vendredi 22 juin 2018

La saga familiale des Jacob

Le 12 juillet 1876 naissait à Quimper, le poète Max Jacob. Son père, Lazare Alexandre naquît à Tours, le 28 janvier 1847. Retour sur cette saga familiale exceptionnelle.


L'acte de naissance du père de Max Jacob (archives municipales de Tours)

Tours joua un rôle important dans l'histoire de la famille Alexandre-Jacob.
Le grand-père paternel, Samuel Alexander (1811-1889), venait de Neunkirchen, dans la Sarre. 
De 1801 à 1814, cette région Rhénane appartenait à la France mais elle sera partagée entre la Prusse et l'Autriche, à la chute de l'Empire napoléonien. 
Dès son arrivée en France, le nom d'Alexander est francisé en Alexandre
Samuel, jeune tailleur immigré, de confession juive, s'installa d'abord à Paris puis à Tours (Indre-et-Loire), avant de prendre la direction de la Bretagne : Lorient en 1850, dans le Morbihan, puis Quimper, en 1858, dans le Finistère.

De son union avec Marthe Mayer (1818-1884), une première fille, Julie, naît à Paris en 1846.
Le 28 janvier 1847, la famille s'agrandit avec un premier fils, Lazare, né au 1, rue du Commerce, à Tours, comme l'atteste l'acte de naissance enregistré par la mairie. (lire ci-dessus)
L'acte original de la circoncision, de Lazare Alexandre,
rédigé par Jacob Halphen en judéo-alsacien 
Les Alexandre respecteront la tradition juive en faisant pratiquer la circoncision de leur fils huit jours après sa naissance, conformément à la loi rabbinique.  Jacob Halphen (*), mohel de Haute-Marne, viendra spécialement de Paris à Tours pour exécuter le rite au domicile familial. A cette époque, Tours ne disposait pas encore de synagogue, inaugurée en 1908.
Le dépouillement du mohelbücher (registre de circoncision)
Pour l'état-civil l'enfant se prénomme Lazare mais c'est la version biblique Eliezer (en hébreu : Dieu a secouru), qui est mentionnée sur le mohelbücher, le registre des circoncisions. Le nom du parrain (sandaq) n'est pas mentionné sur l'acte.


Jacob devient le patronyme familial en 1888


L'installation des Alexandre à Tours sera de courte durée puisqu'en 1850, c'est à Lorient (Morbihan) qu'un second fils, Maurice, voit le jour.
Assurément, la terre bretonne est plus propice aux affaires de la famille qui développe la broderie bretonne et sa commercialisation vers Paris. 
Artisans réputés, les Alexandre, père et fils, sont parfaitement intégrés et lorsque la guerre éclate en 1870, ils ne sont pas traités en "ennemis" malgré leurs origines allemandes. 
A partir de cette période, ils développent même des succursales grâce au succès de leurs créations qui vont jusqu'aux décorations de l'habit vert des Académiciens. En 1867, les organisateurs de l'Exposition Universelle, font appel à la maison quimpéroise et Samuel y obtiendra une médaille d'argent.
En 1860, "A la Belle Jardinière" fait de la publicité dans la presse locale
Sous la raison sociale "A. Jacob et Cie" l'entreprise Alexandre prospèrera. La marque "Jacob" sera mise en avant pour une raison purement commerciale, estime l'association des Amis de Max Jacob qui rappelle que les Alexandre sont associés à leurs cousins Jacob, de Lorient. 
Outre une maison de tissus, "A la Belle Jardinière", installée au 8, rue du Parc à Quimper, dans un immeuble près de l'Odet, ils possèdent au n° 24 l'enseigne "Au bon marché" réservée à la confection.
Le 25 juillet 1871, Lazare épouse Prudence Jacob (1849-1937), à la mairie du 4e arrondissement à Paris. Ils auront sept enfants (lire ci-dessous).
En 1873, la famille obtient la naturalisation française.
En 1888, Tours revient au centre de la saga familiale : par décision du tribunal civil, le 21 juin, Lazare Alexandre, obtient officiellement son changement de patronyme. Toute la famille peut désormais porter le nom de Jacob.
L'année suivante, Samuel, qui est veuf depuis cinq ans, s'installe près de son fils Lazare, et meurt le 18 juin 1889.
Au paroxysme de l'affaire Dreyfus, en 1899, l'antisémitisme n'épargne pas les Jacob : des "à bas les juifs" sont placardés sur les vitrines et au lycée, le jeune Max subit les affres de certains dès 1893-1894...
Lazare ne fléchit pas et il tient bon les rênes de l'entreprise jusqu'en 1913 où il décide de vendre. 
A 67 ans, en 1914, il ouvre un magasin d'antiquités qu'il tiendra jusqu'à sa mort en 1917. Il sera repris par sa veuve et deux de ses enfants, Julie et Gaston.
A l'automne 1940, victimes des lois antisémites de Vichy et des ordonnances allemandes, tous les biens des Jacob seront placés sous l'autorité d'un administrateur et "aryanisés".
Sur les sept enfants Jacob, trois - Gaston, Max et Myrthé-Léa ainsi que son mari Lucien Lévy - disparaîtront dans la Shoah.

