mardi 3 mai 2022

29 mai 1942 : il y a 80 ans, l’étoile jaune

29 mai 1942 - 29 mai 2022 : 80 ans après la 8e ordonnance allemande qui rendra obligatoire le port de l’étoile jaune en France occupée, retour sur ce symbole de la discrimination régulièrement détourné à des fins partisanes.


29 mai 1942 : le commandant en chef des troupes d’occupation en France Carl-Heinrich von Stülpnagel *, signe la 8e ordonnance allemande en France occupée. 
Le port de l’étoile juive devient obligatoire en public pour les juifs, âgés de plus de six ans, français ou étrangers. 

(Ci-contre, photo Roger Schall, publiée dans "À Paris sous la botte des nazis", sous la légende Le réprouvé, éditions Raymond Schall 1944)


1er juin 1942 : le Journal officiel allemand, le Verordnungsblatt für die besetzten französischen Gebiete, promulgue le texte : 

« Une étoile à six pointes ayant les dimensions de la paume d'une main et les contours noirs. Elle est en tissu jaune et porte, en caractères noirs, l'inscription "Juif". Elle devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement » (1)


Dimanche 7 juin : l'infamie entre en vigueur non sans rappeller l'usage médiéval de la rouelle, imposée aux Juifs par les rois et les papes après le Concile de Latran de 1215. Les Juifs devaient porter une pièce d'étoffe pour les distinguer des autres personnes. Une pratique déjà en place à Bagdad, en 807, sous le calife musulman Haroun al-Rachid, ses "dhimmis" devant arborer une ceinture jaune. On la retrouvera jusqu'au 19e siècle à Jérusalem, où les Juifs devaient mettre un turban bleu. 


Portée dès décembre 1939 en Pologne sous la forme d'un brassard bleu et blanc, l’étoile jaune sera introduite en mai 1941 en Croatie après l'arrivée des troupes allemandes à Zagreb ; en juin 1941 lors de l'invasion surprise de l'Union soviétique (opération Barbarossa) ; en septembre 1941 en Allemagne, Autriche, Bohême-Moravie, Roumanie et Alsace-Moselle ; à partir d'avril 1942 aux Pays Bas, et au 1er juin en Belgique. 

Cette vaste entreprise de marquage à l’étoile de David (magen David” en hébreu, ou bouclier de David) revenait à un détournement pervers de l’hexagramme du livre de prières juives, désormais à l'usage inversé. 

Jadis protecteur, il va contribuer à la chasse aux juifs rendus visibles pour mieux les arrêter, avant la déportation et la mort qui les rendra définitivement invisibles.


L’étoile jaune renforcera la décision allemande du 7 octobre 1940 qui, dans le département de la Seine, obligeait l’apposition du tampon Juif sur les cartes d’identité. L’insigne racial devient un outil supplémentaire dans le processus de la Solution finale. Il survient deux mois après le premier convoi de déportés juifs du 27 mars 1942 pour Auschwitz-Birkenau, un mois et demi avant  la rafle du Vél d’Hiv. 

Cette mesure était allemande, mais l’État français du maréchal Pétain a largement contribué à son application : en zone occupée, policiers et gendarmes, distribuent les étoiles imprimées à 400.000 exemplaires (trois par personne). Ce sont encore des uniformes français qui appliqueront les mesures répressives en cas d’infraction. 


Actions de solidarité


Aussitôt portée, l’étoile jaune suscite des réactions de solidarité : entre le 6 et le 10 juin 1942, trente cinq arrestations ont lieu à Paris pour des insignes avec des inscriptions comme "zazou", "swing", « potache" ou "papou". Vingt manifestants écoperont de trois mois à Drancy en tant qu’ Ami des Juifs. (2)

Les autorités religieuses protestent : le 7 juin, le pasteur André-Numa Bertrand prêche à l’Oratoire du Louvre : « Depuis ce matin, nos compatriotes israélites sont assujettis à une législation qui froisse dans leur personne et dans celle de leurs enfants, les principes les plus élémentaires de la dignité humaine. » 

Deux jours plus tôt, il a rédigé une lettre indignée que le président de la Fédération protestante, Marc Boegner, remettra personnellement à Pétain le 27 juin 1942 : « Ce port d’un insigne distinctif inflige à des Français une humiliation gratuite, en affectant de les mettre à part du reste de la nation (…) Aussi, les Eglises du Christ ne peuvent-elles garder le silence devant une souffrance imméritée qui atteint les Français et parfois les chrétiens, dans leur dignité d'hommes et de croyants ». (3)

Le cardinal Suhard, archevêque de Paris, autorise la protestation en chaire de son chanoine, Jean Rupp, dans l’église de la Sorbonne : « Une mesure incompréhensible pour l’âme française et où elle se refuse de se reconnaître, vient d’être prise par les autorités d’Occupation. L’immense émotion qui étreint le Quartier Latin ne nous laisse pas insensibles. Nous assurons les victimes de notre affection bouleversée et prions Dieu qu’il leur donne la force de surmonter cette terrible épreuve ». (4)


Le Consistoire ne réagit pas


Le Consistoire, replié à Lyon depuis juin 1940, ne réagit pas. 

Un silence résigné qui tranche avec les réactions de son président, Jacques Helbronner, conseiller d’État et ami de Pétain, contre le second Statut des juifs de juin 1941 qualifié de législation d’exception, suivi par toute une série de lois et décrets révélateurs de l’antisémitisme d’État qui viendra renforcer le processus  d’extermination. (5)

Ce silence s’explique par le respect de la souveraineté de Vichy, limitée à la zone libre où Pétain refusa l'extension de l'étoile : « Moi vivant, l'étoile juive ne sera pas portée en zone libre » aurait dit Pétain au grand rabbin Isaïe Schwartz. (6)

Vichy ne peut rien contre les mesures allemandes en zone occupée et le Consistoire ne se risque pas à une déclaration publique source de représailles supplémentaires envers la communauté juive. 

Le contraste est flagrant avec l’indignation suscitée par la grande rafle du 26 août 1942 en zone libre contre les juifs étrangers, et quelques mois plus tard, contre une autre mesure humiliante, mais de la seule initiative française : après l'invasion allemande du 11 novembre 1942 en zone sud, la loi du 11 décembre 1942 impose le tampon "Juif" à l’encre rouge sur les cartes d'identité et d'alimentation. 

