mercredi 12 août 2020

Qui sont les "protégées" du maréchal Pétain ?

La 8e ordonnance allemande interdira aux Juifs de zone occupée, âgés plus de six ans, de paraître en public sans porter l’étoile jaune à compter du dimanche 7 juin 1942. 
Cette nouvelle législation, présentée comme une mesure de maintien de l'ordre, est publiée au journal officiel allemand, le Verordnungsblatt für die besetzten französischen Gebiete. (1)
Elle arrive deux mois après le premier convoi de Juifs déportés à Auschwitz le 27 mars 1942, et un mois et demi avant la rafle du Vél d'Hiv du 16 juillet. 
Désormais, le Magen David, jusqu'alors symbole protecteur du judaïsme désignait publiquement les « coupables »...
Ce « marquage » à l’étoile jaune, « portée bien visible sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement », pour reprendre le texte de l’ordonnance, restera le symbole suprême de la discrimination, de l'exclusion et de l'humiliation. 
« L’étoile juive » - terme utilisé dans l’ordonnance - a d’abord été instaurée en Pologne au 1er décembre 1939, sous forme d’un brassard, puis en Allemagne au 1er septembre 1941, aux Pays-Bas en avril 1942 et en Belgique au 1er juin 1942. 
Dans la France occupée, l'ordonnance est signée par le commandant militaire Carl-Heinrich von Stülpnagel.

83.000 étoiles distribuées 

Jusqu'au 17 juin 1942, 83.000 étoiles ont été distribuées dans les commissariats par la police française, en échange d'un point textile prélevé sur les cartes de rationnement. Le recensement de 1941 tablait sur 115.000 Juifs vivant en zone occupée. 
Pour Heinz Röthke, adjoint du chef de la section IV J de la Gestapo à Paris, chargé de la « Question juive » - il dirigea le camp de Drancy du 16 juillet 1942 au 2 juillet 1943 - la différence a une explication : des Juifs s'étaient réfugiés en zone libre, certains ont été déportés, d'autres n'avaient pas encore récupéré leur étoile. D'autres encore comptaient parmi les ressortissants provisoirement dispensés pour éviter des représailles contre les ressortissants allemands. (2)
Outre ces dispenses collectives, le dispositif dérogatoire des exemptions prévoyait des mesures exceptionnelles et individuelles. Un précieux certificat en cas de contrôle : « Lors de circonstances spéciales, dans l'intérêt du Reich, des dérogations à l'ordonnance peuvent être prévues dans des cas isolés ». (3)

Seulement trois demandes de Pétain

Le 12 juin 1942, le maréchal Pétain fait part de sa volonté d'obtenir des exemptions en faveur de relations mondaines féminines, nouées avant-guerre. 
Un courrier en ce sens est adressé à Fernand de Brinon, son ambassadeur à Paris : « Mon Cher Ambassadeur, Mon attention vient d’être attirée à plusieurs reprises sur la situation douloureuse qui serait créée dans certains foyers français si la récente ordonnance des Autorités d’Occupation, instituant le port d’un insigne spécial pour les Juifs, était appliquée sans qu’il soit possible d’obtenir des discriminations naturelles et nécessaires. Je suis convaincu que les Hautes Autorités Allemandes comprennent parfaitement elles-mêmes que certaines exemptions sont indispensables : le texte de la 8e ordonnance les prévoit d’ailleurs. Et cela me semble nécessaire pour que de justes mesures prises contre les israélites soient comprises et acceptées par les Français. Je vous demande donc d’insister auprès du Général Commandant les Troupes d’Occupation en France pour qu’il veuille bien admettre le point de vue que vous lui exposerez de ma part pour que M. le Commissaire Général aux Questions Juives puisse promptement obtenir la possibilité de régler par des mesures individuelles et exceptionnelles certaines situations particulièrement pénibles qui pourraient nous être signalées ». 

Cette lettre de Pétain « le stigmatise autant que la poignée de main à Montoire. Loin de protester contre l’étoile jaune, il la rend, en quelque sorte, officielle, en demandant aux autorités allemandes d’admettre à son port des cas personnels d’exemption » commentera Justin Godart (ancien ministre, qui fut parmi les 80 parlementaires n’ayant pas voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940), dans sa préface au livre de Léon Poliakov, « L’étoile jaune ». 
Une note en bas de page, du chef de la Gestapo Karl Bömelburg précise qu'il pourra s'agir de 100 cas et la liste devra être contresignée par le chef du gouvernement Laval et les demandes classées d'après l'urgence et leur nombre, en y ajoutant l'identité exacte et les motifs détaillés. (4) 

Cette liste qui devait être transmise pour le 22 juin le sera finalement le 3 juillet et se limitera à seulement trois demandes transmises à Brinon par Bernard Ménétrel, le secrétaire particulier de Pétain : " Le Maréchal a été heureux de savoir que sa demande avait été prise en considération et il a été sensible à la réponse qui lui a été faite. Vous voudrez bien, je vous prie, en son nom remercier les Autorités Allemandes de leur compréhension. Vous pourrez faire savoir que les dérogations ne peuvent être, dans l'esprit du Maréchal, que tout à fait individuelles et qu'elles ne seront dictées que par dès considérations d'ordre familial. Ainsi que vous me l'avez demandé, voici quelques renseignements concernant les deux demandes qui ont été formulées verbalement pour : 
1. Mme de Chasseloup-Laubat, née Marie-Louise, Fanny, Clémentine, Thérèse Stern, née à Paris le 4 février 1879. Mlle Stern a épousé le 21 juillet 1900 à la mairie du 8e le Marquis Louis de Chasseloup-Laubat, aryen, ingénieur civil. La marquise est convertie au catholicisme le 21 août 1900, a eu trois enfants, tous mariés, la Princesse Achille Murat, le Comte François de Chasseloup-Laubat, la Baronne Fernand de Seroux. 
2. Mme de Langlade, née Lucie Stern, sœur de la Marquise de Chasseloup-Laubat. Lucie Stern a épousé le 11 avril 1904 Pierre Girot de Langlade, aryen. Elle s'est convertie au catholicisme le 17 juin 1911. De ce mariage est issu un fils, Louis de Langlade, agriculteur. 
Je pense qu'à ces demandes pourrait être jointe celle de Mme la Générale Billotte, dont je vous avais adressé la lettre reçue par le Maréchal, ainsi que copie de la réponse que je lui ai faite." (5)

Les deux sœurs Stern sont les filles du baron Louis Antoine Stern (1840-1900), dirigeant de la banque Stern, et de son épouse Ernesta-Miriam Hierschel de Minerbi (1854-1926). Elles ont deux frères, Jean (1875-1962), banquier mais aussi escrimeur célèbre, champion olympique en 1908, et Charles (1886-1940), mécène et artiste-peintre. 
Le père du marquis de Chasseloup-Laubat (1879-1964), Prosper de Chasseloup-Laubat (1805-1876) fut député, conseiller d’Etat et ministre de la Marine. 
Outre le mariage civil mentionné par Ménétrel, Marie-Louise Stern qui n'avait pas encore abjuré sa religion d'origine, se maria dans une chapelle de l'ancienne église Saint-Pierre de Chaillot, en toute intimité (le baron Stern était mort le 11 février 1900) en présence des plus proches parents et des témoins : le frère du marié et l'oncle de la mariée, le banquier Jacques Stern, un des fondateurs de la Banque de Paris et des Pays-Bas, peu de temps avant sa mort. (6) 
Les trois enfants du couple sont Magdeleine (1901-1945), François (1904-1968) et Yolande (1907-1998). 
Après guerre, François de Chasseloup-Laubat sera le dernier visiteur du prisonnier de l'Ile d'Yeu quatre jours avant son dernier soupir. 
Un témoignage consigné dans un album hagiographique, co-écrit en 1951 avec le Gal Weygand, Jean Tracou, ancien directeur de cabinet du maréchal, les académiciens Jérome et Jean Tharaud (antisémites notoires), et l'abbé Bailly, curé de l'Ile d'Yeu. 
En 1947 et 1948 il se rendra plusieurs fois à l'Ile d'Yeu et restera quelques jours auprès de la maréchale, pour l'accompagner quelques fois jusqu'au pied du Fort où Pétain était détenu. (7) 
Quant à la veuve du général Billotte, elle était née Catherine Nathan (1883-1965). Fille de Ezra Nathan et de Rebecca Finkelstein, elle s’est mariée le 11 mai 1904 avec le général Gaston Billotte (1875-1940). 
Cet ancien gouverneur militaire de Paris en 1937, mourra accidentellement sur une route de Belgique, à l'issue d'une réunion destinée à couper l'offensive allemande de mai 1940. Leur fils, le général Pierre Billotte, qui le 25 août 1944 adressa un ultimatum au commandant du Gross-Paris, Von Choltitz, précèdera l’assaut de l’hôtel Meurice, quartier général allemand. 

Mme de Chasseloup-Laubat obtiendra son exemption et échappera à la déportation (elle décède le 9 janvier 1964, à Paris, à 84 ans). (8)
Assignée à résidence elle obtiendra une autorisation de voyage pour cause de maladie grave afin de visiter sa sœur au château de Cuts (Oise) et sa fille au château de la Mothe à Béthisy-Saint-Martin (Oise). Une autorisation valable du 3 mars au 13 mai 1943, et prolongée jusqu'au 31 octobre 1944. (8 bis)

Pourquoi Pétain protégea les sœurs Stern ? 

Cette famille influente comptait de longue date parmi les intimes du couple Pétain. Pendant la Première Guerre Mondiale, en 1917-1918, le grand quartier général de Pétain se trouvait à Compiègne (Oise), à moins de 30 km du château de Cuts, propriété de la baronne Girot de Langlade. 
Il participait à des chasses ou à des dîners à son domicile parisien de la rue Léonard de Vinci. Présidente de la Croix-Rouge de l’Oise, la baronne transforma son château en dispensaire militaire en 1914. En 1917, les Allemands incendient le château qui sera reconstruit en 1926. 
Lorsque Yolande, la fille de Mme de Chasseloup-Laubat, se maria le 8 juin 1927 avec le capitaine de cavalerie Fernand de Seroux, en la Chapelle Saint-Louis des Invalides, les témoins de la mariée sont le maréchal Pétain et Jean Stern, son oncle. Pour le marié, le Col de Ganay et le général Charles Brécard, un proche collaborateur de Pétain, qui sera secrétaire général du chef de l’État de juillet à octobre 1940, puis à partir d'août 1942 président du Conseil de la Francisque, ordre instauré par le maréchal, et grand chancelier de la Légion d’honneur jusqu’en juillet 1944. (9) 
En mai 1940, lorsque Pétain, encore ambassadeur en Espagne, rentre en France, il voyage dans le même train que la baronne, qui séjournait à Biarritz avant l'armistice. 
Mme Girot de Langlade (coll. particulière)
À la différence de sa sœur, la baronne de Langlade n'a jamais obtenu son exemption d'étoile. Une erreur entretenue par plusieurs historiens, souligne son petit-fils Bernard. (10) 
La baronne sera arrêtée par des Allemands à son domicile du château de Cuts, le 3 janvier 1944 à l'heure du repas. À bord d'un camion bâché elle est dirigée sur Noyon et pensait qu'il s'agissait d'un simple contrôle d'identité. Le 4, elle passe la nuit au camp de Royallieu et sera transférée à Drancy le lendemain. 
Bernard de Langlade tente une explication à cette arrestation : « Les allemands ont profité du fait que ma grand-mère était veuve depuis 1931. Elle était plus vulnérable que sa sœur qui n'a pas été inquiétée » (11)
À Drancy, sa famille cherchera à la faire libérer. Enregistrée sous le patronyme de Langlade, les démarches entreprises concernaient une dame Girot... 
Le 20 janvier 1944 elle fera partie du convoi n° 66 pour Auschwitz où se trouvaient, entre autres, la soeur de l’écrivain Max Jacob, Myrté-Léa, le champion olympique de natation Albert Nakache, sa femme et sa fille, et les parents du résistant Raymond Aubrac. 
Le 24 janvier 1944, Mme Girot de Langlade sera gazée dès son arrivée au camp, à 61 ans. 

26 exemptions le 25 août 1942 

CDJC XXVa-164 - La note de Röthke
 
25 août 1942 : près de trois mois après la promulgation de la 8e ordonnance, une note de Heinz Röthke, chef du service juif de la SS de Paris, fait état de 26 exemptions. 
Elle est adressée au chef de la Sûreté, Helmut Knochen. (12) 
En tête de liste se trouve l’épouse de l'ambassadeur Brinon, la marquise Louise de Brinon, née Jeanne-Louise-Rachel Franck (1896-1982), issue d'une famille de la bourgeoisie juive belge, cousine du journaliste Emmanuel Berl, qui rédigea les premiers discours de Pétain. 
Mariée à 20 ans, en 1916, avec le courtier Claude Ullmann, avec qui elle aura deux enfants, elle divorça en 1934. Veuve en 1936, elle avait rencontré Brinon en 1932 par l'intermédiaire de René Massigli, futur ministre des Affaires Étrangères de la France Libre et ami de son jeune frère Henri, mort en 1912 de la tuberculose. Brinon a alors 47 ans. Journaliste, licencié en droit et en sciences politiques, il signe une interview de Hitler en novembre 1933 dans le quotidien "Le Matin". 
À 39 ans, "Lisette", convertie au catholicisme, épouse religieusement Brinon le 15 novembre 1935. 

L’exemption accordée à Mme de Brinon est valable du 13 juillet au 31 août 1942, et sera prolongée jusqu'au 30 novembre 1942. (13)
L'épouse de l'ambassadeur résidait alors au château de la Chassagne à Felletin (Creuse). L’ambassadeur Abetz précisera à Brinon qu’il est souhaitable que sa femme y séjourne sans interruption au cas où elle ne réside pas en zone occupée. Le journaliste Bernard Ullmann, qui consacrera un livre à sa mère, précise qu'elle s'échappe "le plus souvent possible" de la propriété familiale pour se rendre à Vichy, tout proche, et deux à trois fois par an à Paris, où elle descend à l'hôtel Bristol, se gardant bien de mettre les pieds dans l'hôtel particulier réquisitionné - propriété de la princesse de Faucigny-Lucinge, d'origine israélite - ou au bureau de son mari, place Beauvau. (13 bis) 
Suivent « trois exemptions sollicitées par le Maréchal Pétain » sans mentionner les noms des personnes bénéficiaires. 
D’après des documents datés du 1er juin 1943, signés du SS Hagen, adressés à Brinon, les trois certificats d’exemption ont bien été délivrés en faveur de Mesdames de Brinon, de Chasseloup-Laubat et Suzanne d'Aramon et sont renouvelés jusqu'au 31 août 1943. (14) 
La comtesse Suzanne Bertrand de Sauvan d'Aramon obtiendra deux attestations d'exemption datées des 13 juillet et 31 août 1942. (15) 
Née en 1887, elle est l'épouse de Bertrand de Sauvan d'Aramon (1876-1949), député Fédération républicaine du XVe à Paris de 1910 à 1914 et de 1928 à 1940, qui vota les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940. 
Fille du banquier Edgar Stern (1854-1937) et de Marguerite Fould (1866-1956) elle est la cousine de Marie-Louise et Lucie Stern. 
La comtesse d’Aramon a deux frères, Hubert (1893-1972) et le banquier Maurice Stern (1888-1962). (16) 
En dépit de son exemption d'étoile et de ses appuis familiaux, elle sera arrêtée à Espalion, dans l'Aveyron, le 6 juin 1944, avec d'autres Juifs. (17) 
Envoyée à Drancy le 25 juin 1944, elle échappa à la mort et meurt en 1954 à l'âge de 67 ans. 