Thierry Noël-Guitelman

(*) Jacob Halphen, de Bourbonne-les-Bains (Haute-Marne) tenait à jour son mohelbücher, le registre de circoncisions. Il en effectua 605 de 1828 à 1865 dont 433 à Paris. Ce registre, retrouvé en 1994 sur le couvercle d'une poubelle, à Paris, est conservé depuis 2009 par la Bibliothèque de l'Alliance Israélite Universelle. Remerciements à Avraham Malthête, bibliothécaire-paléographe, spécialiste des collections de livres hébreux anciens et de manuscrits.


Les sept enfants Jacob 

Julie-Delphine : née à Quimper le 24 juillet 1872. Décédée brutalement le 15 avril 1942.
Maurice : né à Quimper le 10 février 1874. Décédé en 1932. Il fit sa carrière dans l'administration coloniale en Afrique.
Gaston : né à Lorient le 15 mai 1875. Victime des persécutions antisémites, il est arrêté à Quimper le 16 juillet 1942, dans les jardins du théâtre. Condamné à deux mois de prison pour infraction à la 9e ordonnance allemande du 8 juillet 1942, interdisant les lieux publics aux Juifs, il sera à nouveau arrêté le 16 décembre 1942. 
Il sera gazé à Auschwitz le 16 février 1943 (convoi n°47 du 11 février 1943).
Max Jacob en 1916
par Modigliani
Max : né à Quimper le 12 juillet 1876, le poète et artiste-peintre, se convertit au catholicisme en 1915. Picasso sera son parrain. 
En 1909, sur le mur de sa chambre, le Christ lui était apparu. 
Recensé comme juif à la sous-préfecture de Montargis en vertu de l'ordonnance allemande du 27 septembre 1940, privé de droits d'auteur à partir de novembre 1940, ses oeuvres seront retirées de la vente et pilonnées à partir de mai 1943.
Les gendarmes viendront vérifier qu'il porte l'étoile jaune à deux reprises, les 12 juillet et 1er octobre 1942.
Retiré à partir de 1936 à l'abbaye bénédictine de Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret), il y sera arrêté le 24 février 1944. 
Interné à Drancy, il meurt d'épuisement le 5 mars, victime d'une pneumonie, en dépit des interventions de ses amis Cocteau et Sacha Guitry pour le faire libérer. 
Lire sa biographie établie par l'Association des Amis de Max Jacob et la chronologie des persécutions établie par les Cahiers Max Jacob.
Jacques : né à Quimper le 27 novembre 1880. Il sera dépossédé de son magasin de layette à Paris. Décédé en 1960.
Myrthé-Léa : née le 24 août 1884 à Quimper. Veuve depuis un an, elle est arrêtée à son domicile à Paris le 4 janvier 1944. Internée à Drancy, déportée à Auschwitz par le convoi n° 66 du 20 janvier 1944. Elle sera gazée cinq jours plus tard. 
Son mari, Lucien Lévy, artisan bijoutier au 46 rue de la Pierre-Levée à Paris XIe, avait été arrêté le 12 décembre 1941, lors de la "rafle des notables". Interné au camp de Royallieu, il meurt à l'hôpital de Compiègne le 8 mars 1942. 
Leur fils Robert, né en 1909, malade mental, interné à Villejuif, n'ayant pas été déclaré échappa aux arrestations. Il décède en 1980.
Suzanne : née le 10 juillet 1887. Décédée le 1er septembre 1887 à un mois et vingt jours.