Helbronner et le grand rabbin Schwartz protesteront auprès de Laval dans un courrier du 30 décembre 1942, exprimant « leur indignation contre une mesure qui tendait à soumettre à une humiliation nouvelle une catégorie de citoyens français contre une obligation vexatoire venant s'ajouter à tant d’autres. » (7)

Dans son avant-propos du livre "L'Etoile Jaune" de Léon Poliakov, Isaac Schneersohn apportera ce commentaire : «  Les Juifs de la zone libre n'avaient pas le mot Juif marqué sur la poitrine, mais ils l'avaient sur leurs papiers. »

Le 12 juin 1942, moins de deux semaines après l'introduction de l’étoile, Helbronner écrit à Laval : « La France va-t-elle donc connaître la honte d'être une terre de pogroms et les principes de justice, de liberté des croyances et des cultes, de respect de la personne humaine, qui ont été si longtemps la personnalisation de son idéal, vont-ils être désormais méconnus à l'égard des personnes françaises ou étrangères que réunit uniquement le seul lien religieux ? » (8)

Le 22 juin 1942, dans une lettre à Vichy, le Consistoire demande l’hébergement des Juifs de zone occupée en zone non occupée et évoque l’étoile jaune pour la première fois. Une requête présentée à dessein « pour préserver les Israélites de la zone occupée des persécutions que constituent le port de l’Etoile, et ses répercussions ». (9)

L'occupation de toute la France viendra ruiner cet espoir.


L’UGIF revendique l’étoile


Le Consistoire doit aussi composer avec la création de l'Union générale des israélites de France (UGIF) - fin 1941 à la demande des allemands et dont les administrateurs sont nommés par le Commissariat Général aux Questions Juives -. 

Affaibli, le Consistoire voit sa représentation confessionnelle supplantée par cette représentation raciale. L’UGIF appelle même à « porter l'insigne dignement et ostensiblement ». Le n° 25 de son Bulletin, daté du 10 juillet 1942, publie en première page un "avis important" mentionnant l'infraction « que constitue toute tentative de la dissimuler (l’étoile) même partiellement ».  (10)


Exemptions mondaines 


La 8e ordonnance allemande prévoyait des mesures d'exemption du port de l’étoile comme le précise le paragraphe 1 des dispositions d'application « Lors de circonstances spéciales, dans l'intérêt du Reich, des dérogations à l'ordonnance peuvent être prévues dans des cas isolés » . (11)

Plus de 9.800 étrangers issus de pays belligérants, alliés ou neutres, seront de fait exemptés d’étoile, un "privilège" perdu au camp de Drancy dès le 10 août 1942. (12)

Une brèche que Pétain utilisera pour demander quelques exemptions afin de protéger un cercle très restreint de relations mondaines.

Le 12 juin 1942, il écrit à Fernand de Brinon, son ambassadeur auprès des autorités d’occupation : 

« Mon Cher Ambassadeur,

Mon attention vient d'être attirée à plusieurs reprises sur la situation douloureuse qui serait créée dans certains foyers Français si la récente Ordonnance des Autorités d'Occupation, instituant le port d'un insigne spécial pour les juifs, était appliquée sans qu'il soit possible d'obtenir des discriminations naturelles et nécessaires.

Je suis convaincu que les Hautes Autorités Allemandes comprennent parfaitement elle-mêmes que certaines exemptions sont indispensables ; le texte de la 8e ordonnance les prévoit d'ailleurs. 

Et cela me semble nécessaire pour que de justes mesures prises contre les israélites soient comprises et acceptées par les Français. » (13)

Le 17 juin 1942, l’ambassade d’Allemagne refuse d’accéder aux nouvelles demandes de Pétain : le pianiste Kostia Konstantinoff, chargé de la programmation musicale de Radio Paris, pourra continuer de travailler. Refus également pour la veuve de Bergson et sa fille qui passeront la ligne de démarcation à l’été 43 pour se réfugier en Suisse. (14)

Fin de non recevoir encore pour la veuve du célèbre pathologiste Fernand Widal soutenue par l’Ordre des médecins, et pour les 28 caporaux et sapeurs juifs du régiment des pompiers de Paris qui devront porter l’étoile sur leur uniforme.


Le 3 juillet 1942, Pétain transmet seulement deux demandes précises d’exemptions à Brinon alors que les allemands s’attendaient à une centaine. (15) 

Elles concernent la marquise Marie-Louise de Chasseloup-Laubat, née en 1879, et sa sœur la baronne Lucie Girot de Langlade, née en 1882. Ce sont les deux filles du banquier Louis Stern, converties au catholicisme en 1900 et 1911. 

Le maréchal Pétain fait rajouter la veuve du général Billotte, née Catherine Nathan, et la comtesse Suzanne Sauvan d'Aramon, fille du banquier Edgar Stern, et épouse de Bertrand Sauvan d'Aramon, député de Paris qui vota les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. (16)


Au final, le 25 août 1942, une unique note signée Heinz Röthke, chef du service juif de la SS de Paris, dresse une liste de 26 exemptions d’étoile, renouvelables durant trois mois. L’épouse de Fernand de Brinon, Louise de Brinon, née Franck, se trouve en tête de liste. (17)

Mme de Chasseloup-Laubat-Laubat, arrêtée le 27 juin 1942 par la police française, échappera à la déportation sur intervention de Pétain, qui fut le témoin de mariage de ses deux filles. (18) Elle meurt en 1964 à 85 ans. Par contre, sa soeur, arrêtée le 3 janvier 1944 dans son château de Cuts (Oise), envoyée à Drancy, sera du convoi n°66 du 20 janvier 1944 vers Auschwitz-Birkenau. Le même convoi que la soeur du poète Max Jacob, le champion de natation Alfred Nakache, sa femme et sa fille, les parents du résistant Raymond Aubrac... Elle sera gazée à son arrivée.

Mme Sauvan d'Aramon, arrêtée à Espalion (Aveyron) le 6 juin 1944, passera aussi par Drancy, mais ne sera pas déportée.


Parmi les multiples demandes d’exemptions refusées, celle du 16 juillet 1942 de la Fédération des amputés de guerre, en dit long sur l’inhumanité nazie. (19)

Elle met en avant la situation de Victor Faynzylberg. Ce soldat du 22e régiment de marche étranger (polonais) a perdu sa jambe gauche en 1940. Sa femme Ita arrêtée en juillet 1942, il élève seul ses deux enfants en bas âge.

Coiffeur boulevard de la Villette, il se fera photographier avec ses béquilles et ses enfants, et envoya le cliché au maréchal Pétain.