Les 22 autres exemptions d'étoile sont accordées pour motif économique (8), le contre-espionnage à la demande de l'Abwehrstell (7), la police anti-Juive (6) - CDJC-XXVa-165, XXVa-166 - et une du bureau VI N1 (service de renseignement) en faveur de Josef Hans Lazar (1895-1961). 
Né à Istanbul, ancien attaché de presse à l'ambassade d'Autriche à Berlin, Juif pro-nazi, chargé par Goebbels de la propagande du Troisième Reich en Espagne franquiste à partir de 1938, marié à la baronne roumaine Elena Petrino Borkowska. Recherché après guerre il restera protégé par le régime de Franco. (18) 


(1) CDJC-LXXXVI-63 Verordnungsblatt - Journal officiel n° 63 du 1er juin 1942. 
(2) CDJC-XLIXa-38 Note du SS-Obersturmführer Heinz Rôthke à Théodor Dannecker, chef de la section IV J de la Gestapo à Paris, chargé de la « question juive », représentant d’Eichmann en France. 
(3) CDJC-CDXXVIII-82 Huitième ordonnance allemande. 
(4) CDJC XLIXa-90a et Serge Klarsfeld : " L'Etoile des Juifs" (L'Archipel 1992), p. 128 
(5) AN F60 1485 
(6) Cyril Grange : les alliances de l'aristocratie avec les familles de financiers Juifs à PARIS, 1840-1940 : déterminants socio-démographiques et débat religieux (Armand Colin, 2014) p. 75-93 
(7) Album du Maréchal Pétain, Maréchal de France, 1856-1951 (Editions André Bonne, 1951) 
(8 bis) CDJC-XXVa-175 
(9) Courrier de l'Oise du 19 juin 1927 
(10) Dans la seconde édition de « Vichy et les Juifs » (Calmann-Lévy, 2015), pourtant actualisée, Robert O. Paxton écrit que le Maréchal Pétain « souhaitait » des dérogations pour trois femmes : la comtesse d’Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat et sa soeur, Mme Pierre Girot de Langlade. Paxton citait en référence l’ouvrage de Léon Poliakov, « L’étoile jaune », paru en 1949 et réédité en 1999, qui était plus affirmatif : « par l’entremise de Brinon, le maréchal demanda et obtint trois exemptions pour des « épouses d’aryens » appartenant à la haute société » mais il précisait dans une note de lecture seulement deux exemptions accordées à « la comtesse d’Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat » et rajoutait prudemment « un troisième cas que nous n’avons pas pu identifier ». En 1985, Maurice Rajsfus dans « La police de Vichy » (Le Cherche Midi), évoque « un certain nombre de dérogations au port de l'étoile jaune » (p. 109). Il cite seulement celles accordées à Mme de Brinon, à la comtesse d'Aramon et à la marquise de Chasseloup-Laubat. En 2002, dans son livre « Opération Etoile Jaune » (Le Cherche Midi), au chapitre 6 sur les demandes de dérogations, il souligne qu'il "convient d'épargner l'humiliation de l'étoile jaune aux épouses de personnages proches du pouvoir ". Il cite à nouveau Mme de Brinon, la comtesse d'Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat, mais il rajoute le nom de Mme Pierre Girot de Langlade sans apporter de nouvelle référence documentaire. (p. 70) L’écrivain Pierre Assouline, dans son roman « Lutétia » (Gallimard, 2005, p. 266) ajoute au trouble en mentionnant aussi la prétendue exemption d’étoile de Mme Girot de Langlade. A ce jour, aucun document du fonds d’archives de la Gestapo, conservé par le Centre de Documentation Juive Contemporaine, n’atteste de la supposée exemption de Mme Girot de Langlade. 
(11) Entretien avec l’auteur - novembre 2015. 
(12) CDJC XXVa-164  
(13) CDJC-XXVa-174 
(13 bis) Bernard Ullmann : Lisette de Brinon, ma mère - Une Juive dans la tourmente de la Collaboration (Éditions Complexe, 2004) 
(14) CDJC-XXVa-206a 
(15) CDJC-XXVa-172 
(16) En avril 1937, les obsèques d’Edgar Stern seront célébrées par le grand rabbin de Paris Julien Weill. L’hôtel particulier des Stern, au 20, avenue Montaigne, sera occupé par les Allemands et pillé. Leur propriété de Villette à Pont-Saint-Maxence (Oise), achetée en 1900, sera également envahie par les troupes d’occupation et les Jeunesses pétainistes, avant de devenir un centre de convalescence pour prisonniers et les troupes américaines. Maurice Stern, marié avec Alice Goldsmith (1906-2008), verra sa descendance perpétuer la banque Stern, avec leur fils Antoine (1925-1995), et leur petit-fils Edouard Stern (1954-2005), mort assassiné. Maurice Stern sera déchu de la nationalité française, par un décret de Vichy du 6 septembre 1940, pour avoir quitté le territoire national, en application de la loi du 23 juillet 1940. Son nom côtoie ceux de l’ancien ministre de l’Air Pierre Cot, cinq membres de la famille de Rothschild, David David-Weill, les journalistes Geneviève Tabouis, Henri de Kerillis, Emile Buré, André Géraud « Pertinax » et Elie Joseph Bois, rédacteur en chef du « Petit Parisien ». 
(17) Christian Font et Henri Moizet « Les Juifs et l'antisémitisme en Aveyron », Savoir et Faire, CDDP de Rodez - CDIHP Aveyron - CRDP de Midi-Pyrénées, 1994. (18) Jose María Irujo : La liste noire: les espions nazis protégés par Franco et l'Église, Madrid, Aguilar, 2003.

dimanche 2 août 2020

LES FEMMES A L'ETOILE

Introduction


Qui sont les "amies juives" du maréchal Pétain ?


Chasseloup-Laubat

Langlade

Billotte

Suzanne Sauvan d'Aramon

Jeanne-Louise de Brinon



Maris et femmes


Sauvée par Jean Leguay…


Louise Neuburger, la veuve de Bergson


Colette par amour pour Maurice Goudeket


Nita Raya, compagne de Maurice Chevalier


Une simple lettre envoyée avenue Foch


Robert Debré aidé par Dexia


Les épouses de l'encadrement économique


ARRESTATIONS


Béatrice de Camondo, la cavalière à l'étoile


Robert et Esther Meyers : les fils du rabbin s’adressent au Pape Pie XII


Jacques et Jeanne Helbronner


Elisabeth de Fontenay : une famille décimée


« Nous éviter la si pénible blessure imposée à notre amour propre »


LE ZELE DE LA POLICE


D'autres arrestations...


Sarah Lichtsztejn : échappée du Vél d'Hiv avec sa mère


Dénonciations


Haffner, le condamné à mort acquitté...



VAINES DEMANDES


Nelly Frankfurter, 17 ans : "Je m'adresse à votre bonté"

SAUVETAGES


Les sauvetages de l'influent Léo Israélowicz 


La protection italienne


Le préfet Chaigneau et quelques autres fonctionnaires (citer Papon)...



Introduction


Du Second Empire jusqu'en 1914, des alliances sont conclues entre l'aristocratie juive, ses milieux financiers et la bourgeoisie chrétienne d'affaires. Entre 1880 et 1900 elles seront ralenties en raison du climat d'antisémitisme et de l'Affaire Dreyfus. 

Les mariages mixtes et les conversions qui en résultent se multiplieront au sein des grandes familles comme les Rothschild, Goldschmidt, Stern, Pereire, Ephrussi, Halphen, Porgès, Cahen d'Anvers, Fould, Veil-Picard et les Chasseloup-Laubat, Faucigny-Lucinge, Gramont, Fitz-James, Wagram, La Ferté-Meun, Goüin, Pastré, La Panouse, Polignac, Breteuil, etc.

Ces alliances entre élites juives et chrétiennes perdureront jusqu’à nos jours par leurs descendances.

Aussi, lorsque l'antisémitisme d'Etat s'installe avec les statuts des juifs d'octobre 1940 et de juin 1941, des stratégies se développeront pour y échapper. 

L'article 8 du statut des Juifs, permettait notamment d'obtenir le statut d' "aryen d'honneur". Il prévoyait que « Par décret individuel pris en Conseil d'État et dûment motivé, les juifs qui, dans les domaines littéraire, scientifique, artistique, ont rendu des services exceptionnels à l'État français, pourront être relevés des interdictions prévues par la présente loi. Ces décrets et les motifs qui les justifient seront publiés au Journal officiel. » 

De même la 8e ordonnance allemande du 29 mai 1942, instaurant le port obligatoire de l'étoile jaune aux juifs de zone occupée, dès l'âge de 6 ans, permettait des dérogations dans des cas isolés "lors de circonstances spéciales, dans l'intérêt du Reich". 

C'est le 5 mai 1942, lors de la venue à Paris de Reinhard Heydrich, l'adjoint de Himmler à la tête des SS, que la formulation du texte de la 8e ordonnance sera précisée en présence de l'ambassadeur d'Allemagne Otto Abetz et de Carl-Theo Zeitschel, chargé des questions juives. Au cours de cette réunion, la décision sera prise d'exempter les juifs vivant en mariage mixte, si leurs enfants sont reconnus comme non juifs. (CDJC-XLIXa-52 et 53, notes des 5 et 7 juin 1942)

Aussi, le 12 juin 1942 Pétain adressa à son ambassadeur Fernand de Brinon un courrier lui demandant d'exposer aux autorités d'occupation la nécessité d'obtenir des exemptions.

Le 16 juin  le chef d'état-major du MbF (Militärbefehlshaber in Frankreich) transmet la lettre de Pétain à Karl Oberg, chef supérieur de la SS et de la police. Une note du 17 juin, du SS Obersturmführer Beumelburg précise la limite fixée à 100 cas.

Le 17 juin à l'ambassade d'Allemagne, d'autres demandes formulées par Pétain sont examinées en faveur de Louise Neuburger, veuve du philosophe Louis Bergson, de Colette qui n'est pas juive…, de Jeanne-Louise Franck, l’épouse de Fernand de Brinon. Il est aussi question du pianiste Konstantin Konstantinoff. Aucune décision ne sera prise.

Le 3 juillet seulement deux demandes sont transmises par Bernard Ménétrel, l'éminence grise de Pétain pour les deux filles du baron Louis Stern, banquier : Mme la marquise de Chasseloup-Laubat et Mme la baronne de Langlade

Une demande en faveur de Mme la générale Billotte sera rajoutée.

Une quatrième demande concerne la comtesse Suzanne Sauvan d'Aramon, fille du banquier Edgar Stern,  épouse de Bertrand Sauvan d'Aramon, député Fédération républicaine du 15e arrondissement, qui vota les pleins pouvoirs au maréchal le 10 juillet 1940.

Le 25 août 1942 Heinz Röthke, chef du service juif de la SS de Paris, dresse une liste de 26 personnes officiellement exemptées du port de l'étoile jaune.

En tête de liste figure Jeanne-Louise de Brinon, et trois exemptions sollicitées par le maréchal Pétain, sans les nommer.

Huit autres exemptions sont justifiées par "de pressants motifs économiques", sept à la demande de l'Abwehr, le service de renseignement de l'état-major allemand, six pour des juifs travaillant avec la police anti-juive, et une à la demande du bureau VI N1, le SD (Sicherheitsdienst), service de renseignement.


Qui sont les "amies juives" du maréchal Pétain ?


Chasseloup-Laubat

Langlade

Billotte

Suzanne Sauvan d'Aramon

Jeanne-Louise de Brinon



MARIS ET FEMMES


Sauvée par Jean Leguay…


Nicole Barry de Longchamps ne portait pas d'étoile jaune lorsqu'en juin 1943, elle est arrêtée à Paris. Gontran Barry de Longchamps, son mari, oncle par alliance de la femme de Jean Leguay, demanda au haut fonctionnaire d’intervenir auprès des autorités allemandes, ce qu’il fera. 

Depuis mai 1942, Leguay était le délégué en zone occupée du secrétaire général de la police, René Bousquet. 


Heinz Röthke le chef du « service juif » de la SS, en charge du camp de Drancy, rapporte dans une note du 11 juin 1943, que la veille, Jean Leguay est venu lui demander une faveur toute personnelle.

Leguay, souligne-t-il, « n’est jusqu’ici jamais intervenu pour des Juifs et qu’il ne veut et ne peut non plus le faire à l’avenir » mais, l’oncle de sa femme «  Barry de Longchamp, originaire d’une bonne famille française, est marié en secondes noces à une Juive, Nicole Barry de Longchamp ». 

La note ajoute quelle « habite la zone nouvellement occupée. Elle est atteinte de tuberculose et a voulu consulter récemment un spécialiste à Paris. Elle n’a pas porté l’étoile juive et il y a quelques jours, la Juive a été arrêtée par nous et transférée au camp de juifs de Drancy, où elle se trouve encore à l’heure actuelle ». (1)

Röthke précise que l’oncle de la femme de Leguay vient voir ce dernier chaque jour afin qu’il entreprenne quelque chose pour sa libération. A la demande de Leguay, Röthke recevra l’après-midi même M. Barry de Longchamps.

Nicole Barry de Longchamps sera libérée quelques jours avant qu’Aloïs Brunner dirige le camp de Drancy par à partir du 18 juin 1943.


Une famille de banquiers


Nicole était née Propper en août 1901. La fille du banquier d’origine tchèque  Emanuel Propper (1859-1945) a pu échapper aux persécutions antisémites grâce à son mariage protecteur avec Gontran Barry de Longchamps. 

Un mariage civil célébré quatre mois avant la déclaration de guerre du 3 septembre 1939. Nous sommes le 8 juin 1939 au château du Gavoy à Châteaufort, dans la très riche vallée de Chevreuse, près de Versailles. Un cadre idyllique sur sept hectares de cette propriété familiale du XVIIIe. (2)

Nicole a 38 ans, son futur époux 57. Le marié est le fils unique d’Ernest Barry, un capitaine commandant du 3e régiment de chasseurs d’Afrique, cantonné à Villers-Cotterêts (Aisne). 

Né à Senlis le 4 mars 1882, Gontran a 10 ans lorsque ses parents divorcent et 17 lorsque son père meurt. 

A 25 ans, il sera adopté par sa tante Claire Martin de Longchamps, deux mois avant son décès. Veuve de Louis Munster (propriétaire des assurances Le Phénix), elle vivait au château de Chevincourt à Saint-Rémy-les-Chevreuse. 

Riche dandy mondain, mécène passionné de sport automobile et aérien, Gontran Barry de Longchamps aida les esprits novateurs de son époque comme l’aviateur Louis Blériot.

Quand la guerre éclate, il protégea tout naturellement son épouse et sa famille juive Propper à « Bagatelle », sa propriété d’Agen, où il jouera au « gentleman farmer » à l’abri des regards des Allemands.


Les Propper comptaient plusieurs banquiers qui réussirent à transférer leurs actifs en Suisse pour échapper aux spoliations. 

Emanuel débuta avec son frère aîné Siegfried, dans les années 1860, à Paris, dans la banque Kohn-Reinach.

Un autre frère d'Emanuel, Edouard-Michel Propper, 65 ans, et sa femme Elisabeth Levylier, 52 ans, réfugiés dans un hôtel à Cannes, seront arrêtés par la police allemande avec d’autres familles juives, le 30 janvier 1944 à Beauvezer, un petit village perché dans les Alpes de Haute-Provence, où ils étaient assignés à résidence. Ils seront déportés sans retour à Auschwitz le 10 février 1944 par le convoi n°68. 

La soeur cadette de Nicole, Jacqueline (1917-2014), échappa aux persécutions, en se réfugiant très tôt en Angleterre. 

Elle a été mariée à Vladimir Porché (1910-1984) qui dirigea les programmes de la Radiodiffusion française de 1937 à 1939. Il deviendra directeur général en 1946, puis de 1949 à 1957, directeur général de Radio Diffusion Télévision française, avec le soutien de François Mitterrand, ministre de l'Intérieur en 1954-55, et de Gaston Defferre (à l'Outre-Mer en 1956-57).


