'Occupation - Les législations nazie et vichyssoise (Grancher 1999)
          - Maurice Rajsfus : Opération étoile jaune (Le Cherche Midi 2002)
          - Bernard Ullmann : Lisette de Brinon, ma mère - Une Juive dans la tourmente de la Collaboration (Complexe 2004)
          - Richard H. Weisberg : Vichy, la Justice et les Juifs (Archives contemporaines 1998)
          Françoise Siefridt : J'ai voulu porter l'étoile jaune (Robert Laffont 2010)