Sa croix de guerre et sa médaille militaire sont bien visibles. Sa fille porte l'étoile jaune. Son petit frère, qui n'a pas six ans, ne la porte pas encore. La réponse adressée le 23 juillet 1942, tient en sept lignes, formule de politesse comprise : « les autorités occupantes s'opposent à toute mesure de faveur »

Ita Faynzylberg sera déportée à Auschwitz par le convoi n°34, du 18 septembre 1942. Victor sera arrêté chez lui, la police  devra l'emporter ligoté sur une civière. Il sera du convoi n° 68, du 10 février 1944.


Par contre, des exemptions au nom "de pressants motifs économiques" seront accordées à des cadres juifs d’entreprises réquisitionnées par les allemands, à des agents des services de contre-espionnage, à des marchands d’art juifs chargés du pillage des oeuvres, à des indics "travaillant avec la police anti-juive". Parmi eux, sévissait Maurice Lopatka. Il sera considéré par Léon Poliakov comme le « plus terrible des informateurs juifs, employé par les services anti-juifs tant allemands que français. Responsable de l’arrestation de centaines de juifs qu’il faisait chanter avant de les dénoncer pour toucher des deux côtés ». (20)

Arrêté par les FFI pendant la Libération de Paris, il sera fusillé. 


Instrumentalisations


En juillet 2021, à Paris, Lyon, Perpignan, Avignon, Toulouse, Nouméa, des étoiles jaunes sont apparues sur les poitrines et des pancartes, avec en lieu et place du mot "Juif", un "non au vaccin" ou "non au pass sanitaire", comparant la situation des non-vaccinés à celle des juifs. 
Si manifester est un droit constitutionnel, comparer l'étoile jaune et des mesures sanitaires constitue une insupportable banalisation.

Comment peut-on mettre sur le même plan une restriction de liberté et une ordonnance nazie qui pouvait vous conduire au four crématoire ?

Ces pseudo étoiles jaunes ont suscité une vague d’indignation du côté de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) pour qui « arborer une étoile jaune fantaisiste, c’est se moquer des victimes de la Shoah ». 


Lors de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français, Joseph Szwarc, 94 ans, l’un des derniers survivants de la rafle du Vél d’Hiv, a transmis son émotion : « Il faut se lever tous contre cette ignominie. Les larmes me sont venues, je l’ai portée l’étoile moi, je sais ce que c’est, je l’ai encore dans ma chair ». (photo ci-contre, capture d'écran Youtube) 

Déjà, en 2019, des Gilets jaunes se sentant discriminés arboraient l'étoile, et une étoile jaune à cinq branches avec le mot "Muslim" côtoyant un croissant jaune, a été portée par des participants à la marche contre l’islamophobie du 10 novembre, à Paris.

Ariel Goldmann, président du Fonds social juif unifié, dénoncera cet amalgame : « Aucun musulman de France ne subit ce que nos parents ont subi pendant la seconde guerre mondiale et je leur souhaite de ne jamais le subir ».

Ces détournements risquent de se reproduire dans l'avenir. 

Non seulement, ils piétinent la mémoire des victimes de la Shoah mais ils entretiennent le feu de l’antisémitisme, toujours présent dans une France fracturée où l’on oublie trop les leçons de l’Histoire.


Thierry Noël-Guitelman


* Commandant en chef des troupes d'occupation en France, de février 1942 à juillet 1944, il sera démis de ses fonctions pour avoir été mêlé à l'attentat-complot du 20 juillet 1944 contre Hitler, en faisant arrêter 1.200 SS de la région parisienne. Jugé après son suicide raté, il sera pendu à un croc de boucher le 30 août 1944 à la prison de Plötzensee. Après guerre, il aura droit à une "tombe d'honneur" à Francfort.

(1) Verordnungsblatt - Journal officiel n° 63 du 1er juin 1942 - CDJC-LXXXVI-63

(2) Cédric Gruat - Cécile Leblanc : « Amis des Juifs » (Tirésias 2005)

CDJC-XLIXa-90 Message du 16 juin 1942, du SS-Standartenführer Helmuth Knochen de la Sipo-SD de Paris, adressé au Reichssicherheitshauptamt à Berlin, à la Sipo-SD de Bruxelles et de La Haye, résumant les évènement suite à l'institution du port obligatoire de l'étoile jaune en France le 7 juin 1942.

(3) CDJC-CXCV-36 Lettre du 12 juin 1942 du vice-président du conseil de la Fédération protestante de France au maréchal Pétain

(4) Sylvie Bernay : « L’Eglise de France face à la persécution des Juifs » (CNRS Editions 2012, p. 313)

(5) Jacques Helbronner sera arrêté le 23 octobre 1943, alors qu'il se rend à Vichy pour dire une nouvelle fois son opposition aux mesures de répression et de déportation. Transféré à Drancy avec son épouse, déportés le 20 novembre à Auschwitz par le convoi n° 62, ils seront gazés dès leur arrivée.

(6) Témoignage de Paul Estèbe, chef adjoint du cabinet de Pétain à Raymond Tournoux, cité dans "Pétain et la France", Plon 1980, p.305

(7) Alliance Israélite Universelle, CC-24

(8)  Archives du Consistoire, BCC 19, dossier 19 a

(9) AIU, CC 17, citée par Eric Alary dans " La ligne de démarcation ", Perrin 2003, p.209-210

(10) Renée Poznanski : « Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale » (Hachette, 2005), p. 292 et Michel Laffitte dans « Juif dans la France allemande » (Tallandier, 2006), p. 130

(11) CDJC-CDXXVIII-82 8e ordonnance du 29 mai 1942.

(12) Annette Wieviorka, Michel Laffitte : « À l’intérieur du camp de Drancy », Perrin 2012, p. 136

(13) AN F60 1485

(14) Fonds d'archives SB4 de l'Office du canton de Vaud de contrôle des habitants et de police des étrangers : permis de séjour daté du 9 juillet 1943 et à Genève à l'automne. Les Bergson possédaient une propriété à Saint-Cergue.

(15) CDJC-XLIXa-90a Lettre du 16 juin 1942 du chef de l'état-major du Militärbefehlshaber in Frankreich (MbF), et la copie d'une lettre du 12 juin 1942, du maréchal Pétain à l'ambassadeur de France, Fernand de Brinon et une note, du 17 juin 1942, du SS-Obersturmführer Beumelburg, adressées au Höherer Karl-Albrecht Oberg.

(16) CDJC-XXVa-172, CDJC-XXVa-174 et 175 Attestations d’exemption de Mme Bertrand d’Aramon, Mme de Brinon et Mme Chasseloup-Laubat.

17) CDJC-XXVa-164 Note du 25 août 1942, de Heinz Röthke, du service IV J de la Sipo-SD France à Paris, au SS-Standartenführer Helmuth Knochen. CDJC-XXVa-206 Certificat d'exemption de Mme de Brinon.