Les épreuves de la vie n’ont pas épargné Gontran Barry de Longchamps. 

Veuf à 41 ans, il s’était marié en première noce en 1907 avec Antoinette-Olinde Nénot (1887-1923), qui meurt à 35 ans.

Grâce aux Nénot, amis des Propper qui sont leur banquier, Gontran Barry de Longchamps rencontrera Nicole.


Antoinette Nénot était l’une des quatre filles d’Isabelle Mathias (1865-1939) et de l’architecte Henri-Paul Nénot (1853-1934), grand prix de Rome 1877, architecte de la Sorbonne et du palais de la Société des Nations à Genève. 

La soeur jumelle d’Antoinette, Geneviève, mourra en couches à 24 ans en 1911. En 1907, elle  avait épousé le sculpteur Paul Landowski (1875-1961), ancien directeur de l’école des Beaux-Arts de Paris. Proche d’Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris, il fera avec d’autres artistes « le voyage à Berlin » en novembre 1941, ce qui lui vaudra un procès au moment de l’épuration, d’où il ressortira sans condamnation.

La cadette des soeurs Nénot, Marie-Thérèse, née en 1891, se marie en 1910 à Pierre Janin (1883-1914) fils d’un notable de Saint-Rémy-les-Chevreuse, propriétaire du château de Saint-Paul, et vice-président du conseil général de Seine-et-Oise de 1880 à 1917. Il meurt à 31 ans. Leur fille unique Christine Janin épouse Jean Leguay en 1935.

Gontran Barry de Longchamps, de fait oncle de Christine, connaissait donc Leguay avant-guerre. 


Les origines juives de Mme Leguay


Christine Janin avait des origines maternelles juives, une filiation que Leguay ne pouvait ignorer et qui a peut être influé sur sa médiation de sauvetage. L'hypothèse mérite d'être lancée et jusqu’alors aucun historien n’a relevé cette particularité généalogique.

Sa grand-mère maternelle était la fille de Fernand Mathias (1814-1890), directeur des Chemins de fer du Nord, et de Claire-Eugénie Rodrigues (1831-1903), fille de Benjamin Olinde Rodrigues (1795-1851).  

Ce mathématicien, financier et économiste, avait pour père Isaac Rodrigues-Henriques (1771-1846), un banquier juif séfarade de Bordeaux qui participa activement avec ses cousins, les frères Pereire, à la création des chemins de fer en France.


De sa première union, Gontran Barry de Longchamps aura trois enfants : une fille, Jacqueline (1908-2010) qui épousa l’illustrateur-graveur Hervé Baille (1896-1974) - connu pour avoir réalisé des publicités de la Vache qui rit et d'Air France, il dessina pour le Secours National de Pétain - et deux garçons, Philippe (1910-2000) et Jacques (1911-2010) qui sera adopté par Nicole. 

Le fils de Jacques, François Barry Delongchamps, ancien ambassadeur de France, apporte son témoignage sur la personnalité de Nicole qu'il considère en quelque sorte comme sa « belle grand-mère » :

« Après quelques jours dans le camp, elle obtiendra effectivement sa libération grâce à Leguay. J’ignore comment cette grande bourgeoise, élevée jusqu’à 13 ans par une préceptrice allemande, qui habitait boulevard Saint-Germain à Paris, a vécu ce passage éprouvant à Drancy. 

Cette forte personnalité était aussi une femme de caractère : à Châteaufort, où elle vivait avec mon grand-père, elle ira jusqu’à faire modifier le découpage administratif pour que cette commune de l’ex-Seine-et-Oise, rattachée en 1964 au nouveau département de l’Essonne, reste dans les Yvelines. Elle obtiendra satisfaction en 1969. 

Nicole n’avait aucun état d’âme sur l’intervention de Leguay. » (3)


Gontran Barry de Longchamps est décédé le 10 septembre 1959 à l’âge de 77 ans. Nicole disparaît en 1992, à 91 ans. Bien qu'il n'y ait pas trace de sa conversion au catholicisme, ses obsèques seront célébrés dans l'église de Châteaufort. Les deux époux reposent au cimetière du village.


Jean Leguay (1909-1989), fils d’un président de la chambre des notaires de Rambouillet, était ancien élève des lycées Montaigne et Louis-le-Grand. Diplômé de Sciences Po, docteur en droit et avocat, il débuta sa carrière dans la préfectorale en 1932. 

Secrétaire général des Basses-Alpes en 1935, sous-préfet de Haute-Savoie en 1936, il est nommé à  Vitry-le-François (Marne) en 1939, et devient secrétaire général à la préfecture de Châlons-sur-Marne en 1940.

Fin 1941, il  devient directeur de cabinet de René Bousquet, préfet délégué en territoires occupés. 

Lorsque Pierre Laval nomme Bousquet au secrétariat général à la Police, en avril 1942, Leguay devient son délégué à Paris et il est promu préfet hors cadre. 

Fin 1943, après 20 mois à la tête de la police, ils ont participé à la déportation de 60.000 personnes de confession juive.

Préfet de l’Orne en janvier 1944, Leguay sera suspendu à la Libération. Il poursuivra une carrière dans le privé aux Etats-Unis pour le groupement professionnel des industries d’art et de création, puis de 1950 à 1957 comme vice-président de la distribution des parfums Nina Ricci. Réintégré dans la préfectorale en 1957, il sera de 1958 à 1970 directeur général du groupe Warner-Lambert Co, un conglomérat industriel pharmaceutique dont il deviendra président international jusqu’en 1974. En 1975, il prend sa retraite après avoir présidé les laboratoires Substantia à Suresnes. 

Inculpé de crimes contre l’humanité en 1979 pour son rôle dans l’organisation de la rafle du Vél d’Hiv les 16 et 17 juillet 1942, il meurt avant l’ouverture d’un procès le 2 juillet 1989.


(1) CDJC-XXVII-13 Note du 11 juin 1943 du service IV B de la Sipo-SD France à Paris, adressée au SS-Standartenführer Helmut Knochen, accompagnée d’une note manuscrite, non datée, au sujet d’une visite de Jean Leguay.

(2) Le carnet du « Figaro » (12 juin 1939)

(3) Propos recueillis - mai 2020



Louise Neuburger, la veuve de Bergson


Le 17 juin 1942, une réunion à l’ambassade d’Allemagne étudie plusieurs demandes d’exemption de l’étoile jaune, formulées par le maréchal Pétain.

Des demandes « pour les femmes » du philosophe Henri Bergson, de Henry de Jouvenel (il s'agit de la romancière Sidonie-Gabrielle Colette), de l'ambassadeur de France, Fernand de Brinon ». Aucune décision ne sera prise. (1)

Henri Bergson, prix Nobel de littérature 1927, est mort depuis un an et demi… 

A 81 ans, le 4 janvier 1941, il succomba chez lui, à Paris, d’une congestion pulmonaire.

Son élève, Jacques Chevalier, secrétaire d’Etat à l’Education nationale et à la Jeunesse, adresse un télégramme de condoléances à sa veuve Louise Neuburger (1872-1946), cousine de Marcel Proust. Marcel Déat, dans le journal collaborationniste « L’Oeuvre » dénonce un « hommage solennel à un Juif judaïssime » et le ministre démissionnera le 22 février. (2)

Le télégramme avait été approuvé par Pétain mais le 6 janvier, Chevalier se voit refuser un Ausweis pour se rendre à la cérémonie funéraire organisée au domicile de Bergson en présence de Fernand de Brinon. 

Est-ce pour se faire pardonner tant d’ingratitude que Pétain demanda une exemption d’étoile jaune pour Mme Bergson ?

Paul Valéry, en sa qualité de secrétaire de l'Académie française, prononça l'éloge funèbre du « juif Henri Bergson ». Une prise de position qui lui vaudra de perdre ce poste, comme celui d’administrateur du Centre universitaire méditerranéen de Nice. A sa mort en juillet 1945, le général De Gaulle lui accordera des obsèques nationales…

Le 29 août 1941, Mme Bergson lui adressera une amicale carte depuis Saint-Jean-de-Luz, peu de temps avant de quitter la France pour rejoindre la Suisse. Elle sera accompagnée par sa fille Jeanne (1896-1961), sourde et muette, peintre et sculpteur de talent, élève d’Antoine Bourdelle.

Louise et Jeanne Bergson avaient demandé des laisser-passer à l'ambassade d'Allemagne mais la réponse fut négative…

Dans une note du 26 juin 1941 de l’ambassade à la Délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés, il est indiqué «  qu’il ne peut être fait droit aux requêtes de Madame et Mlle Bergson, du fait qu’elles soient juives ». (3)

Aussi, les deux femmes franchiront clandestinement la ligne de démarcation en Touraine, où les Bergson possédaient une propriété à Saint-Cyr-sur- Loire. Et grâce au directeur du "Figaro" Pierre Brisson, replié à Lyon, elles iront se réfugier en Suisse. Direction «  L’Echappée », la maison de campagne de Saint-Cergue, face au Mont-Blanc, entourée de forêts avec vue sur le lac Léman, où Bergson rédigea ses dernières oeuvres sur sa philosophie morale et religieuse. 

En 1937 Bergson avait rédigé un testament prémonitoire : «  Je me serai converti si je n’avais vu se préparer depuis des années la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés ». 

Sa biographe Raïssa Maritain rappelle qu’il avait refusé d’être dispensé des mesures du statut des juifs : «  Bergson quitta son lit de douleur, lui qui depuis des années pouvait à peine se mouvoir et, vêtu d’une robe de chambre et de pantoufles, appuyé au bras d’un de ses proches, il va faire la queue pour se faire inscrire comme juif, se voulant plus que jamais solidaire de son peuple ». (4)


(1) CDJC-XLIXa-91b Lettre et note de Herbert Hagen au commandant de la Sipo-SD de Paris, du 18 juin 1942.

(2) Jacques Chevalier : Entretiens avec Bergson (Flon, 1959), p. 299-300.

(3) CDJC-II-178 Note du 26 juin 1941 de Rudolf Schleier, de l’Ambassade d’Allemagne à Paris.

(4) Jacques et Raïssa Maritain : Grandes amitiés (Parole et Silence, 2000)


Colette par amour pour Maurice Goudeket


Le maréchal Pétain a donc demandé une exemption d’étoile jaune pour Colette… Une curieuse requête étudiée le 17 juin 1942 à l'ambassade d'Allemagne ! Comment le cabinet du maréchal et les allemands pouvaient-il ignorer que la célèbre romancière, originaire de Bourgogne, n’était pas juive, alors que son mari l’était ?

Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1954), s’était marié une première fois en 1893 avec le critique musical et romancier Henry Gauthier-Villars (1859-1931) qui l’encouragea à écrire ses premiers romans.

Divorcée en 1906, elle se remarie en 1912 avec Henry de Jouvenel (1876-1935), alors rédacteur en chef du « Matin », avec qui elle aura son seul enfant, Colette-Renée. 

Jouvenel deviendra un homme politique influent : ministre de l’Instruction publique et des beaux arts en 1924, Haut-commissaire de France au Levant en 1925-26, ambassadeur en Italie en 1933, ministre des Colonies en 1934, sénateur en 1935.

Colette, devenue directrice littéraire du « Matin », est devenue à plus de 40 ans la maitresse de Bertrand de Jouvenel (1903-1987), le fils de son mari, âgé de seulement 16 ans. 

Divorcée en 1923 de Henry de Jouvenel, elle rencontre en 1925, à 52 ans, Maurice Goudeket (1889-1977) qui deviendra son troisième et dernier mari le 3 avril 1935. 

Courtier en perles, il mène la grande vie avec chauffeur et appartement dans le 16e arrondissement de Paris. 

Colette en fera son modèle pour le personnage de Vial, dans son roman La naissance du jour  publié en 1928.

Goudeket vivait avec Colette dans un appartement au dernier étage de l’hôtel Claridge, aux Champs-Elysées avant d’acheter une propriété à Montfort-L’Amaury.

Ruiné par la crise de 1929, il devient représentant d’une marque américaine de machines à laver. 

Colette le pousse dans le journalisme et avec Georges et Joseph Kessel, ils fondent l’hebdomadaire « Confessions ». En 1939, il fournit des chroniques régulières au quotidien «  Paris Soir », participe à « Marie Claire » et lorsque la guerre éclate il est directeur littéraire à « Match ». 

Lors de l’exode de juin 1940, ils tombent sur un barrage routier allemand et Colette est prise pour une juive avec son assistante Pauline Vérine. Maurice Goudeket dira en allemand : «  Moi seul ici suis de naissance juive ». (1) 

Ils ne seront pas inquiétés et se réfugieront au Château de Curemonte, en Corrèze, propriété de la fille de Colette, Colette de Jouvenel qui y réside. 

Rentré à Paris en septembre Maurice Goudeket ne peut plus travailler…

En juin 1941 Colette publie son feuilleton «  Julie de Carneilhan » publié dans «  Gringoire », magazine collaborationniste et antisémite.

Maurice Goudeket sera arrêté par la Gestapo au domicile de Colette, au 9 rue de Beaujolais, à deux pas des jardins du Palais Royal, le 12 décembre 1941, lors de la « rafle des notables » où 743 personnalités juives françaises sont transférées au Camp de Royallieu à Compiègne.

Lors de son arrestation, Colette l’aide à faire sa valise : « Elle m’accompagna jusqu’au départ de l’escalier. Nous nous regardâmes. Nous étions l’un et l’autre souriants, nous échangeâmes un baiser rapide.

Ne t’inquiète pas, dis-je. Tout ira bien. 

Va, me dit-elle avec une tape amicale sur l’épaule ». 

A une amie, Colette écrira : «  Il est parti très calme vers je ne sais où, chargé du crime d’être juif, d’avoir fait l’ancienne guerre comme volontaire et d’être médaillé ».

Elle multipliera les initiatives pour faire libérer son mari. Il écrira : «  Elle vit des collaborateurs, des Allemands. Qui l’en blâmera,? J’en eusse, je l’espère, fait autant » (2) 

Le 6 février 1942, Goudeket retrouve la liberté grâce aux interventions de Sacha Guitry, Robert Brasillach et de Suzanne Abetz, l’épouse française de l’ambassadeur d’Allemagne, Otto Abetz.

Le 11 novembre 1942, alors que les Alliés débarquent en Afrique du Nord et que les Allemands occupent tout le pays, Goudeket part se cacher à Salies-de-Béarn puis Saint-Tropez et le Tarn, avant de rentrer à Paris où il restera cloitré dans une chambre de bonne jusqu’à la Libération.

Pour protéger son mari Colette veut le convertir au catholicisme avec l’aide de François Mauriac mais en vain. Dans ses mémoires, Goudeket ne dira pas un mot de l’initiative de sa femme qui le 31 mai 1943 écrit au ministre de l’Intérieur pour tenter de lui obtenir une dérogation au port de l’étoile jaune. (3)

Elle argue qu’à 70 ans, elle ne peut sortir seule en raison d’une arthrite de la hanche : 

«  J’ai l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance que mon mari, Maurice Goudeket, Israélite français, né à Paris le 3 août 1889, engagé volontaire 14-18, médaillé militaire, croix de guerre, croix du combattant, blessé cité, soit dispensé du port de l’étoile de Sion ».

Colette mettra en avant sa notoriété en Allemagne : « Je me permets d’ajouter que mes livres et ma personne ont toujours reçu en Allemagne, l’accueil le plus favorable (tournées de conférences à Berlin, Vienne). D’autre part, les autorités occupantes m’ont témoigné ici, chaque fois que l’occasion s’en est présentée, le maximum de courtoisie et de bienveillance. L’an dernier, le Pariser Zeitung me prodiguait des éloges sans restrictions. De son côté, mon mari peut prouver, par de nombreux témoignages, que sa vie civile et militaire, écartée de toute politique, fut toujours vouée à l’honneur, et je sais que les autorités occupantes font cas d’un tel détail.

Je n’hésite pas à me porter, pour l’avenir, garante de mon mari.

Espérant que si dans mon long passé j’ai pu rendre services aux lettres, vous voudrez bien prendre soin de ma demande, je mets ici, Monsieur le ministre, l’expression de mes sentiments de gratitude et de considération ».

Le 19 juin 1943, Joseph Antignac adressa une réponse négative, soulignant que la demande, transmise aux autorités allemandes «  n’a pas été prise en considération et qu’il m’a été répliqué qu’aucune dérogation n’était admise ».


(1) Maurice Goudeket : Près de Colette (Flammarion 1956), p. 180 à 205.

(2) Ibid.

(3) CDJC-CXIII-9 Lettres du 31 mai 1943 et du 19 juin 1943, entre Colette et Joseph Antignac, directeur de cabinet du Commissariat général aux questions juives.


Une démarche en faveur de la veuve de Fernand Widal


Alors que les hautes instances médicales se sont particulièrement compromises dans la Collaboration en appliquant sans protester le numerus clausus excluant les médecins juifs, les professeurs Leriche et Lemierre, président et vice-président de l'Ordre des médecins, adresseront en juin 1942 une demande d’exemption de l’étoile jaune au Commissariat général aux Questions Juives, en faveur de Mme Widal. (1)

Née Sarah-Marcelle Ulmann, elle est la veuve du célèbre Fernand Widal (1862-1929). Académicien de médecine, professeur de pathologie interne et de clinique médicale, spécialiste des maladies infectieuses, hépatiques, cardiaques et du système nerveux, il identifia le bacille de la dysenterie, diagnostiqua la fièvre typhoïde dès 1896 et mettra au point un vaccin. 


Le courrier rappelle que Widal a été " le conseiller éclairé du gouvernement et le maréchal Pétain l'a compté parmi ses amis ".

Un argument mis en avant pour appuyer la requête qualifiée "d'exception" : 

C'est au nom du corps médical français tout entier, conscient de qu'il doit à Fernand Widal, que nous venons solliciter aujourd'hui qu'une mesure d'exception soit prise en faveur de Mme Widal. Nous ne doutons pas qu'en intervenant pour obtenir cette mesure d'exception, le Gouvernement ne tienne à montrer que la France, dans son malheur, sait encore honorer la mémoire de ceux qui l'ont loyalement servie et ont contribué à accroître son prestige dans le monde ".

Une réponse sèche de dix lignes indiquera qu'il ne pouvait être donné " une suite favorable ", l'ordonnance allemande " ne prévoyant pas de dérogation ".

Mme Widal décéda six mois plus tard, le 22 décembre 1942 à l’âge de 70 ans. 

Son fils unique, Pierre, né en 1909, s'était marié en 1936. Son témoin de mariage n’était autre que Philippe Pétain, maréchal de France… (2)


(1) CDJC-CXV-52 Lettre du 25 juin 1942. 

(2) Généanet 


Nita Raya, compagne de Maurice Chevalier


Nita Raya (1915-2004) compagne depuis 1935 de la vedette de music-hall Maurice Chevalier, est soupçonnée en août 1943 d’être juive par la SEC de Nice (Sectiond’enquêtes et de contrôle du Commissariat général aux questions juives). Elle devra fournir des preuves de son « aryanité ».

De son vrai nom Raïssa Beloff-Jerkovitch, née en 1915 à Kichinev, elle fournira un faux certificat roumain, reconnu authentique, établissant qu’elle et sa mère Anna, sont de religion orthodoxe. (1)

Le 21 mars 1944, le directeur du Statut des personnes du CGQJ délivrera une lettre de « présomption de qualité non-juive ». 

Danseuse, meneuse de revue, et chanteuse, elle débuta au cinéma en 1936 et tournera avec les plus grands réalisateurs de l’époque, Abel Gance, Christian-Jaque, Marcel L’Herbier, Pierre Colombier, aux côtés de Fernandel, Raimu, Tino Rossi, Andrex, Charpin, Madeleine Renaud, Edwige Feuillère, Gaby Morlay.

Maurice Chevalier la cachera dans sa villa "La Louque", à La Bocca, près de Cannes. Elle se réfugie aussi en Dordogne, à Mauzac, dans la propriété des danseurs Desha Delteil et son mari Jean Myrio.

Lorsque l'armée allemande envahit la zone libre le 11 novembre 1942, Chevalier fera venir les parents de Nita Raya et leur fournira de faux papiers.

En 1946, Chevalier se sépara de Nita Raya. Il évoquera son idylle amoureuse dans son livre "Ma route et mes chansons" (volume 3) Julliard, 1950.

Sa dernière apparition au cinéma, en 1954, sera pour « La rafle est pour ce soir » de Maurice Dekobra, d’après des nouvelles de Maupassant.

Au début des années soixante, Nita Raya écrira des chansons pour Edith Piaf : : "Je m'imagine" (musique de Marguerite Monnot),  "Toujours aimer"  (musique de Charles Dumont), "Pourquoi je l'aime" chantée par Théo Sarapo, le dernier mari de Piaf.


(1) CDJC-LXXXIX-126 Lettre du 21 mars 1944 du directeur de la SEC pour les deux zones au délégué régional à Nice.



Une simple lettre envoyée avenue Foch... pour Ida Seurat-Guitelman 



Robert Debré aidé par la résistante Dexia


Le Pr Robert Debré (1882-1978), considéré comme le père de la pédiatrie moderne, membre de l’Académie de médecine, a refusé de porter l’étoile jaune.

Dans ses mémoires, celui qui était issu d’une famille de rabbins alsaciens, expliqua son geste : "Personnellement, j'étais bien décidé à ne pas obéir à cette mesure nouvelle pas plus qu'aux précédentes. Pour éviter toute complication, Dexia (*) retira une étoile jaune au commissariat de police. Elle avertit le commissaire de police que je ne la porterais point. Il enregistra cette déclaration et je rangeai le petit morceau d'étoffe dans un tiroir où devait le rejoindre plus tard, parmi les objets du souvenir, mon brassard FFI arboré pendant la libération de Paris. "

(* Ndlr : Dexia était le pseudonyme de résistance d'Elisabeth de La Bourdonnaye de La Panouse (1898-1972) qui deviendra la seconde épouse du Pr Debré en 1956. Elle s’illustra dans de nombreux actes de résistance à l’hôpital des Enfants Malades, avec le réseau du Musée de l’Homme, et lors de la Libération de Paris). 


"J'étais convaincu, comme plusieurs d'entre nous, que cette désobéissance n'augmenterait guère les risques car nous fûmes assez nombreux à prendre cette attitude.

Sans nous être entendus, agirent de même les deux autres membres de ma famille astreints à cette obligation et alors présents à Paris : le professeur Jacques Hagueneau, mon cousin, qui échappa de justesse un peu plus tard à la Gestapo, et un autre cousin, Paul Dennery, qui fut arrêté place de la Madeleine et dont on n'eut plus jamais de nouvelles ". 

En mai 1943, alors qu’il se rend à l’Académie de médecine, sans étoile, il est interpellé. 

Dans son rapport d'enquête du 31 mai 1943, l'inspecteur Henri Soustre indique avoir interrogé le médecin à son domicile : "

Le rapport poursuit : " 

A l'Ordre des médecins, le Pr Debré n'est pas inscrit parmi les médecins israélites, son cas y est considéré tout à fait à part ".

Une exception justifiée par Robert Debré lui-même dans cet interrogatoire où il indique soigner des enfants d'officiers allemands.

Le rapport de police conclue : "Quoique prétextant que les autorités occupantes ne le considèrent pas comme Juif, le Pr Debré n'en est pas moins recensé à la préfecture de police et ne possède aucune dispense de l'étoile ". (2)


Robert Debré abritait un atelier clandestin de fabrication de faux papiers à l’hôpital des Enfants malades. Entré en résistance fin 1942, il cacha des enfants juifs échappés des rafles, dans sa maison de Touraine. 


Serge Klarsfeld, dans " La Shoah en France " tome 2, évoqua la mémoire de Tamara Isserlis, 24 ans, étudiante en médecine qui travaillait avec le Pr Debré.

Sa famille, originaire de Russie et de Lituanie, en France depuis 1910, se réfugia à Nice en 1940 mais elle resta à Paris pour ses études.

Arrêtée pour avoir porté le drapeau français sous l'étoile jaune, elle sera déportée à Auschwitz par le convoi n° 3 du 22 juin 1942, le premier à compter des femmes. 


(1) Robert Debré : " L'honneur de vivre " (Stock - Hermann, 1974), p. 221, 230 et 231.

(2) CDJC-CCXXXVIII-117_01 : rapport d'enquête du 31 mai 1943 de l'inspecteur Soustre, de la section d'enquête et de contrôle (SEC) de Paris.


Les épouses de l'encadrement économique


« Pour de pressants motifs économiques »… La formule utilisée pour justifier les huit exemptions d’étoiles jaunes accordées le 25 août 1942 par Röthke, le chef du service juif de la SS de Paris, montre le souci de l’occupant de mettre à son service tous ceux qui peuvent contribuer à ses intérêts. Le « juif utile » sera d’ailleurs officialisé à travers les initiales WWJ (Wirtschaftlich Wertvoller Juder). Une sorte de "renvoi d'ascenseur" en échange des services rendus.

Outre les « grands serviteurs » comme Joseph Joanovici ou Mendel Szkolnikoff (1), des cadres obscurs apportaient leurs compétences indispensables au fonctionnement de la machine économique.

Plusieurs épouses juives bénéficieront d’exemptions d’étoile en raison des postes stratégiques occupés par leurs maris :

Thérèse et Roger Sautereau, qui dirige la section du papier et carton. Leur exemption accordée jusqu’au 31 mai 1943 sera prolongée trois fois jusqu’au 28 février 1944, «  suite à la confirmation de l’amélioration du travail de la section et la loyauté de Sautereau ». (CDJC XXVa-201)

Hélène et Fritz-Jacob Rothschild, courtier spécialisé dans les carburants et huiles. Le Dr Matzke, responsable de la SODECO, qui contrôle la société Unilever, précise dans sa demande aux autorités allemandes que Hélène Rothschild «  opère uniquement en appartement et elle ne se montre pas dans la rue. Mais elle est tout à fait indissociable de son mari dans ses affaires et je crains que Rothschild soit empêché dans son travail si sa femme est mise en prison ou si sa personne est entravée d’une sorte ou d’une autre ». (CDJC XXVa-167 et 200)

Nadine Fayol verra sa demande d’exemption appuyée par le Secrétaire d’Etat à la Production Industrielle. Dans une lettre du 2 juin 1942, adressée au chef de la division économique de l’administration militaire allemande en France, il indique que Mme Fayol est «  née Picard, femme de M. Henri Fayol, répartiteur en chef de l’Office central de répartition des produits industriels ». Un service « dont le rôle est d’une importance primordiale dans les circonstances auxquelles doit faire face l’économie française ». (CDJC XXVa 180)

Alice et Robert Revel ont vu leur demande d'exemption transmise par le conseiller commercial Fredo Lehrer. Mme Revel bénéficiera également d'un "ausweiss" valable l'été 1943 pour se rendre à Verneuil (Eure) et Fontenay-le-Comte (Vendée). (CDJC-XXVa-199)


(1) Joanovici, surnommé le « chiffonnier milliardaire » fonda l’Union Economique, une société qui permettra de faire du marché noir en toute légalité, et Szkolnikoff, dit « Monsieur Michel » créa la société de textile Textima, dans le Sentier, pour fournir la Kriegsmarine. Il deviendra un riche propriétaire aux Champs-Elysées et à Nice où il racheta de grands hôtels.

Lire : Henri Serg «  Joinovici, l’empire souterrain du chiffonnier milliardaire » (Le Carrousel, 1986) et Alphonse Boudard « L’étrange Monsieur Joseph » (Laffont, 1998)

Patrice Miannay : Dictionnaire des agents doubles dans la Résistance (Le Cherche Midi, 2005) p. 157-159 et 256-257


ARRESTATIONS


Béatrice de Camondo, la cavalière à l'étoile


Béatrice de Camondo, la fille du comte Moïse de Camondo - collectionneur d'art et financier célèbre (1860-1935) - portait son étoile jaune sur sa veste de cavalière et parcourait tous les jours les allées du bois de Boulogne. 
« Plus israélite que juive, foncièrement française et aristocrate à sa manière, sure d’elle et assez snob, elle se sentait protégée par l’ombre de son frère mort pour la France. Comme beaucoup, elle croyait que les juifs étrangers étaient visés prioritairement sinon exclusivement. On disait aussi qu’elle avait noué des relations utiles dans ces manèges fréquentés par des officiers junkers. On disait même qu’elle avait participé avant-guerre à des chasses à courre avec Goering et que cela l’immunisait contre le sort commun. Du moins en était-elle persuadée », écrit Pierre Assouline dans « Le dernier des Camondo ». (1)
Bien que convertie au catholicisme début 1942, Béatrice sera arrêtée avec sa fille Fanny, 22 ans, le 5 décembre 1942, chez elle, à Neuilly. 
Son époux, Léon Reinach (dont elle venait de divorcer le 26 octobre 1942), et leur fils Bertrand, 19 ans, seront également arrêtés le 12 décembre 1942, à Sentein dans l'Ariège, trahis par celui qui devait les faire passer en Espagne.
Tous internés à Drancy, Béatrice sera un temps responsable du service des nourissons du camp. Léon, Bertrand et Fanny seront déportés à Auschwitz par le convoi n° 62 du 25 novembre 1943.
Béatrice partira par le convoi n° 69 du 7 mars 1944. Elle mourra le 4 janvier 1945, deux semaines avant la libération du camp.

Sa tante, la comtesse Elisabeth Cahen d'Anvers, 69 ans, issue de deux grands-parents "aryens" et convertie au catholicisme à 20 ans avant son mariage avec Jean de Forceville, sera aussi arrêtée par les Allemands, à Juigné-sur-Sarthe, le 26 janvier 1944. Elle décéda lors de son transfert entre Drancy et le camp d'Auschwitz le 15 avril 1944.

Ainsi disparaissait une famille entière dont le nom restera associé à l'art : le legs au musée du Louvre d'Isaac de Camondo, cousin de Moïse, comptait une cinquantaine de toiles impressionnistes, dont le célèbre " Joueur de fifre " de Manet. 
En août 1941, Léon Reinach, adressera une lettre de protestation au directeur des musées nationaux, où il évoque le tableau représentant Irène de Camondo, la mère de son épouse Béatrice, peint par Renoir, " La petite fille au ruban bleu ", contenu dans une caisse saisie en vertu de la législation sur les biens juifs.
Il rappelait tout ce que sa famille avait fait en faveur du patrimoine français et réclamait la " restitution et l'assurance que nos biens mobiliers seront à l'avenir respectés "... (2)
Jérôme Carcopino,  secrétaire d'Etat à l'Education nationale et à la Jeunesse, transmettra la requête à Xavier Vallat, Commissaire général aux questions juives, en espérant une " suite favorable ". 
Celui-ci adressera un courrier à la Délégation française dans les territoires occupés où il évoquait l'occupation du domicile des Reinach par les forces allemandes. 
Il soulignait que Mme Reinach, " obtint des autorités occupantes l'autorisation de se rendre à Paris pour y récupérer des objets personnels ". C'est là qu'elle " constata que la bibliothèque de son mari était en partance pour l'Allemagne. M. Reinach ne pouvant plus que se livrer à des travaux intellectuels, serait heureux que la bibliothèque lui fut rendue ".
Dans une lettre du 31 mars 1943, Georges Duhamel, secrétaire perpétuel de l'Académie Française, interviendra auprès de Fernand de Brinon, pour que soit adouci le sort de la famille Reinach. 
Brinon, transmettra le courrier à Helmuth Knochen de la Sipo-SD.
Léon Reinach sera considéré comme " un Juif typique et insolent " par les différents services des autorités allemandes qui proposèrent, en guise de réponse, sa déportation. (3)
Irène de Camondo, née Cahen d'Anvers en 1872, qui avait divorcé en 1902 du comte Moïse de Camondo, s'était convertie au catholicisme pour épouser le Comte Charles Sampieri (1863-1930), d'origine Italienne, en charge des écuries Camondo. 
Protégée par son nom italien et sa conversion, 
elle ne sera pas inquiétée. Elle hérita de sa fille Béatrice et de la fortune des Camondo qu'elle dilapida dans les casinos de la Côte d’Azur. Elle mourra en 1963 à 91 ans.