(18) Magdeleine, la fille de Marie-Louise, gravement malade, et son mari le prince Achille Murat, demanderont à leur fille Salomé, princesse Murat, alors âgée de 17 ans, de se rendre à Vichy pour négocier la libération de sa grand-mère auprès du maréchal. Témoignage de son fils Fabien Chalandon recueilli par l'auteur le 29 juillet 2017. 

(19) CDJC-CXCIV-92 Lettre du directeur de la Fédération des amputés de guerre du 16 juillet 1942 et la réponse de Louis Darquier de Pellepoix, Commissaire général aux questions juives.

(20) Léon Poliakov : " L’Etoile jaune - La Situation des Juifs en France sous l'Occupation - Les Législations nazie et vichyssoise " (Editions Grancher, 1999), p. 70


mercredi 27 octobre 2021

La jurisprudence Monnerville

Gaston Monnerville (1897-1991) a laissé une trace dans la vie politique française. Député de la Guyane, président du Conseil de la République de 1947 à 1958, puis président du Sénat de 1958 à 1968, ce petit-fils d'esclave a aussi joué un rôle dans l'histoire du Droit.

L'arrêt de la Cour d'Appel d'Aix du 12 mai 1942
Sa carrière d'avocat commença à Toulouse en 1918, après ses études universitaires. En 1927 il devient le président de l'Union des jeunes avocats à la Cour d'appel de Paris et plaida dans des grands procès, comme l'affaire Galmot.

Né à Cayenne, en Guyane, le 2 janvier 1897, il deviendra maire de sa ville natale en 1935. De 1937 à 1938 il sera sous-secrétaire d'État aux Colonies dans le cabinet de Camille Chautemps.

À la déclaration de guerre de septembre 1939, il s'engage dans la Marine et proteste contre les mesures discriminatoires de Pétain. 

Lors de l'entrée en vigueur de la loi du 2 juin 1941 instaurant le Statut des Juifs il reprend sa robe d'avocat et plaide pour des personnes poursuivies pour ne pas s'être déclarées. 

Aux termes de cette loi, la race était définie par la religion et son article 2 disposait : " la non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l’adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’Etat avant la loi du 9 décembre 1905."


Il plaida notamment pour Mlle Georgette Weinthal (11 décembre 1911-3 mai 2003) une jeune femme née de parents juifs mais qui refusait être de religion juive. Aussi, elle n’effectua pas sa déclaration, ce qui lui vaudra les poursuites du Parquet.

Devant le tribunal, elle déclara avoir entendu dire que son arrière grand-père était Juif, mais elle avança que ses grands-parents, ses parents et elle-même étaient sans religion. Plaidant que l’intéressée n’avait pas à prouver qu’elle appartenait à une autre religion, Gaston Monnerville obtiendra l'acquittement de sa cliente par le Tribunal Correctionnel de Marseille le 25 février 1942. 
La Cour refusa de considérer que la consonance des noms des parents des inculpés pouvait constituer une preuve suffisante, et que la preuve de son appartenance à la religion juive n’était donc pas rapportée.
La Cour d’Appel d’Aix en Provence, le 12 mai 1942, confirma ce jugement. Cette décision était une première, les magistrats ayant fait preuve d’indépendance.  On l’appela « la jurisprudence Monnerville » et, plusieurs personnes poursuivies pour le même motif, en bénéficieront, notamment Jean Pierre-Bloch, figure de la lutte contre le racisme et l'antisémitisme. (1)
Lorsque la zone libre sera envahie le 11 novembre 1942, Monnerville se sentant menacé, préféra rallier les maquis d'Auvergne. Commandant FFI, il prend le pseudonyme de Saint Just et sera actif dans les réseaux de résistance du Cantal, de Lozère, d'Aveyron, d'Ardèche et du Gard.
Médaillé de la Résistance en 1945, il reprendra ses activités d'avocat et la vie politique dans les rangs du parti radical.
Implanté dans le Lot, il sera élu président du conseil général, maire de Saint Céré de 1964 à 1971 et sénateur du Lot de 1948 à 1974. 
Président du Conseil de la République de 1947 à 1958, puis du Sénat de 1958 à 1968, il rejoindra le Conseil Constitutionnel de 1974 à 1983 comme simple membre. À l'Élysée, François Mitterrand, président de la République, lui remettra la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Il meurt à Paris le 7 novembre 1991 à l'âge de 94 ans.
(1) Les tribunaux et le statut des Juifs par le Bâtonnier Bernard de Bigault du Granrut(Le Monde Juif 1991/1 N° 141, pages 21 à 29)
Dans le même sens, la 1ère chambre de la Cour de Paris, décida par un arrêt du 15 juillet 1943, que n’était pas nécessairement juif celui qui se rattachait à une autre religion que le catholicisme ou le protestantisme, uniquement citées par l’article 1er, alinéa 2, de la loi. Il s’agissait en l’espèce d’un Arménien catholique orthodoxe. Les Cours de Montpellier et de Toulouse adoptèrent la même solution. Le tribunal correctionnel de Bayonne le 12 juin 1942, suivi par la Cour d’appel de Bordeaux le 23 décembre 1942, décida qu’on ne pouvait considérer comme juive une femme qui, ayant deux grands-parents Juifs et deux non-Juifs, qui avait épousé un catholique et qui rapportait la preuve qu’elle n’avait jamais pratiqué la religion juive. Le fait d’avoir épousé un catholique était donc considéré comme un élément de preuve de non-appartenance, comme inversement le fait d’avoir un conjoint juif était une preuve d’appartenance aux termes de l’article 1, alinéa 1er.

samedi 31 juillet 2021

LA FAMILLE GUITELMAN DANS LE 18e ARRONDISSEMENT DE PARIS

Nouchem et Sima Guitelman
Nouchem Guitelman, tailleur de profession, est né en 1878 à Iampol, aujourd'hui petite ville d'Ukraine, sur les rives du Dniestr, face à l’actuelle Moldavie. Il est le fils de Lazare Guitelman et de Schenola Scherman. 

Son épouse Sima Abramovitch, est née en 1872 à Odessa - alors dans l'Empire Russe aujourd’hui en Ukraine -. 

En septembre 1904, après avoir vécu le pogrom antisémite de Kichinev du 6 février 1903, où ils habitaient, ils décidèrent comme des centaines de milliers de juifs de prendre la route de l’exil, fuyant la Russie tsariste, pour vivre enfin une vie sans pogrom.

Nouchem, 26 ans, et Sima, 28 ans, ne prendront pas la direction de la Palestine mais de la Turquie, pays de l’empire Ottoman, plus proche, de l'autre côté de la Mer Noire, depuis Simferopol, en Crimée.

Iampol se trouve dans l'actuelle Ukraine
Deux filles naîtront à Constantinople : Bella-Frida, le 22 mai 1908 et Caroline-Suzanne, le 18 mars 1910. 
Mais en 1913, dans le climat des guerres balkaniques et peu après le coup d’état des Jeunes-Turcs, où le nationalisme s’exprime au détriment des minorités, la famille viendra se réfugier en France.

Après un long périple, ils débarquent à Marseille, puis à Paris en septembre 1913, dans le 18e arrondissement. 

Ils habiteront d’abord au 1, rue Bachelet, puis, en 1920, au 22, rue Leibnitz, et, finalement, au 7, rue de Trétaigne. 

La famille s’agrandira avec la naissance d’Ida, le 7 septembre 1915, puis de Jeannette, le 11 juin 1920. Un garçon, Maurice, naîtra le 23 juillet 1923. 

Les Guitelman vivaient dans un appartement de trois pièces, sans salle de bains, au 4e étage du 7 rue de Trétaigne. Cet immeuble HBM (Habitation à bon marché) inauguré en juin 1904 par le ministre du Commerce Georges Trouillot, est l’oeuvre des architectes Henri Sauvage et Charles Sarazin, pour le compte de la Société des logements hygiéniques à bon marché. 
Sa secrétaire gérante, Mme Emmeline Weil-Raynal, était une des fondatrices de l’Education sociale de Montmartre, de l’université populaire du 18ème arrondissement et membre du comité de rédaction et du conseil d’administration du journal « La vie socialiste ». 
Déportée à Auschwitz le 10 février 1944 (convoi n° 68), elle y meurt le 15 février de la même année. Après avoir été le siège de la section locale de la S.F.I.O. puis du Parti socialiste, l’immeuble a été classé monument historique en 1986. 

Naturalisés en 1927

En 1927, Nouchem et Sima Guitelman sont naturalisés français par décret du président de la République Gaston Doumergue et Louis Barthou, ministre de la Justice, après avoir effectué leur demande deux ans plus tôt le 9 décembre 1925. 

Les époux Guitelman déposeront cette demande à la Justice de Paix du 18ème arrondissement, accompagnés par deux témoins : Salomon Maïer, tailleur, âgé de 38 ans, domicilié au 52, rue Ordener, à Paris 18ème, et, par Jules Denessa, retraité des chemins de fer, âgé de 60 ans, domicilié au 15, rue Caillié, à Paris 18ème. 

La famille parle le Yiddish mais ne pratique pas la religion juive. 

Tout au plus ils respectent les fêtes et traditions. Sima survit grâce aux « shmatès » et à la brocante. Nouchem est tailleur à domicile, spécialisé dans la boutonnière.  

Frida et Caroline se marient à des juifs de Pologne et deviennent Mesdames Lajzerowicz et Urmann. 

Ida et Jeannette vont à l’école publique, fréquentent la Maison Verte, et ne parlent que le français. Elles se marieront à des « goys ». 

Jeannette qui travaille aux Galeries Lafayette, tombe amoureuse d’André Noël, un jeune magasinier de 17 ans, né en janvier 1919. 

A 20 ans, André est mobilisé le 15 octobre. Il part au front du 15 novembre 1939 au 25 juin 1940, à Abbeville, Amiens et Beauvais. A partir du 14 juin 1940, au début de l’occupation nazie de Paris, Jeannette et son jeune frère Maurice sont confiés par André à ses parents, Pierre et Charlotte Noël. Cet industriel, fabriquant de stylos avec plume en or de la marque Edacoto, a la chance d’avoir une résidence secondaire à Saint-Pierre-les-Nemours, en Seine-et-Marne. Quand les allemands franchissent la Seine près de Fontainebleau, la famille se replie près du Mans dans la Sarthe avec leurs voisins de Nemours, M. et Mme Riasse. En franchissant les barrages, M. Riasse est présenté comme le jardinier de Pierre Noël et Jeannette comme sa secrétaire, une "jeune alsacienne" réfugiée suite à l’invasion allemande… 

Dès l’armistice signée le 22 juin 1940, les Noël, Jeannette et Maurice, rentrent à Paris. Du 26 août jusqu’au 12 septembre 1940, Jeannette est vendeuse au rayon cravates des Galeries Lafayette. Affectée momentanément au magasin de Limoges, Jeannette y séjournera avec ses soeurs Suzanne et Frida. 

Revenue à Paris, Jeannette sera affectée, à partir du 13 septembre 1940, dans les bureaux comme sténo-dactylo, sans contact avec le public. Jeannette Guitelman et André Noël se marieront le 1er mars 1941 à la mairie du 18e. Revenu à la vie civile, André a créé, un mois plus tôt, son atelier de réparation de stylos chez ses parents à Colombes. 

A partir d’août, il transfert son atelier au 37, rue Joseph de Maistre où vit le jeune couple. En raison de l’aryanisation des biens juifs (loi française du 22 juillet 1941), Jeannette doit quitter les Galeries Lafayette, le 31 juillet 1941. 

Stratégies de survie

Les arrestations et les déportations se multipliant à partir de 1942, la famille Guitelman se retrouve confrontée à de multiples dangers. 

Chacun doit se « débrouiller » et adopter diverses stratégies de survie. Au cours de l’été 1942, Maurice qui travaillait encore chez Chausson à Gennevilliers, dissimulait son étoile jaune (ordonnance allemande du 29 mai 1942 instaurant le port obligatoire de l’étoile jaune pour les Juifs de plus de 6 ans). Jeannette, Maurice et ses parents feront des allers-retours à Saint-Pierre-les-Nemours où le voisinage restera solidaire. 

Le 27 octobre 1942, Emile Seurat, gardien de la paix à la Préfecture de Police de Paris, envoie une demande d’exemption du port de l’étoile jaune pour sa femme Ida, au commandant du « Service juif allemand », 31 bis, avenue Foch, à Paris. 

Pour appuyer sa demande, il ajoute un courrier de recommandation du 30 octobre 1942 de son chef Emile Hennequin, le directeur de la police municipale, qui sera très impliqué dans l’organisation de la rafle du Vel d’Hiv de juillet 1942. Ida ne pratique pas la religion et leur fils Jean-Pierre, baptisé catholique, fréquente une école chrétienne. S’agissant d’un mariage mixte, la demande est en théorie recevable compte tenu des dérogations possibles. Le 4 novembre 1942, Ida obtient sa dérogation valable jusqu’au 31 janvier 1943, prolongée jusqu’au 30 avril 1943. 