Aujourd'hui, il ne reste de la famille des Camondo que le musée Nissim de Camondo (du nom du frère de Béatrice, mort dans un combat aérien en 1917)
, au coeur de la plaine Monceau à Paris.
Inauguré en 1936, tout son contenu légué aux Arts décoratifs et à l’Etat, avait été transféré au château de Valencay, avec d'autres collections (des Rothschild et David-Weil), où tout failli disparaître dans l'incendie allumé par la division SS "Das Reich".
Les Reinach donnèrent aussi à l'Institut de France la Villa grecque Kérylos, à Beaulieu-sur-Mer (Alpes Maritimes), construite par Théodore Reinach (1860-1928), père de Léon.

(1) Pierre Assouline : " Le dernier des Camondo " (Gallimard, 1997, p. 314).
Philippe Erlanger : " Notes sur l'histoire des Camondo " (Archives Paribas, 1972)
Jean Cassou : " Le pillage par les Allemands des oeuvres d'art et des bibliothèques appartenant à des Juifs en France " (Editions du Centre, 1947).
(2) CDJC-CCXI-39_002 Lettre du 10 août 1941 de Léon Reinach, et lettre du 27 août 1941 du secrétaire d'Etat à l'Education nationale et à la Jeunesse, Jérôme Carcopino à Xavier Vallat, et la demande du Commissaire général aux questions juives, du 18 novembre 1941,  à la Délégation française dans les territoires occupés.
(3) CDJC-XLVI-484/490 Ensemble de sept documents, datés du 24 mars 1943 au 15 mai 1943, concernant Léon Reinach.

Robert et Esther Meyers : les fils du rabbin s’adressent au Pape Pie XII


Le 28 décembre 1942, Robert Meyers, rabbin de Savoie et de Haute-Savoie, aumônier de la Croix-Rouge, et son épouse Esther, sont arrêtés en gare d’Annemasse à leur descente du train, par la police allemande. Ils allaient à l’hôpital d’Annemasse pour visiter des malades. Transférés à Lyon, puis Chalon-sur-Saône, ils arriveront épuisés à Drancy dix jours après leur interpellation. Ils sont accusés d’avoir voulu passer en Suisse avec la somme de 130.000 francs…

Le rabbin Meyers a 44 ans. Rabbin à Rouen à 25 ans, puis à Neuilly à 30 ans où il succède au rabbin Simon Debré, il dirigea l’aumônerie israélite des hôpitaux militaires de Paris en 1939-40 avant d’être nommé à Annecy. Son épouse Suzanne-Esther, 42 ans, est la fille du grand rabbin Jules Bauer, directeur de l’Ecole rabbinique. 

L’Union générale des israélites de France (UGIF), pour qui le rabbin travaille bénévolement, fera une demande de libération, en vain. (CDJC-CDXXIV-8)

Début janvier 1943, par l’intermédiaire du nonce apostolique, leurs deux fils Alexis et Marcel , exfiltrés en Suisse, s’adresseront au pape Pie XII espérant son intervention, la « seule qui incarne une puissance susceptible d’obtenir l’élargissement de nos parents ». (cité par Paul Lévy, Hommes de Dieu dans la tourmente - L’histoire des rabbins déportés (Safed Editions, 2006, p. 293)

L’arrestation des époux Meyers n’est pas le fruit du hasard. 

En poste à Annecy depuis octobre 1940, le rabbin est très actif. Il organise le culte à Evian, Thonon, Aix-les-Bains et assure des reclassements professionnels de réfugiés en tant qu'aumônier des GTE (Groupes de travailleurs étrangers). 

En juin 1941, il entre en conflit avec le maire d’Annecy qui veut réquisitionner des appartements où vivent des juifs. 

Avec son épouse, il préviendra la plupart  des 700 Juifs étrangers qui doivent être raflés dans la nuit du 25 au 26 août 1942. La gendarmerie n’en arrêtera qu’une trentaine. 

En octobre, il sera menacé d’arrestation lorsqu’il se rend à la prison d’Annemasse visiter des prisonniers.

Les milices locales l’ont dans le collimateur car il fait passer de nombreuses personnes en Suisse avec le concours de l’évêque d’Annecy, Mgr Cesbron qui cache des familles dans des couvents… François de Menthon, l’un des responsables du mouvement Combat, à l’origine du mouvement Liberté d’Annecy, lui proposa de rallier Londres pour devenir aumônier des Forces Françaises Libres. Le rabbin Meyers déclinera l’offre de celui qui deviendra ministre de la Justice du Gouvernement provisoire à partir de juin 1944. 

Robert et Suzanne-Esther Meyers seront déportés à Auschwitz par le convoi n°48, parti de Drancy, dans la nuit du 12 au 13 février 1943.

Jean-Pierre Meyers, petit-fils du rabbin, est l'époux de Françoise Bettencourt-Meyers, l’héritière de L’Oréal.


Jacques et Jeanne Helbronner


Eté 1940 : Jacques Helbronner, jusqu'alors vice-président du Consistoire central, replié à Lyon, succède au président Edouard de Rothschild.

Le baron s'est réfugié en Espagne le 23 juin 1940, puis à New-York avec son cousin Robert qui présidait le consistoire de Paris.

Né en 1873, cet avocat entré au Conseil d’Etat en 1898, puis au consistoire de Paris en 1906, a été en juin 1917 directeur du cabinet militaire de Paul Painlevé, président du Conseil et ministre de la Guerre. 

Démobilisé en 1919, croix de guerre avec trois citations, commandeur de la Légion d’Honneur, Helbronner est un ami de longue date du maréchal Pétain.

En 1939, il n’a pas hésité à 66 ans, à remettre son uniforme de colonel de réserve… Mis à la retraite du Conseil d’Etat en raison des lois anti-juives, il reste néanmoins fidèle au chef de l'Etat. 

Entre l'été 1940 et juin 1942, le Consistoire qui a pour mission de protéger les juifs français, rencontrera Pétain pas moins de dix-sept fois, souvent accompagné à Vichy par le grand rabbin de France, Isaïe Schwartz, pour protester contre l'avalanche des législations antisémites. Sans effet... Des réponses "polies mais insignifiantes" notent les historiens Marrus et Paxton. ("Vichy et les Juifs", Calman-Lévy 2015, p. 130)

Alors qu'il réclame le 7 avril 1941 des "aménagements" en faveur des anciens combattants à Xavier Vallat, Commissaire général aux Questions Juives, Helbronner estime l'entretien " charmant et cordial, collaboration confiante, promesses favorables " (Simon Schwarzfuchs, " Aux prises avec Vichy ", Calmann-Lévy, 1998. p. 102). 

Le 30 mai, Vallat l'informe que les autorités allemandes ont refusé d'exempter les anciens combattants...

15 juin 1941 : Helbronner estime que sa dignité et celle du judaïsme français tout entier lui imposent de “mettre fin aux relations qu'il entretenait avec les pouvoirs publics".

30 juin  : Helbronner remet personnellement au maréchal un texte signé du grand rabbin et des 43 membres du Consistoire central protestant contre le nouveau statut des Juifs du 2 juin.

1er juillet 1941 : Helbronner écrit de nouveau à Pétain pour dénoncer cette loi qui " ne vise pas les israélites en tant que Français ou étrangers, mais, à l'imitation servile de l'autorité occupante, ne connaît ou ne reconnaît plus qu'un troupeau juif où la nationalité, même française, n'est plus qu'un accessoire sans valeur ni portée ". (CDJC : CCXIX-110_002 et CDJC-LXXII-2)

29 novembre 1941 : l'Union générale des Israélites de France (UGIF) est créée. Helbronner s'était déclaré contre cette représentation raciale, souhaitant que le Consistoire continue de régir l'administration du culte. (CDJC-CCXIII-6)

De fait, le Consistoire perd ses prérogatives, les œuvres de bienfaisance qu'il contrôlait étant dissoutes.

8 décembre 1941 : dans un courrier à Pétain, Helbronner demande l'arrêt "de cette campagne de haine". Mais il emploie cette formule de politesse : "Croyez, Monsieur le Maréchal à mon dévouement fidèle et à ma persistante et respectueuse affection". (CDJC-CCXIX-113)

Quatre jours plus tard, le 12 décembre, suite à un attentat, 743 notables juifs français sont arrêtés et 100 otages seront exécutés à Caen le 15 décembre.

12 juin 1942 : deux semaines après l’introduction de l’étoile jaune en zone occupée, Helbronner écrit à Laval, sans évoquer l'insigne instauré par l'occupant : « La France va-t-elle donc connaître la honte d'être une terre de pogroms et les principes de justice, de liberté des croyances et des cultes, de respect de la personne humaine, qui ont été si longtemps la personnalisation de son idéal, vont-ils être désormais méconnus à l'égard des personnes françaises ou étrangères que réunit uniquement le seul lien religieux ? » (Archives du Consistoire, BCC 19, dossier 19 a). 

23 octobre 1943 : les nombreuses protestations prendront fin avec l'arrestation de Jacques Helbronner à son domicile lyonnais, sur ordre de Berlin, alors qu'il se rend à Vichy pour dire une nouvelle fois son opposition aux mesures de répression et de déportation.

Avant d'être transféré au fort de Montluc, la Gestapo l'autorise à passer deux appels téléphoniques. L'un au Cardinal Gerlier, l'autre à Léon Meiss, vice-président du Consistoire.

Jacques Helbronner est transféré à Drancy le 11 novembre, avec son épouse Jeanne. Le 20, ils sont déportés à Auschwitz par le convoi n° 62 et seront gazés dès leur arrivée.

Jeanne Helbronner, née Weisweiller, avait 70 ans. Elle était la fille du banquier Charles Weisweiller. Son frère Arthur, polytechnicien, membre du Consistoire central, meurt en 1941 à 64 ans. Sa veuve Betty Deutsch de la Meurthe, 55 ans, sera déportée à Auschwitz par le convoi n°60 du 7 octobre 1943.

Les deux fils des époux Helbronner, Henri (1900-1975) et Raoul (1904-1979) échapperont à la Shoah.


Elisabeth de Fontenay : une famille décimée


Toute sa famille maternelle d’Elisabeth de Fontenay a été exterminée à Auschwitz. La philosophe de la question juive, née en 1934 - élevée dans la religion catholique, convertie au judaïsme en 1956 - s’était confiée en 2008 à L’Obs : «Ma mère - Ndlr : Neissia s’était convertie - venait d'une famille d'Odessa, son nom de jeune fille était Hornstein, ses parents et elle avaient débarqué en France en 1905 à cause des pogroms. Ils étaient très cultivés, soucieux d'intégration dans la culture française et absolument pas religieux. Au collège, j'ai toujours eu le sentiment que j'étais différente de mes petites camarades. Et puis... presque toute la famille de ma mère est morte à Auschwitz. La mère de ma mère, la sœur de ma mère et son mari, ainsi que leurs deux enfants qui avaient le même âge que moi et mon frère, Micheline et Daniel Feinstein, 11 ans et 9 ans. Nous passions nos vacances ensemble, on jouait aux gendarmes et aux voleurs. Ils ont été déportés en mars 1944. Dénoncés, probablement par des voisins, aucun d'entre eux n'avait jamais porté l'étoile jaune.»  (L’Obs 16/7/2008)

Son grand-père maternel Georges Hornstein, né en 1875, a péri à Sobibor, déporté par le convoi n°53, parti de Drancy, le 25 mars 1943. Sa grand-mère, Anna Zinca-Hornstein (1879-1944), sa tante Frida (1897-1944), et ses cousins Micheline et Daniel Feinstein, arrêtés en mars 1944 étaient dans le convoi n°70 parti de Drancy pour Auschwitz le 27 mars 1944. son mari Albert Feinstein, 50 ans, est mort à Auschwitz le 1er novembre 1943.

Le père d’E. de Fontenay, Henri Bourdeau de Fontenay (1900-1969), avocat, engagé volontaire en 1917, résistant, a été le premier directeur de l’ENA.


« Nous éviter la si pénible blessure imposée à notre amour propre »


Alice Houlman-Lévy, 73 ans, et Renée-Claire Kahn, 61 ans, tenaient un commerce à Romorantin (Loir-et-Cher). Ces deux veuves vivaient dans cette sous-préfecture depuis 42 ans.

Le 9 juin 1942, elles adressent à la préfecture ce courrier très déférent à propos de l’étoile jaune :

« Je vous fais pour nous deux serments que notre honorabilité est parfaite (…) Alors, vous plairait-il, Monsieur le Préfet, comme il y a, paraît-il, des exceptions prévues à cette loi de nous mettre à même d’en profiter et nous éviter la si pénible blessure imposée à notre amour propre ? S’il en était ainsi et que vous puissiez avoir la bonté de nous prendre sous votre haute protection, nous vous en aurions, je vous le promet, une gratitude infinie. » (Archives départementales du Loir-et-Cher)

Le préfet, Jacques-Félix Bussière transmet la missive au ministère de l’Intérieur le 26 juin. Le 13 juillet, il reçoit cette réponse : « J’ai l’honneur de vous faire connaître qu’il n’appartient pas à mes services d’accorder de telles dispenses, ni même de les transmettre aux Autorités allemandes. Il convient, en conséquence, d’inviter les juifs qui présenteraient des demandes de cet ordre, à s’adresser aux Kommandanturen dont ils dépendent ».

Arrêtées le 22 septembre 1942, Alice et Renée-Claire seront déportées par les convois n°58 du 31 juillet 1943 vers Auschwitz et du 25 mars 1943 vers Sobibor.

Le 16 octobre 1942, Bussière avait interrogé la Gestapo d’Orléans sur le motif des deux arrestations. Sa note souligne qu’elles sont de « race juive, mais de nationalité française ».

Réponse le 4 novembre : arrestations pour « action anti-allemande ». 

Le préfet Bussière (1895-1945) a été préfet de Mayenne, de Haute-Marne, du Loir-et-Cher, du Loiret en novembre 1942 puis préfet régional à Marseille en janvier 1944. Il se rapprocha de la résistance pour préparer le débarquement allié en Provence. Arrêté par la Gestapo le 14 mai 1944, il sera déporté au camp de Neuengamme et trouvera la mort le 3 mai 1945 à bord du « Cap Arcona », sur la Baltique. Ce paquebot qui transportait 6.500 déportés sera coulé par la Royal Air Force.



LE ZELE DE LA POLICE


D'autres arrestations...