En février 1943, le frère aîné de Sima, Nathan Abramovitch, 74 ans, qui vit aussi à Paris, est raflé avec son épouse. Ils seront déportés à Auschwitz par le convoi n° 49 du 2 mars 1943, avec mille personnes dont 33 enfants. 

En mai 1943, les enfants de Caroline-Suzanne et de Frida, Michel Urmann et Jeannine Lajzerowicz, seront cachés jusqu’à la Libération, au château de Cappy à Verberie, dans l’Oise. Ils fréquentaient le patronage de la Maison Verte dirigée par le pasteur Jousselin, au 127-129 de la rue Marcadet. 

Jousselin fut le créateur en mai 1943 du Comité Protestant des Colonies de Vacances (CPCV). En 1980, il sera fait Juste devant les Nations par Israël. 

Le 12 mai 1943, Ida sera arrêtée à son domicile au 7, rue de Trétaigne, à 6 heures du matin. Son mari, Emile, fera appel à son collègue Alfred Jurgens, pour la faire libérer quelques heures plus tard. Cet alsacien, interprète d’allemand, détaché aux affaires juives de la Gestapo, travaille au sein d’une brigade d’élite redoutable, créditée de 5 000 arrestations de Juifs. Il remettra à Emile Seurat les fiches de recensement de toute la famille Guitelman. Ce geste les rendra désormais invisibles aux yeux des autorités d’occupation. Pierre Noël reconduira les grands-parents Guitelman à Saint-Pierre-les-Nemours où ils resteront jusqu’à la Libération. 

Un jour, Sima Guitelman se trouva nez-à-nez avec un officier allemand. Elle ne se démonta pas : « C’est mon maison ! » lança-t-elle avec un fort accent… 

Maurice et sa soeur Jeannette les rejoindront. 

Enceinte à partir de novembre 1943, elle y accouchera de Gérard Noël le 6 juillet 1944. 

A la Libération, Jurgens sera traduit devant la Cour de justice. On l’accusa de 300 arrestations. Il reconnaîtra seulement « les arrestations de juifs trafiquants avec la Gestapo ». Révoqué sans pension à la Libération, son dossier sera classé par le Parquet. Amnistié en 1953, il sera réintégré en 1954. Nommé officier adjoint en 1963, il pourra prendre sa retraite à 55 ans, en 1969. Il meurt à 74 ans, en 1993. 

Emile Seurat, qui comptait dans les rangs de la Résistance depuis le début de l’année 1941 au sein du réseau Camouflage de matériel de guerre de l’armée (CDM), assurait des liaisons de renseignement. Il fournira des faux papiers, aidera des familles juives à passer en zone « libre ». 

Dénoncé début 1943, il ira se cacher avec Ida et leur fils à Champigny-sur-Marne puis, à nouveau repérés, à Saint-Fargeau (Yonne), dans la famille d’Emile. En août 1944, il ne participa pas à la Libération de Paris. Il préféra être à Lyon pour participer au sauvetage de son frère et d’autres résistants qui ont été arrêtés. 

Médaillé de la Résistance en 1948, officier de la Légion d’Honneur, il décède en 1997, à l’âge de 90 ans. 

Nouchem Guitelman est décédé en 1957, chez lui au 7, rue Trétaigne, tout comme son épouse Sima, en 1976, à près de 104 ans. 

Ils sont enterrés au cimetière de Pantin avec leur fils Maurice dans la sépulture juive de la 34ème division. Maurice avait été mécanicien chez Renault puis commerçant non sédentaire. Les époux Guitelman étaient adhérents de l’Association Consistoriale Israélite de Paris et de la Société des Secours Mutuels d’Israélites-Amicale d’Odessa, fondée en 1914, qui se chargea de leurs obsèques. 

Jeannette Guitelman est décédée à 60 ans, le 29 avril 1981 à Dreux (Eure-et-Loir). Son époux, André Noël, à 70 ans, en avril 1989 dans la même ville. 

Caroline-Suzanne Guitelman, épouse Urmann, qui fut secrétaire à la Standard Oil (ESSO), habitait au 1 rue Ferdinand-Flocon, jusqu’à son décès en 1995 à 85 ans. Frida Guitelman, épouse Lajzerowicz, puis Keledjian, est décédée à près de 100 ans à la maison de retraite de Longjumeau (91). 

Maurice Guitelman est décédé le 20 mai 2005, à 82 ans. Il a rejoint ses parents au cimetière de Pantin.

Ida Guitelman est décédée le 25 avril 2019, à 103 ans à Meudon (92). Elle a été inhumée le 2 mai 2019 au cimetière des Longs-Réages (division C, section O, tombe 532) de Meudon, 29 avenue de la Paix. Elle repose aux côtés de son mari, Émile, né le 6 novembre 1907 à Boulogne-sur-Mer, décédé le 2 juillet 1997.


Récit rédigé par Thierry Noël-Guitelman, fils de Jeannette Guitelman, pour M. Patrice Markiewicz (mars 2020). 

mercredi 7 juillet 2021

Annette Wieviorka invitée de l'université d'été du Mémorial de la Shoah à Toulouse

La Shoah... Toujours confrontée aux négationnistes, aux prêches antisémites, aux fake news véhiculées par les réseaux sociaux. Dans ce contexte, pas simple d’enseigner l’histoire et de transmettre des valeurs universelles. Un véritable défi relevé par l’université d’été du Mémorial de la Shoah pour apporter des réponses à des enseignants des académies de Toulouse, Bordeaux et Montpellier. Des enseignants parfois désemparés et contestés dans leur enseignement, venus chercher comment aborder le sujet devant leurs classes...


L’historienne Annette Wieviorka était l’invitée de l’université d'été du Mémorial de la Shoah, réunie à Toulouse du 5 au 9 juillet 2021. 

Dans une conférence sur le thème « Transmettre l’histoire de la Shoah aujourd’hui », elle répondait aux questions de Léa Veinstein, commissaire de l’exposition « La voix des témoins », visible jusqu’au 29 août au Mémorial de la Shoah à Paris. 


Annette Wieviorka. Malgré la disparition des derniers
survivants de la Shoah, l'historienne n'est pas inquiète
pour l'avenir de la transmission aux jeunes générations (dr)
Annette Wieviorka n’a pas toujours enseigné l’histoire. Son parcours est pavé de ruptures et de doutes : « En 1968, avec ma licence de lettres j'ai débuté comme maître auxiliaire de français au lycée d'Ermont (Val d'Oise). Ma conversion à l’histoire s’est faite quand je militais avec un petit groupe maoïste devant les usines de Renault Billancourt. Je revivais les photos du Front Populaire et l’on aspirait, comme l’on dirait aujourd’hui, à la convergence des luttes. Mais les ouvriers n’ont pas voulu de notre drapeau rouge ! 

Je suis sortie de 1968 avec une certaine difficulté et j’ai passé mes certificats d’histoire en suivant des cours du soir. 

Entre 1974 et 1976, j’avais eu l’opportunité d’aller enseigner le français à Canton (Ndlr : où elle part avec son mari, également enseignant de français, et son jeune fils Nicolas, alors âgé de trois ans). A mon retour de Chine, j’ai eu mon premier poste de prof d’histoire. » (Ndlr : au lycée Jules-Siegfried à Paris 10e)

En rompant avec le maoïsme, Annette Wieviorka a aussi connu le doute, comme l’expliquait Edgar Morin à propos du communisme, dans son livre « Autocritique » (Ndlr : paru en 1959)

« Cela a entraîné un grand vide et j’ai cherché ce qui m’avait conduit à cet engagement, né de l’immigration et de la Shoah. »

Après sa fascination pour la Chine communiste et totalitaire, une certaine culpabilité s’est emparée de l’ex-militante laïque, qui, voulant réparer son erreur, se lança dans la recherche historique.

A cause du vide laissé par l’absence de ses grands-parents, à une époque où l’on ne voulait pas entendre parler de la Shoah, Annette Wieviorka décida de partir à la recherche de ses racines : « J’ai commencé à apprendre le yiddish, et me suis plongée dans les écrits de mon grand-père, journaliste. Je suis partie en stage à New York où je suis tombée sur un livre-souvenir consacré à Żyrardów, sa ville natale, du nom de Philippe de Girard, un ingénieur français inventeur des machines à filer le lin. C’est cette histoire collective qui m’intéressait alors plutôt que mon histoire familiale. »


"Il y avait du mépris

pour les témoignages" 


A la différence de nombre d’historiens de sa génération, attachés aux seuls documents, Annette Wieviorka s’est intéressée aux témoignages : « J’ai toujours voulu parler et l’on ne voulait pas nous entendre, expliquait Simone Veil que j’ai interviewée sur son retour de déportation. Un tiers de ma thèse est consacrée aux premiers témoignages écrits. Il y avait du mépris pour les témoignages qui, évidemment, ne peuvent pas être la seule source quand on veut écrire l’Histoire. Le témoin n’est pas forcément fiable et sa mémoire est travaillée par ce qu’il a vécu après. 

Avec le procès Eichmann, on a vu pour la première fois l’accusation se baser non sur des documents mais sur les témoignages. Ce sera l’avènement du témoin. Jusqu’alors, les historiens ne s’intéressaient pas à cela. 

C’est venu aussi dans la foulée du feuilleton américain Holocauste, en 1978 où les survivants ne reconnaissaient pas leur histoire. Avec l’université de Yale, j’ai participé en 2002 aux « 14 récits d’Auschwitz », une série documentaire, réalisée avec Caroline Roulet, et le survivant Henri Borlant, dans le cadre du programme Fortunoff Video Archive for Holocaust Testimonies. Suivront en 2007, les Témoignages pour mémoire, un documentaire de Claudine Drame. »

Confronté à la disparition des témoins, l’historien et les enseignants ne sont-ils pas privés de cette ressource si utile pour la transmission du message auprès des jeunes générations ?

« Le temps passe et le monde change. Avec les survivants, on était dans le même monde, celui de nos contemporains. Dans l’avenir, les enseignants ne manqueront pas d’outils. Je n’ai pas d’inquétude. »


Thierry Noël-Guitelman



Repères


> Originaires de Pologne, les grands-parents paternels d’Annette Wieviorka ont été arrêtés à Nice et seront déportés vers Drancy et Auschwitz par le convoi n°61 du 28 octobre 1943. 

Son père avec son oncle, réfugiés en Suisse, et sa mère à Grenoble, ont pu échapper au pire qui emporta le reste de la famille.


> Née en 1948, Annette Wieviorka est agrégée d’histoire. 

Elle obtient son doctorat en 1991, et soutient sa thèse à l’université de Paris-Nanterre, sous la direction d’Annie Kriegel : « Déportation et génocide : entre la mémoire et l’oubli 1943-1948, le cas des juifs en France ».


> Auteur de plus d’une quinzaine d’ouvrages, voici quelques titres à retenir : Le procès Eichmann (Complexe, 1989) L’Ère du témoin (Plon, 1998), Auschwitz expliqué à ma fille (Seuil, 1999), Auschwitz, 60 ans après (Laffont, 2005), A l’intérieur du camp de Drancy (Perrin, 2012) avec Michel Laffitte, 1945 La découverte (Seuil, 2015).

Dans son dernier livre Mes années chinoises (Stock, 2021), elle revient sur son engagement maoïste, partagé avec son mari Roland Trotignon.


> Directrice de recherche émérite au CNRS, elle a été membre de la mission Mattéoli, sur la spoliation des biens des Juifs de France, créée en 1997, qui rendit ses conclusions en 2000 : les confiscations seront évaluées à 1,35 milliard d’euros et les spoliations financières à 520 M€. 

L’argent confisqué aux juifs à Drancy, antichambre de la mort, a été transféré en juillet 1944 à la Caisse des dépôts et consignations et il restait 12,8 millions de francs. Cette somme a bien été transférée au Trésor Public mais les ministres des Finances de la IVe République ont « oublié » cet argent, tout comme les bijoux et objets de valeurs déposés à la Banque de France… Un scandale dénoncé par Serge Klarsfeld en 1994.

Quant aux 100.000 œuvres d’art spoliées, seulement 45.000 ont été restituées à leurs propriétaires ou ayants-droits.

Le 16 juillet 1995 : Jacques Chirac, président de la République, lors du 53e anniversaire de la rafle du Val d’Hiv, reconnaîtra la responsabilité de l’État français dans la déportation et l’extermination des juifs durant la Seconde guerre mondiale.


> Création en 2000 de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, présidée jusqu’en 2007 par Simone Veil. 

La Fondation subventionne notamment près des deux tiers du budget du Mémorial de la Shoah et a soutenu depuis sa création près de 5000 projets liés à la lutte contre l’antisémitisme, l’enseignement de la Shoah, la transmission de l’héritage de la culture juive, des programmes sociaux. En 2020, en dépit de la crise sanitaire, plus de 13 M€ ont été attribués à 225 projets.