6 juin 1942 : la veille du jour où la 8e ordonnance allemande rendait le port de l’étoile obligatoire, une circulaire du directeur de la police judiciaire et du délégué du préfet de police de Paris, était adressée à tous les commissaires pour préciser les mesures à prendre contre les Juifs qui ne portent pas de façon évidente l’étoile jaune. (CDJC-XX-31)

Conséquence immédiate, le 8 juin, deux femmes contrôlées par la Feldgendarmerie sont écrouées à la caserne des Tourelles : Berthe Steinberg ne portait pas son étoile et Alice Heni n’avait pas sa carte d’identité. (CDJC-XLIXa-74)

10 juin 1942 : dans une note du SS-Obersturmführer Heinz Röthke sur l’introduction de l’étoile jaune,  il est fait mention de l’arrestation d’environ 40 personnes : « parce qu'elles ne portaient pas l'étoile juive, parce qu'elles portaient encore d'autres insignes ou parce qu'elles portaient plusieurs étoiles. Outre ces Juifs, un certain nombre de non-Juifs qui portaient l'étoile jaune sans y être obligé ou portaient des imitations de l'étoile jaune avec des inscriptions différentes ou d'autres insignes fantaisistes ont été arrêtés. Les Juifs ayant 18 ans révolus ont été internés à Drancy, les autres Juives aux Tourelles. Les non-Juifs ont été traités de la même manière. Les enfants et les jeunes, gardés 24 ou 48 heures, après avoir été rappelés fermement à l'obéissance à l'ordonnance, ont été libérés ». (CDJC-XLIXa-33 et Cécile Gruat et Cédric Leblanc : Amis des Juifs, les résistants aux étoiles, Tiresias - Les oubliés de l’histoire, 2005)


Françoise Siefridt, jeune lycéenne de la Jeunesse étudiante chrétienne féminine (JECF) avait brodé le mot « papou » sur son étoile. Elle restera à Drancy jusqu’au 31 août 1942. (Françoise Siefridt : « J’ai voulu porter l’étoile jaune », Robert Laffont, 2010)


1er septembre 1942 : Louise Jacobson, lycéenne de 17 ans, est incarcérée à Fresnes. Dénoncée pour ne pas avoir porté d’étoile, elle est arrêtée chez elle, rue des Boulets (11e), par la police française. Drancy, Beaune-la-Rolande, elle est gazée à son arrivée à Auschwitz, par le convoi n° 48 du 13 février 1943. Sa mère Olga, emprisonnée à la Petite Roquette, partira par le convoi N° 62.

Louise a laissé six mois de lettres émouvantes écrites pendant sa captivité que sa soeur fera publier en 1989 et qui seront adaptées au théâtre. (Nadia Kaluski-Jacobson : Les lettres de Louise Jacobson et de ses proches 1942-43, Laffont, 1997)


10 novembre 1942 : arrestation à La Couarde-sur-Mer, à l’Ile de Ré, de Pauline, 73 ans, et Moïse Berger, 77 ans. Dénoncés par le maire Gaston B. à un inspecteur, il indiqua « qu’ils ne portaient pas toujours bien l’insigne ». Les époux Berger seront arrêtés à leur domicile parisien avec leurs filles Rose, 44 ans, Emma, 41 ans et Hélène, 36 ans. Tous seront déportés à Auschwitz, convoi n°48, parti de Drancy le 13 février 1943. (CDJC-CCXVIII-24_001)


5 août 1943 : Marguerite Gleidmann, d’origine hongroise, est arrêtée par l’inspecteur Robert Douillet, chef du service des inspecteurs à la SEC, pour avoir attaché son étoile avec des épingles au lieu de l’avoir cousue. Déportée par le convoi n°59 du 2 septembre 1943. (CDJC-LXXXIX-92)


26 octobre 1943 : Douillet arrête Simone Lackenbacher, 32 ans, employée d’une pharmacie rue des Batignolles (20e). Le rapport précise : «  Trouvé la Juive à la caisse sans étoile. Cette juive a tenté de prendre la fuite mais a été appréhendée à nouveau ». Consignée au poste, elle sera déportée par le convoi n°62 du 20 novembre 1943. (AN-AJ 38-6)


27 janvier 1944 : Enfant cachée, Colette Rozen, 12 ans, de Saint-Dizier (Haute-Marne), dénoncée, est arrêtée dans sa classe par les gendarmes. Déportée à Auschwitz, convoi n°68 du 10 février 1944. Sa petite soeur Annette, 3 ans, ne sera pas arrêtée. Leur père Mordka, tailleur, né à Lodz (Pologne) et sa femme Bayla, déportés le 27 juillet 1942 sont morts à Auschwitz le 1er août 1942. 



Sarah Lichtsztejn : échappée du Vél d'Hiv avec sa mère


Sarah Lichtsztejn, 14 ans, est arrêtée avec sa mère Maria, e premier jour de la rafle du Vél d'Hiv' le 16 juillet 1942.

A 6 h du matin, dans leur petit appartement du 20e arrondissement, deux policiers français frappent à la porte.

Le père Moïse, arrêté en juillet 1941, vit caché ailleurs après s'être échappé du camp de Pithiviers... 

Les scellés sont mis sur la porte et elles rejoindront en autobus le Vélodrome. 

Le soir, après une journée infernale, elles réussiront à s'échapper en marchant à reculons vers la rue : " Je ne porte pas l'étoile jaune. Des autobus arrivent sans cesse et, pendant que la police s'occupe des nouveaux venus, je m'avance un peu sur le trottoir. Un agent s'approche et me demande : " Qu'est-ce que vous faites là ? ". Je réponds : " Je ne suis pas juive, je suis venue pour voir quelqu'un ". " Foutez moi le camp, vous reviendrez demain " dit-il (...) " Je prends la rue Nocard, en face du Vél d'Hiv' et là, je la suis n'osant me retourner, tremblant qu'on ne me rappelle et le coeur lourd d'avoir laissé maman. Au bout de la rue un agent arrête les gens qui veulent entrer. Je m'avance le coeur battant, mais il me laisse passer croyant que j'habite un immeuble de cette rue ".

Sarah retrouvera sa mère au métro Glacière. Elle avait pu s'évader vingt minutes après, pour rejoindre une cache amie dans le 13e.

Après deux ans, dénoncées, elles sont à nouveau arrêtées sur dénonciation anonyme et le 30 mai 1944, font partie du convoi n° 75 vers Auschwitz. 

Sarah retrouvera sa mère et effectueront des travaux de bagnards. Le 18 janvier, elle feront la "marche de la mort" et après cinq jours et cinq nuits, elles arrivent au camp de Bergen-Belsen, libéré le 15 avril par les Britanniques. 

Sarah est de retour à Paris le 24 mai 1945. En 1952 elle se marie et aura deux enfants. En 2011, Sarah a publié son témoignage. 

(Sarah Lichtsztejn-Montard, "Chassez les papillons noirs". Editions Le Manuscrit, 2011)


Dénonciations 


Entre 1940 et 1944, des milliers de personnes ont payé de leur vie les dénonciations faites aux autorités de Vichy et nazies. En 1983, le journaliste André Halimi avait réalisé un premier travail de fond dans « La délation sous l’Occupation » (Alain Moreau). En 2012, l’historien Laurent Joly publiait « La délation dans la France des années noires » (Editions Perrin).

Déjà, en 2007, dans « Vingtième siècle. Revue d’Histoire » il publiait le fruit de ses recherches sur « La délation antisémite sous l’Occupation » en explorant méthodiquement les archives du Commissariat Général aux Questions Juives. 

Nombre de lettres de dénonciations visaient directement des juifs de zone occupée ne portant pas l’étoile jaune :


Lettre du 19 juillet 1942 : Au Commandant von Gross-Paris : on veut savoir où l’on peut « signaler des Juifs qui ne portent pas l’étoile jaune (…) On en trouverait des milliers si on lançait une chasse dans les cafés et restaurants du XVIe arrondissement de Paris et autour de la place de l’Etoile ».

Lettre du 25 juillet 1942 à la Kreiskommandantur 895 de Versailles : « les filles du juif suédois Liegmanson ne portent pas l’étoile jaune ». Courrier transmis à la Sipo-SD de Paris (CDJC-XLIXa-106)


Note du 9 août 1942 de deux indicateurs : «  On se demande si vos juifs riches devraient arrêter de porter l’étoile comme la fille des usines automobiles Citroën qui a épousé M. Montesquio et habite à Paris ; une autre la riche juive Ravel qui ne porte pas l’étoile parce qu’elle est la cause de la discrimination aryenne. De même, Mme Brinon, la femme de l’ambassadeur Brinon, qui est prétendue juive est devenue aryenne. On ne devrait pas permettre ces exceptions. Cherchons si les juifs sont encore riches, autrement les Français penseront que les Allemands se vendent aux riches juifs ». (CDJC-XLIXa-107)

En réalité André Citroën avait une fille Jacqueline (1915-1994) qui en 1935 épousa selon le rite catholique à l’église ND de Grâce de Passy, le marquis Paul de Rafélis de Saint-Sauveur (1910-1999).


Rapport de la SEC : « Monsieur, je viens vous signaler le cas de 2 juifs qui ne portent – déjà – plus l’étoile. Une juive qui travaille chez Delangre 202, Fbg St-Denis au fond du passage et qui depuis plusieurs mois déjà ne porte plus l’étoile ». Liba Polonski (née Kozlowski) sera arrêtée, déportée le 18 juillet 1943. Morte à Auschwitz… (AN Z6 1387, scellé 41, rapport de la SEC, 17 juin 1943)


Lettre du 28 août 1942 : un commerçant voisin des Rosenthal écrit au CGQJ pour adopter leur fille Sylvie, 12 ans, car il a perdu la trace de sa mère et de son frère réfugiés à Pornic (Loire-Atlantique) arrêtés parce qu’ils ne portaient pas l’étoile. Sylvie, envoyée au camp de La Lande (Indre-et-Loire) sera déportée à Auschwitz par le convoi n°36 au départ de Drancy le 23 septembre 1942.


Lettre de 1943 au CGQJ : « Puisque vous vous occupez des Juifs, et si votre campagne n’est pas un vain mot, voyez donc le genre d’existence de la fille Muriel Adler, ancienne danseuse, actuellement en hôtel 31 Bd de Strasbourg,  ne portant pas l’étoile. Cette personne non contente d’être juive débauche les maris des vraies françaises. Sachez donc de quoi elle vit ?? Défendez les femmes contre les Juives et ce sera votre meilleure propagande et vous rendrez un mari Français à sa femme ». (CDJC-XXXVIII-102)



Haffner, le condamné à mort acquitté...


Le 4 août 1949, après dix-huit audiences devant la Cour de justice du procès des 35 ex-inspecteurs et cadres de la SEC - la Section d’enquêtes et de contrôle du Commissariat Général aux Questions Juives - de simples peines de prison sont prononcées contre 16 personnes, neuf seront même acquittées, et neuf condamnées aux travaux forcés, entre cinq et vingt ans. Des peines qui seront amnistiées plus tard…

Condamné à mort par contumace fin 1947, l’ancien commissaire général Louis Darquier de Pellepoix, réfugié en Espagne franquiste, y mourra à 82 ans en 1980, sans avoir jamais été inquiété. Retrouvé par un journaliste de « L’Express » en 1978, il déclara : « Je vais vous dire, moi, ce qui s’est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les poux ». (1)

Son prédécesseur jusqu’en mai 1942, Xavier Vallat, arrêté à Vichy le 26 août 1944, condamné à dix ans de prison en 1947, bénéficia d’une libération conditionnelle fin 1949. Il sera amnistié en 1954...

Autre contumax, André Haffner, condamné à mort le 3 novembre 1949 par la Cour de justice de la Seine, se rend en 1955 après dix ans de cavale. Directeur de la SEC, de novembre 1943 à fin mai 1944, il part à Clermont-Ferrand où nommé intendant de police, il s’illustra avant sa fuite en Allemagne dans une opération contre les maquis d’Auvergne.

Acquitté en 1956 par le Tribunal des Forces Armées de Paris… Il décède à 78 ans en 1987.

Ancien avocat à Tunis, sa ville natale, administrateur de « Tunis Journal », directeur éditorialiste de Radio-Tunis où il invitait chaque jour à s’enrôler dans la Phalange Africaine, membre du PPF, il sera évacué vers l’Italie le 13 mai 1943, une semaine après la prise de Tunis par l’armée britannique. 

Fin mai 1943 à Paris, il entre à la SEC comme « chargé de mission » le 1er juin. Très actif sur le terrain, il signera les procès-verbaux d’arrestations de 111 personnes, souligne Laurent Joly. (2)

Pour réaliser sa politique du chiffre, l’historien précise qu’Haffner s’entourait d’indicateurs juifs qu’il fait déporter une fois qu’ils ont permis l’arrestation de tous les coreligionnaires de leur quartier, comme l’a rapporté l’officier de police Jacques Delarue dans son rapport du 11 juillet 1957. (3)

Retour sur quelques « actions » zélées visant des femmes : 

7 mars 1944 : Haffner prend la tête d’une arrestation place Voltaire à Paris. Il s’agissait d’un contrôle destiné à dépister les israélites en infraction avec l’ordonnance allemande leur interdisant de faire leur marché en dehors de certaines heures. Golda Diament, 34 ans, sera arrêtée au 1, rue de la Roquette alors qu’elle parlait à une voisine. Seule avec trois enfants depuis l’arrestation de Zalman-David son mari, assassiné à Auschwitz le 10 juin 1942, sa fille Jacqueline avait 14 ans et ses deux garçons, 7 et 3 ans. Elle sera déportée à Auschwitz, depuis Drancy, par le convoi n° 69 du 7 mars 1944.

4 avril 1944 : toujours place Voltaire. M. Lipfrant, 56 ans, est arrêté et sera envoyé à la chambre à gaz. Arrêtée également, sa fille Raymonde, 15 ans, rentrera vivante de Birkenau. Mme Lipfrant avait été arrêtée lors de la rafle du Vél d’Hiv.

23 mai 1944 : Rose Sitbon, est arrêtée dans la rue. Ses papiers sont en règle. Veuve de 35 ans, ouvrière chez Renault, elle a cinq enfants à nourrir. L’aîné a 17 ans, le plus jeune 8 ans. Direction Drancy et Auschwitz par le convoi n° 75 du 30 mai 1944. Elle survivra.

Autre opération, le 25 mai 1944 : métro Porte de Clignancourt, avec trois inspecteurs. Esther Lasri, 63 ans, née à Oran, et sa fille Ida sont arrêtées. La mère mourra à Auschwitz, déportée par le convoi n° 75 parti de Drancy le 30 mai 1944. Ida, rentrera très malade.

Fin mai 1944, Régine Kaufmann, arrêtée dans la rue, n’avait pas ses papiers sur elle. On lui demande de se présenter à la SEC le lendemain. Elle sera déportée avec son mari, son père et son fils. Ces deux derniers ne rentreront pas…


Des indics exemptés d’étoile jaune


Dans sa déposition, en octobre 1946, Kurt Schendel, ancien secrétaire du service de liaison de l'UGIF, fera aussi allusion aux pratiques de Robert Jodkun, de la Sipo-SD, qui " avait à sa solde des indicateurs, hommes et femmes ". (4)

Une liste de 32 personnes sera fournie lors de l'interrogatoire de l'inspecteur Henri Jalby, recueilli dans le cadre de la même commission rogatoire. Plusieurs indicateurs sont Juifs. (5)

Ainsi, Serge Epstein a " fait arrêter des centaines de ses coréligionnaires ", affirme Jalby en précisant que cet indicateur de la rue des Saussaies, " était autorisé à sortir sans étoile ".

Le 30 novembre 1942, Epstein s'était vu accorder une exemption par Röthke. (6)

Trafiquant d'or, il aurait réalisé une fortune " de plus d'un million de francs " affirmait Jalby dans son interrogatoire.

Autre personnage très impliqué, exempté : Maurice Lopatka. (7)

Né à Varsovie le 7 juin 1883, Moszek Lopatka est considéré par Léon Poliakov comme le " plus terrible des informateurs juifs, employé par les services anti-juifs tant allemands que français. Responsable de l’arrestation de centaines de juifs qu’il faisait chanter avant de les dénoncer pour toucher des deux côtés ". (8)

Une accusation que l’on retrouve dans l’interrogatoire par la commission d’épuration, d’Alfred Jurgens, traducteur alsacien, détaché aux Affaires juives de la Gestapo :" Vous connaissez Lopadka ? "

Réponse : " C’est un sale juif, dénonciateur de centaines de ses coréligionnaires ". (9)

Arrêté par les FFI à la Libération de Paris, détenu dans la prison clandestine de la villa Saïd (ancienne résidence de Pierre Laval, transformée en centre de détention), il sera transféré à Fresnes et fusillé. (10)

Six autres exemptions d’étoile seront délivrées en juin 1942 pour six personnes travaillant avec la police anti-juive. (11)

Elles concernent : Roger Nowina, 47 ans. 

Les frères Robert et Claude Lambert, 43 et 42 ans. Ils seront déportés à Auschwitz avec leurs femmes et enfants (sept personnes) par le convoi n°62, du 20 novembre 1943. Leur père Daniel, arrêté le 4 décembre 1943, sera déporté par le convoi n° 63, du 17 décembre.

Gaston Naxara, 35 ans, interné à Drancy le 13 novembre 1943, ne sera pas déporté.

Deux femmes : Hildegard Bergmann, 21 ans, et Camille Wilenski, 44 ans. 

La première, secrétaire allemande, sera déportée à Auschwitz par le convoi n° 55, du 23 juin 1943.


(1) « L’Express » du 26 octobre 1978, interview par Philippe Ganier Raymond.

(2) Laurent Joly : Vichy dans la « Solution Finale » - Histoire du Commissariat Général aux Questions Juives (Grasset 2006), p. 633 

(3) CDJC-DXLVI-73 Rapport d’enquête. Commission rogatoire du juge d’instruction près le Tribunal permanent des Forces Armées de Paris.

(4) CDJC-XCVI-56 bis Déposition du 7 octobre 1946 de Kurt Schendel, ancien secrétaire du service de liaison de l'Union générale des israélites de France (UGIF).

(5) CDJC-XCVI-61 Déposition du 15 octobre 1946 d'Henri Jalby, ancien inspecteur à la Police des questions juives.

(6) CDJC-XXVa-179 Exemption accordée jusqu'au 15 septembre 1942, prolongée jusqu'au 31 décembre. Samuel Epstein est né en Russie le 20 mai 1888.

(7) CDJC-XXVa-189 Certificat du 24 juillet 1942, signé par Röthke. Exemption jusqu’au 31 août 1942, prolongée par trois fois jusqu’au 3 avril 1943.

(8) Léon Poliakov : " L’Etoile jaune - La Situation des Juifs en France sous l'Occupation - Les Législations nazie et vichyssoise " (Editions Grancher, 1999), p. 70.

(9) Archives de la Préfecture de police de Paris. Dossier d’épuration n° KB 59.

(10) Jean Bocagnano : " Quartier des Fauves, prison de Fresnes " (Editions du Fuseau, 1953) p. 83-84.

(11) CDJC-XXVa-165, 166, 171, 184, 194, 195. CDJC-XXVa-206.


Conversions et baptêmes


Le paragraphe 2 de l'article 1 de la loi du 2 juin 1941 - second statut des Juifs - un individu ayant deux grands-parents juifs n'était Juif que s'il appartenait " à la religion juive, ou y appartenait encore le 25 juin 1940 ". Il pouvait prouver qu'il n'était pas Juif à la condition de fournir " la preuve de l'adhésion à l'une des autres confessions reconnues par l'Etat avant la loi du 9 décembre 1905 ". 

Moyennant une conversion à la religion catholique, à la confession calviniste ou luthérienne, avant le 25 juin 1940, et à condition qu’il n’y ait pas plus de deux grands-parents de « race juive », on pouvait donc cesser d'être considéré comme Juif...

Aussi, à partir de 1942, suite à plusieurs affaires de fraudes et de falsification de registres paroissiaux, le Commissariat général aux Questions Juives insistait sur la « charge de la preuve », estimant insuffisante la production de certificats de baptême pour délivrer les salvateurs certificats de « non-appartenance à la religion juive » rappelle le juriste Richard H. Weisberg dans « Vichy, la justice et les Juifs » (Editions des archives contemporaines) p. 138-141.

Même converti et baptisé, l’israélite restait considéré comme juif s’il était issu d’au moins trois grands-parents de « race juive ». (CDJC-CXV-14A Lettre du préfet de police du 10 mars 1942 au CGQJ sur la définition du statut des Juifs)


Les conversions ont été souvent invoquées pour obtenir dérogations et libérations et le maréchal Pétain recevait directement des courriers en ce sens :


Le 29 mars 1943, Henri Héloin demande la libération de sa femme Germaine, née Katzka, arrêtée à Rouen et internée au camp de Beaune-la-Rolande. Née juive, elle est convertie au catholicisme en 1937. (CDJC-CII-89)


Le 7 avril 1943, Mathilde Masse, de Saint-Dié, demande la libération de son mari Camille, et de sa belle-soeur Irène, tous deux convertis au catholicisme mais arrêtés pour non port de l’étoile jaune. (CDJC-CII-92)


Le 10 avril 1943, René Dhervillers, grand mutilé de guerre, s’adresse au chef de l’Etat pour faire libérer Antoinette Vernes. Son mari, ancien combattant de 14-18, est protestant et sa femme s’est convertie à la religion de son mari. (CDJC-CII-94)


Brinon sera aussi destinataire de courriers invoquant le fait religieux : 


Le 5 mars 1944, Marcel Daugy, préfet de la Meuse, écrit le 5 mars 1944 pour faire libérer Caroline Altmeyer, la belle-mère de son chauffeur, qui est d’origine juive mais convertie, ses trois enfants étant baptisés.

« Aussi, doit-on considérer que bien qu’israélite de naissance, Mme Altmeyer n’appartient plus en réalité à la communauté juive et qu’elle est totalement intégrée dans la nation française » souligne le préfet qui invoque aussi de graves problèmes oculaires. (CDJC-XLII-96)


Le 20 mars 1944, le commandant Hubert Cauchy, sous-chef de la Défense passive à Reims demande à Brinon la remise en liberté de son épouse Yvonne, née Sanders, israélite, internée à Drancy. Il précise dans son courrier qu’il est catholique, que ses trois enfants sont catholiques et baptisés, et a fourni sept certificats de baptême de ses ascendants à la préfecture de la Marne. « Il semble dans ces conditions qu’une mesure de faveur puisse intervenir pour ma femme et la rendre à son foyer, me trouvant isolé et souffrant ». (AN F60 1485)


Des missives sont également adressées au Commissariat général aux Questions Juives (CGQJ) : 

L’évêché d’Orléans, dans une lettre du 9 juin 1941 à Xavier Vallat, Commissaire général aux questions juives, attire son attention sur la situation de Charles et Gisèle Lustiger. Ce couple, d’origine polonaise, converti au catholicisme, a vu son commerce de bonneterie mis sous séquestre. Le CGQJ répond le 19 juin 1941 qu’ils sont juifs en vertu de la loi du 2 juin 1941. (CDJC- CX-55)

M. et Mme Lustiger étaient les parents de Jean-Marie Lustiger (1926-2007), né Aron Lustiger. Il sera baptisé catholique à 14 ans, le 25 août 1940. 

Déportée, Gisèle Lustiger mourra à Auschwitz le 13 février 1943. Charles Lustiger, réfugié à Decazeville, sera caché jusqu’à la Libération par l’Ecole jésuite d’ingénieurs de Purpan, à Toulouse.


Suzanne Laubier est d'origine juive, mais baptisée depuis 1923. Mariée depuis 1930 à un non juif, elle était directrice du lycée de jeunes filles de Lille, elle en a été écartée du fait de ses origines. Son mari a écrit au CGQJ pour obtenir une dérogation. Une copie de son acte de mariage a été adressée au Cardinal Suhard, afin qu'il puisse appuyer sa demande. 

M. Ditte, responsable du service du statut des personnes au CGQJ répond dans une lettre du 2 septembre 1941 au Cardinal Suhard que ce sont les chefs hiérarchiques de Mme Laubier qui décideront de la réintégrer ou non dans son emploi. (CDJC-CCXXXVII-10)


Le faux certificat de baptême de Françoise Giroud


Françoise Giroud (1916-2003) est née Lea France Gourdji le 21 septembre 1916, à Lausanne, en Suisse.
La célèbre journaliste, co-fondatrice de l'Express, directrice de la rédaction jusqu'en 1974, deviendra secrétaire d'Etat à la condition féminine (1974-1976) puis à la Culture (1976-1977).

Son père, Salih Gourdji, dirigeait l'Agence télégraphique ottomane à Constantinople, en Turquie, sa ville natale. Elda Faraggi, sa mère, est originaire de Thessalonique, en Grèce.

Lea France n'a que onze ans lorsque son père meurt. A 14 ans, elle quitte l'école pour travailler et aider sa mère financièrement, avec un unique diplôme de dactylo, qui se révélera bien utile dans sa carrière journalistique.

Employée de librairie boulevard Raspail à Paris, elle devient secrétaire d'André Gide, puis scripte de Marc Allégret, ami de la famille. Assistante de Jean Renoir en 1937 - son nom apparaît dans le générique de la Grande Illusion - elle sera scénariste pour Jacques Becker en 1938, travaille pour la radio où elle prend le nom de Françoise Giroud.

Lors de l'exode de 1940, la famille rejoint Clermont-Ferrand où vit sa soeur Djénane.

Lorsque les lois raciales sont promulguées, elle ne se fait pas recensée et n'a pas porté l'étoile jaune, tout comme sa mère Elda et sa soeur Djenane, rappelle Laure Adler dans sa biographie,  «  Françoise », parue chez Grasset, en 2011.

Alix de Saint-André dans "Garde tes larmes pour plus tard" (Gallimard, 2012) apportera de nouveaux éléments à propos d’un vrai-faux acte de baptême, délivré le 23 avril 1942, avec une fausse date, grâce à un curé de l'Allier. 

Le chanoine Bardet, à Montcombroux-les-Mines réalise en effet des certificats antidatés en 1917, pour la fille et sa mère, rajoutant même pour cette dernière "après avoir renoncé à sa foi musulmane".

Ce curé accommodant aurait été contacté car les Gourdji ont vécu à Nice et des connaissances niçoises travaillaient dans la mine du village.

Avec ses origines falsifiées, Françoise Giroud entreprend en mars 1942 des démarches administratives auprès du Comité d'organisation de l'industrie cinématographique, pour continuer de travailler dans le cinéma. 

Utilisant son pseudo de Giroud, elle sera reconnue comme " scénariste d'origine catholique ", et déclare sous la foi du serment être de race aryenne. 

Le 15 juin 1942 elle obtient son autorisation de travailler de l'Institut des hautes études cinématographiques.

En 1943, elle écrit dans " Le Pont", périodique allemand édité en français, créé par la Propagandastaffel en 1940 et destiné aux travailleurs français en Allemagne. Elle écrit aussi dans " Paris-Soir ", dont la rédaction s'est repliée à Lyon.

Françoise Giroud, qui a été agent de liaison dans la Résistance, sera arrêtée par la Gestapo sur dénonciation. On lui reproche d'avoir hébergé un chef de l'Armée secrète.

Incarcérée à Fresnes de mars à juin 1944, elle sera libérée grâce à l'intervention du collaborateur Joseph Joinovici.

Françoise Giroud a toujours voulu cacher sa judéité, jusqu'à ce que son petit-fils Nicolas (fils de Caroline Eliacheff et de Robert Hossein), décide d'enquêter sur ses origines familiales en 1982. 

Dans une lettre, il demande à sa grand-mère si elle est juive. Françoise Giroud niera mais, poursuivant ses recherches, il tombe sur des papiers d'état-civil qui ne laissent aucun doute.

En 1988, Françoise Giroud lui révèle la vérité dans une lettre : " Ta grand-mère est née juive. Pour te dire cela, je dois rompre un serment fait à ma mère sur son lit de mort ".

Nicolas Hossein-Eliacheff pourra alors renouer avec ses origines. Devenu rabbin, il a pris le nom hébraïque d'Aaron Eliacheff, et exerce son ministère à Strasbourg.

 


Les limites du droit antisémite :


Françoise Raphaël reconnue non juive


Françoise Raphaël était la petite-fille de Georges Leygues (1857-1933), président du Conseil en 1920-21 et de nombreuses fois ministre de la Marine, de l’Intérieur, de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, des Colonies.

D'ascendance mixte, avec deux grands parents juifs et n’ayant pas été convertie au catholicisme elle n'avait pu fournir suffisamment de preuves de sa non-judéité.

Aussi, le Commissariat Général aux Questions Juives, s'appuyant sur sa déclaration de judéité du 14 décembre 1941, la considéra comme juive au regard de la loi du 2 juin 1941. 

Début 1943, Françoise Raphaël engagea une action devant le tribunal d'Agen qui bloquera l'aryanisation de ses biens, estimant qu'elle n'était pas juive. Cette juridiction de première instance se basa sur le fait qu'elle avait suivi des cours de catéchisme, en contradiction avec la loi du 2 juin 1941 qui désignait de "race juive" celui qui "pratiquait la religion juive".

Elle pourra ainsi faire appel devant le Conseil d'Etat contre l'avis du CGQJ en fournissant de nombreux témoignages d’ecclésiastiques prouvant qu'elle adhérait depuis longtemps à la religion catholique, au sens de la loi du 2 juin 1941 et antérieurement à la date du 25 juin 1940. Un recours rejeté en septembre 1943 par Darquier de Pellepoix, Commissaire Général aux Questions Juives. (CDJC-CCXI-151)


Finalement, dans un arrêt du 22 juin 1944, le président du contentieux du Conseil d’Etat, M. Edmond Rouchon-Mazerat, estimera que le Commissaire Général aux Questions Juives avait excédé ses pouvoirs. En conséquence Mlle Raphaël sera reconnue non juive. (CDJC-XVII-36 (156))

Dans son action, Françoise Raphaël avait bénéficié du soutien répété de l’amiral Darlan, chef de cabinet de Leygues durant l’entre-deux guerres, au ministère de la Marine.

Le 4 avril 1942, celui qui est encore chef du gouvernement de Vichy jusqu’au 18 avril (il sera assassiné à Alger le 24 décembre 1942), écrit à Bernard Ménétrel, le secrétaire particulier de Pétain : 

« Mon cher Ménétrel, docteur et ami,

J’avais confié à votre talent le cas de Françoise Raphaël, petite-fille de Georges Leygues, demi-juive qui ne voudrait plus l’être du tout.

Le Maréchal a déjà obtenu gain de cause pour les trois frères de Françoise. Je voudrais bien donner cette dernière joie à Mme Leygues qui, ainsi qu’elle l’écrit, a bien été pour moi une seconde mère.

Allons, Ménétrel, allons mon ami, un bon coup de collier ». (Cité par Henri Amouroux : Les passions et les haines (Laffont 1981), p.194-195)



Selma Mazaud, née Kartow, 49 ans, est arrêtée le 24 juillet 1942, pour infraction à la 8e ordonnance et internée à Drancy. Une demande de libération est lancée par la Direction des Etrangers et des affaires juives de la préfecture de police, le 15 décembre, au seul motif qu'elle n'avait pas été déclarée par son mari en 1941. 

Or, « la déclaration de la femme mariée incombait au mari, et que la délivrance de l'insigne juif étant subordonné à cette déclaration il n'y avait pas lieu d'interner la femme pour défaut de cet insigne ». 

En conséquence, Selma Mazaud sera libérée du camp de Drancy le 15 janvier 1943 contre l'avis de la Sipo-SD. (1)


(1) CDJC-XXva-161a Ensemble de documents du 4 décembre 1942 au 20 janvier 1943.