Annette Wieviorka est membre du conseil d’administration après avoir présidé la commission Mémoire et transmission.


> Véritable « usine à préfaces » comme elle se qualifie elle-même, l’universitaire donne encore de nombreuses conférences avec la Fondation pour la mémoire de la Shoah, et confie s’engager dans d’âpres recherches consacrées à l’histoire de cette famille polonaise dont elle est issue.


> L’historienne a un frère aîné, Michel Wieviorka, né en 1946, sociologue. Une sœur Sylvie Wieviorka, née en 1950, psychiatre, mariée à Alain Geismar, ancien leader de Mai 68, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale, ancien membre du cabinet de Lionel Jospin, en 1991.

Un frère cadet, Olivier Wieviorka, né en 1960, également historien, spécialiste de la résistance française.


samedi 29 mai 2021

Ne touchez pas à la place de l’étoile jaune !

7 juin 1942 : dans la France occupée, le port de l’étoile jaune devenait obligatoire pour les Juifs de plus de six ans, suite à l’ordonnance allemande du 29 mai. 79 ans plus tard, cette étoile est détournée par des mouvements complotistes, antisémites, islamistes et anti-sionistes. 


« Un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit : « Pardon, monsieur, où se trouve la place de l’Étoile ? Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine » écrivait Patrick Modiano dans son roman La Place de l’Étoile publié en 1968. 

Cette affiche de propagande a été produite 
en 1942, et apposée dans la France occupée 
© Archives Larbor
Ce « marquage » humiliant, destiné à repérer toute une communauté, facilitera arrestations et déportations. Une pièce essentielle du puzzle de la « Solution finale » qui renvoyait à la rouelle de Saint Louis en 1269 et aux expulsions par Philippe Auguste en 1182. 

Un processus de mort engagé dès la fin 1939 en Pologne, fin 1941 en Allemagne, en avril 1942 aux Pays Bas et le 1er juin 1942 en Belgique.


L’étoile jaune sera distribuée avec le soutien actif de l’Etat français du maréchal Pétain, dans les commissariats et les sous-préfectures. Si le gouvernement de Vichy s’opposa à l’étoile jaune en zone sud, après l’invasion allemande du 11 novembre 1942, la mention « Juif » tamponnée en rouge, deviendra obligatoire sur les papiers d’identité et les cartes d’alimentation. L’étau se resserrait partout…


2021 : l’étoile jaune n’est plus sur le coeur des Juifs de France mais il saigne toujours…

Le 22 mai dernier, à Paris, l’humoriste Jean-Marie Bigard, lors d’un rassemblement contre le pass sanitaire, dérape à la tribune : « Et pourquoi ils nous colleraient pas une étoile jaune pour qu'on soit repéré plus facilement ? », proférant au passage des menaces de mort contre Agnès Buzin, ex-ministre de la Santé. 

Au micro de la chaine russe RT France, il renchérit : «  C’est une honte nationale ! Il faut absolument mettre un signe distinctif comme on l’a fait pour les juifs à la deuxième guerre mondiale ».

Les réactions n’ont fait qu’amplifier les propos du populiste tandis que l’Allemagne envisage, elle, une vraie riposte. Felix Klein, commissaire allemand chargé de la lutte contre l’antisémitisme, veut carrément faire interdire le port de l’étoile jaune dans les manifestations, pour ne pas banaliser la Shoah. Les villes de Munich et Wiesbaden l’ont déjà décidé en juin et juillet 2020 lors de rassemblements anti-confinement.

Les anti-vaccins cherchent aussi à s’identifier aux Juifs persécutés en faisant un parallèle grossier entre les crimes nazis et les mesures gouvernementales. 

Des sites complotistes et d’extrême-droite relaient allègrement ces amalgames faciles en évoquant la « dictature sanitaire ». Les vaccins sont même assimilés aux expériences médicales du Dr Mengele…

L’étoile jaune, symbole de stigmatisation des Juifs, est détournée pour clamer le refus d’être vacciné. Certains remontent même au Moyen Âge, en évoquant le Juif propagateur de la peste noire… En 1349, Strasbourg verra la moitié de sa population juive brûlée vive lors du massacre de la saint Valentin. Deux mille personnes périront, non pas de la peste, mais de la haine de corporations qui les accusaient d’avoir empoisonné l’eau des puits !

2019 : autre détournement des faits lorsque l’étoile jaune avec un croissant sera arborée lors de manifestations contre l’islamophobie. Les organisateurs évoquaient la similitude de la stigmatisation d’une communauté sur la base de sa religion…

Sauf que le climat des années 40 n’a rien de comparable avec la France contemporaine. 

Six millions de juifs ont péri dans les camps d’extermination nazis, dont 76.000 partis de France.

Sauf qu’en 2012 le terrorisme islamiste a tué des enfants innocents dans une école juive de Toulouse.

Sauf qu’en 2014, lors d’une manifestation pro-palestinienne, à Paris, on a entendu «  Mort aux juifs ! » et des restaurants cacher seront dévastés.

Sauf qu’en 2015, l’islamisme a encore tué quatre otages juifs à l’Hyper Cacher de Vincennes.

Sauf qu’en 2017, Sarah Halimi, 65 ans, est défenestrée par un homme jugé récemment pénalement irresponsable.

Sauf qu’en 2018, Mireille Knoll, 85 ans, rescapée de la Shoah, est poignardée à son domicile par deux individus mis en examen pour meurtre antisémite. Emmanuel Macron, président de la République, présent à ses obsèques, évoquait « l’obscurantisme barbare ». 

2019 : les actes antisémites ont progressé de 27 % (687 contre 541 en 2018 : source Ministère de l’Intérieur). 

2020 : malgré le confinement dû à la Covid-19, le nombre d’agressions physiques (44) est resté inchangé (45 en 2019). Et Miss Provence sera insultée pour ses origines israéliennes.

« L’antisémitisme est un virus qui mute » expliquait alors Haïm Korsia, le grand rabbin de France, considérant que « la façon de lutter contre cette haine doit muter aussi ». 

Il réagissait à un sondage révélant que 34 % des juifs de France se sentent menacés. 2021 : la haine déferle toujours sur les réseaux sociaux, excitée par les nouveaux tensions du Moyen-Orient suite aux émeutes de Sheikh Jarrah à Jérusalem-est. 

Pour 2022, année d’élection présidentielle, quel sera le niveau de cette haine ? 

L’an prochain ce seront les 80 ans de l’instauration de l’étoile jaune. Un triste anniversaire en perspective…


Thierry Noël-Guitelman