Une veuve de guerre réintégrée


Une veuve de guerre, qui occupait le poste de médecin-inspecteur des écoles de la Ville de Paris avait dû cesser ses fonctions, en raison du Statut des juifs du 3 octobre 1940.
Un échange de courrier entre le directeur de la législation du CGQJ et le préfet de la Seine indique que "l'intéressée est en droit d'obtenir son maintien au tableau de l'Ordre des médecins et qu'elle est admise à occuper un poste rétribué par une collectivité publique". 
Il est précisé que "les Juifs porteurs de l'étoile jaune sont admis à vaquer à leurs occupations dans les lieux publics tels que les écoles, dont l'accès ne leur est pas interdit par la 9e ordonnance". (1)
Du fait du Statut des juifs, 
elle ne pourra réintégrer les cadres de l'administration.
La 9e ordonnance du 8 juillet 1942 interdisait la présence des Juifs dans les restaurants, les bibliothèques, les cinémas, théâtres, squares, parcs et piscines.


(1) CDJC-CXV-147 Correspondance du 3 octobre 1940 au 15 février 1944 entre M. Izard, directeur du service de la Législation au CGQJ et le préfet de la Seine.



VAINES DEMANDES D'EXEMPTION D'ETOILE JAUNE


Nelly Frankfurter, 17 ans : "Je m'adresse à votre bonté"...

A Tours, Nelly Frankfurter avait 17 ans. Né à Varsovie le 19 septembre 1925, elle suivait des cours de secrétariat et vivait avec sa famille d'origine polonaise, expulsée de Gironde, au camp de La Lande depuis décembre 1940.
En novembre 1941 elle avait obtenu l'autorisation de fréquenter l'école Pigier pour apprendre la sténographie. 
Le 3 mai 1942, elle adresse une lettre au général chef de la Kommandantur de Paris, en vue d'une exemption d'étoile. (1) 
« Je voudrais vous adresser une prière. Comme vous le savez, il est interdit de paraître en public, à partir du 7 juin, sans porter l'étoile jaune. Cela me chagrine beaucoup parce que je suis juive. Je suis femme et j'ai de la peine à concevoir que je ne pourrai plus me trouver en société sans provoquer chez certains un sentiment d'animosité. J'aime tous les êtres humains sans distinction, et me voir repoussée par ceux que j'aime, surtout par mes camarades de classe, me cause un vif chagrin. (...) 
Je m'adresse donc à votre bonté, à vos sentiments humains qui, j'en suis sûre, sont aussi forts qu'en moi, et vous prie de bien vouloir me répondre avant le 7 juin, date à laquelle le décret entre en vigueur » ...
Pour seule réponse, Nelly sera arrêtée et déportée à Auschwitz par le convoi n° 8 du 20 juillet 1942 avec sa mère Alla, 54 ans. Un convoi parti d'Angers, le seul de cette période alors que les convois formés à Bordeaux, Rouen, Nancy et Dijon seront annulés suite à un accord du 2 juillet 1942 entre la Sipo-SD et René Bousquet prévoyant le report temporaire des juifs français au profit des étrangers.
Le père, Stanislas, né à Lodz le 26 août 1883, directeur commercial chez Massey-Harris à Bordeaux sera également déporté vers Auschwitz le 11 septembre 1942, par le convoi n° 31. 

(1) CDJC-XLIXa-51b : Lettre du 3 mai 1942 au chef de la Feldkommandantur de Paris.

Ernestine Frenkel pour Zena, fille de prisonnier de guerre

Zena Frenkel, 17 ans, est arrêtée le 12 septembre 1942 à Evreux, pour ne pas avoir porté l'étoile jaune.

Condamnée à dix semaines de prison, elle aurait dû être libérée mais, passé les 4-5 décembre, sa mère, Ernestine Frenkel, qui habite à Paris, restait sans nouvelles, sa dernière lettre remontant au 9 novembre.

Dans une lettre poignante, adressée le 9 décembre 1942 à la maréchale Pétain, Mme Frenkel dit être " une mère en grande détresse ", et a la conviction que " seulement vous, avec l'aide de Dieu, pouvez restaurer le bonheur à notre foyer " (...) " J'espère que mon appel à votre bon coeur ne sera pas vain ". (CDJC-LXI-103b Ensemble de documents de décembre 1942 et de janvier 1943 concernant l'internement de Mlle Zéna Frenkel)

Elle explique que son mari est prisonnier de guerre : " Ayez donc pitié de nous, Madame la Maréchale. Humblement, je vous supplie de faire tout ce qui est humainement possible, d'attendrir les autorités occupantes en sa faveur.

Pensez à l'inquiétude de ma fille de ne pouvoir plus avoir le droit de m'écrire et de ne pas savoir ce qu'on a l'intention de faire d'elle, et à l'inquiétude de mon mari et de moi-même.

Laissez moi espérer que tout n'est pas encore perdu, que je verrai ma petite bientôt pour me consoler pendant l'attente de la libération de mon mari ".

En post-scriptum, elle précise : " J'étais donneuse de sang bénévole pour les blessés de guerre ".

Ernestine Frenkel adressera aussi un courrier au Service diplomatique des prisonniers de guerre de Georges Scapini, qui fera suivre sa demande de libération au Commissariat général aux questions juives.

Ce dernier, le 29 janvier 1943, répondra que " dans les circonstances actuelles, il ne peut être donné une suite favorable à la requête de Mme Frenkel "...


Mme Leib réclamera, en vain, la libération de son mari, ancien combattant, arrêté à la Bastille. Dans une lettre elle affirme qu'il portait bien son étoile jaune mais " qu'elle était un peu cachée par son manteau ". Sa lettre est appuyée par un courrier de l'adjoint au maire de Saint-Maur-des-Fossés, président adjoint de l'Union nationale des combattants.

Darquier de Pellepoix, Commissaire Général aux Questions Juives, répondra à l'élu qu'il ne peut rien faire. (CDJC-CII-85a Lettres des 24 et 26 janvier 1943, et du 24 février 1943.)


SAUVETAGES


Les sauvetages de l’influent Léo Israélowicz


Juif polonais, Léo Israélowicz est né en 1912 à Tarnow, près de Cracovie. Cet ancien ténor des choeurs de l’opéra de Vienne - connu sous le nom de Léo Ilkar - devient à 26 ans membre du conseil juif de la capitale autrichienne. 

En mars 41, Adolf Eichmann l’envoie à Paris pour constituer un conseil juif en zone occupée. Il prend alors la direction de l’hebdomadaire « Informations juives », lancé le 19 avril 1941, et dispose d’un hôtel particulier, au 77 avenue Paul-Doumer, dans le 16e, qu’il habite avec sa mère Balbina Rauchwerg et sa fiancée Margareta Spitzer, 20 ans. Le père de la jeune femme deviendra le conseiller juridique d’Israélowicz.

Avec la loi du 29 novembre 1941 qui institue l’UGIF (Union générale des Israélites de France), il devient chef du service 14 chargé de la liaison avec le service des affaires juives de la SS. 

Israélowicz interviendra souvent pour appuyer des demandes de libération auprès d’Aloïs Brünner qui commande le camp de Drancy. 

Le 21 octobre 1942 il fera libérer Alice Glass, arrêtée pour ne pas avoir retiré son étoile jaune dans les délais, étant souffrante. Son mari s’était présenté le 10 juin 1942 avec trois jours de retard au commissariat du 10e, alors que l’étoile ne pouvait être retirée que par son porteur.

L’historien Michel Laffitte, dans « Juif dans la France allemande » note que la « qualité de conjointe d’aryen a sans doute été l’élément majeur qui a évité à Alice Glass, pendant ces presque cinq mois d’internement au camp de Drancy, de faire partie d’un convoi de déporté «. (1)

Tout au long de l’année 42, à la demande du rabbin Elie Bloch, de Poitiers, il interviendra pour la libération des enfants Richard et Louisette Fliegelman, de Niort, lycéens orphelins, et leurs oncle et tante Maximilien et Sabine Vollmann, et leurs enfants Emilie et Marc Liebermann, transférés au camp de Poitiers.

Ces derniers ne seront pas déportés, mais Richard, 16 ans, sera déporté à Sobibor par le convoi n° 53 du 25 mars 1943, après ses oncles et tantes qui périront à Auschwitz, arrivés par le convoi n° 42 du 6 novembre 1942. Seule Louisette survivra.

Dans une lette au rabbin, Israélowicz écrivait : «  Je vous serais reconnaissance de bien vouloir m’avertir du départ pour Drancy des enfants Liebermann et de m’envoyer au plus tôt leur acte de naturalisation pour que je puisse faire l’impossible pour les sauver ». (2)

Début juillet 1943, il délivre une attestation à Robert Gamzon, du conseil d’administration de l’UGIF en zone sud et membre du Consistoire central, pour pouvoir disposer d’une exemption d’étoile jaune et de passer outre le couvre-feu pour deux mois, lors d’un séjour en zone occupée, en accord avec Heinz Röthke. (3)

Gamzon (1905-1961), petit-fils d’Alfred Lévy, grand rabbin de Paris, fonda en 1923 les Eclaireurs Israélites de France (EIF). Il participa à Lautrec (Tarn) à une filière d’évasion d’enfants juifs qui sauva plusieurs milliers de jeunes. Entré dans la clandestinité fin 1943, il organisa la résistance militaire des EIF et prendra en 1944 le commandement du maquis EIF de Vabre (Tarn). Installé en Israël après guerre, chercheur au département électronique de l’Institut Weizmann, il meurt noyé accidentellement.

Le 21 juillet 1943, Israélowicz, 31 ans, et André Baur, 39 ans, vice-président de l’UGIF, sont en mission à Drancy. Or, le cousin de Baur, Adolphe Ducas s’est évadé avec un autre détenu. Baur sera retenu en otage et Israelowicz laissé en liberté provisoire mais leurs familles seront menacées d’arrestation si, sous huit jours, les deux fugitifs ne réintégraient pas le camp. 

Baur, sa femme Odette, leurs quatre enfants, et Israélowicz seront déportés à Auschwitz par le convoi n° 63 du 17 décembre 1943. Avec eux se trouvait aussi le rabbin Elie Bloch, son épouse et leur fille de 6 ans, la mère d’israélowicz et Mlle Spitzer.

Fin septembre 1943, alors que Israélowicz est à Drancy depuis deux mois, un rapport du CGQJ, fait état des accusations d’une femme dont le mari est au camp de Beaune-la-Rolande. Elle a entendu dire «  qu’un juif nommé Israélowicz avait fait sortir des juifs moyennant rétribution ». (4)

La fille d’Israélowicz témoignera après guerre pour rétablir l’honneur de son père : 

«  Un soir, la Gestapo est venue chez nous et a demandé à mon père de les accompagner pour aller chercher des Juifs qui n’étaient pas de nationalité française et dont mon père possédait la liste (…) Mon père refusa catégoriquement mais l’officier de la Gestapo qui commandait le groupe de trois hommes sortit son révolver et me le mit contre la tempe en disant à mon père : «  Ou bien tu viens immédiatement avec nous, ou bien c’est ta fille qui sera victime de ton refus ». Mon père atterré, contraint et forcé, s’exécuta et il est parti avec eux ».

Transféré au camp de Monowitz au printemps 1944, Israélowicz, reconnu par des déportés, tomba sur Herbert, un capo juif polonais, dont sa femme et ses trois filles ont été gazées. Il était devenu la terreur des déportés du Commando n°54. Herbert se rendra nuitamment dans le bloc d’israélowicz, le fera lever et le roua de coups. Après une troisième nuit de violences, il sera laissé pour mort. (5)


(1) Michel Laffitte : Juif dans la France allemande (Tallandier,  2006), p. 145

(2) CDJC-CDXXIV-9 Correspondance du 9 janvier 1942 au 15 décembre 1942.

(3) CDJC-CDX 70 Attestation du 8 juillet 1943

(4) CDJC-XXVIII-212 Rapport du 28 septembre 1943 du Commissariat Général aux Questions Juives dénonçant les agissements de l’UGIF.

(5) Témoignages tirés de « La triste fin de Léo Israélowicz » sur http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr 


Introduction

A partir du Second Empire et jusqu'en 1914, des alliances seront conclues entre l'aristocratie juive,  ses milieux financiers et la bourgeoisie chrétienne d'affaires. Un ralentissement s'effectuera entre 1880 et 1900 en raison du climat d'antisémitisme et de l'Affaire Dreyfus.
Des mariages mixtes, et les conversions qui en résultent, se multiplient et l'on retrouve des grandes familles comme les Rothschild, Goldschmidt, Stern, Pereire, Ephrussi, Halphen, Porgès, Cahen d'Anvers, Fould, Veil-Picard et les Chasseloup-Laubat, Faucigny-Lucinge, Gramont, Fitz-James, Wagram, La Ferté-Meun, Goüin, Pastré, La Panouse, Polignac, Breteuil, etc.
Ces alliances entre élites juives et chrétiennes perdureront par leurs descendances.
Aussi, lorsque l'antisémitisme d'Etat s'installe avec la promulgation des statuts des juifs d'octobre 1940 et de juin 1941, des stratégies se développeront pour y échapper. 
L'article 8 du statut des Juifs, permettait notamment d'obtenir le statut d' "aryen d'honneur" pour services exceptionnels.
De même la 8e ordonnance allemande du 29 mai 1942, instaurant le port obligatoire de l'étoile jaune aux juifs de zone occupée, dès l'âge de 6 ans, prévoyait des dérogations dans des cas isolés "lors de circonstances spéciales, dans l'intérêt du Reich". 
C'est le 5 mai 1942, lors de la venue à Paris de Reinhard Heydrich, l'adjoint de Himmler à la tête des SS, que la formulation du texte de la 8e ordonnance sera précisée en présence de l'ambassadeur d'Allemagne Otto Abetz et de Carl-Theo Zeitschel, chargé des questions juives.
Au cours de cette réunion, la décision sera prise d'exempter les juifs vivant en mariage mixte, si leurs enfants sont reconnus comme non juifs. (CDJC-XLIXa-52 et 53, notes des 5 et 7 juin 1942)

12 juin 1942 : Pétain adresse à son ambassadeur Fernand de Brinon un courrier lui demandant d'exposer aux autorités d'occupation la nécessité d'obtenir des exemptions.
16 juin : le chef d'état-major du MbF (Militärbefehlshaber in Frankreich) transmet la lettre de Pétain à Karl Oberg, chef supérieur de la SS et de la police, avec une note du 17 juin, du SS Obersturmführer Beumelburg précisant une limite de 100 cas.
17 juin : à l'ambassade d'Allemagne à Paris, une réunion à laquelle participe l'ambassadeur Abetz, d'autres demandes sont examinées pour Louise Neuburger, la veuve du philosophe prix Nobel Louis Bergson, et Colette, la femme de l'écrivain Henri de Jouvenel, qui n'est pas juive...
3 juillet : seulement deux demandes sont transmises :
Elles concernent les deux filles du baron Louis Stern, banquier :
Mme la marquise de Chasseloup-Laubat et Mme la baronne de Langlade
Bernard Ménétrel, l'éminence grise de Pétain, rajoute une demande en faveur de Mme la générale Billotte.
Une quatrième demande concerne la comtesse Suzanne Sauvan d'Aramon, fille du banquier Edgar Stern, et épouse de Bertrand Sauvan d'Aramon, député Fédération républicaine du 15e arrondissement, qui vota les pleins pouvoirs au maréchal le 10 juillet 1940.
25 août 1942 : Heinz Röthke, chef du service juif de la SS de Paris, dresse une liste de 26 personnes officiellement exemptées du port de l'étoile jaune.
En tête de liste figure Mme Jeanne-Louise de Brinon, née Franck. 
Suivent trois exemptions sollicitées par le maréchal Pétain.
Huit autres exemptions sont justifiées par "de pressants motifs économiques", sept à la demande de l'Abwehr, le service de renseignement de l'état-major allemand, six pour des juifs travaillant avec la police anti-juive, et une à la demande du bureau VI N1, le SD (Sicherheitsdienst), service de renseignement.