mardi 5 juin 2018

La place de l’étoile…Ie 7 juin 1942

L'étoile jaune sur un ourson en peluche, sur un timbre israélien
émis pour le cinquantenaire de Yad Vashem en 2003

7 juin 1942 : les Juifs de la zone occupée ne peuvent plus paraître en public sans porter l'étoile jaune au risque de se faire arrêter.Des Justes ont sauvé de nombreux Juifs. Mais en 2018, qui sont les nouveaux Justes ?



Une touchante histoire juive se trouve en exergue du premier roman de Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014  : « Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit : «  Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile ?  Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. » 

Ce fait, réalité ou fiction, se passe le dimanche 7 juin 1942, le premier jour du port obligatoire de l’étoile jaune. 
Imposée par l’ordonnance allemande du 29 mai 1942, pour toute la zone occupée, cette mesure de persécution interdisait aux Juifs, dès l’âge de six ans de paraître en public sans porter «  l‘étoile juive ». Une étoile à six pointes, de la dimension de la paume de la main, aux contours noirs, avec l’inscription «  Juif ».  
« Elle devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement » soulignait le texte paru dans le Verordnungsblatt für die besetzten französischen Gebietele journal officiel allemand. 
Des manifestations auront lieu à Paris. 
Une quarantaine de personnes seront arrêtées pour défaut d’étoile ou pour avoir porté des insignes avec des inscriptions « zazou », « swing », « potache », « papou ». L’actrice Jeanne Moreau, rappelait en 2012, avoir porté l’étoile à 14 ans «  par solidarité pour ses copines juives ». Des gestes de solidarité, anti-nazis, anti-Vichy. (1)
Un informateur indique dans son rapport que « dimanche 7 juin, les israélites ont l’intention de faire une manifestation, secondée par le parti communiste et les gaullistes. Le but de cette manifestation, s’ils peuvent se grouper, serait de descendre l’avenue des Champs-Elysées par petits groupes, portant bien en vue l’étoile jaune sur fond noir avec inscription « Juif » et les communistes porteraient le même insigne, mais au lieu du mot « Juif », ils porteraient la région dont ils sont originaires ou une région quelconque. » (2)
A l'Oratoire protestant du Louvre, le pasteur Bertrand, déclare dans son sermon dominical : « Depuis ce matin, nos compatriotes israélites sont assujettis à une législation qui froisse dans leur personne et dans celle de leurs enfants, les principes les plus élémentaires de la dignité humaine. » (3)
Même émoi chez les catholiques. Le cardinal Suhard, archevêque de Paris, autorise une protestation en chaire à l’église de la Sorbonne. Le chanoine Jean Rupp s'insurge : « Une mesure incompréhensible pour l’âme française et où elle se refuse de se reconnaître, vient d’être prise par les autorités d’Occupation. L’immense émotion qui étreint le Quartier Latin ne nous laisse pas insensibles. Nous assurons les victimes de notre affection bouleversée et prions Dieu qu’il leur donne la force de surmonter cette terrible épreuve ».  (4)
A la Sainte Chapelle, au cours de la messe réunissant le barreau parisien des avocats, le prédicateur, suppléant du cardinal, rappelle que "Juifs et chrétiens sont des frères ". (5)
A Vichy, le révérend-père Victor Dillard - déporté, il mourra d’épuisement à Dachau en janvier 1945 - invite ses fidèles de l’église Saint-Louis, le 19 juin à prier «  pour les 80.000 Français que l'on bafoue en leur faisant porter une étoile jaune ». (6)

Les nouveaux Justes


En riposte au torrent de délations, aux multiples dénonciations et arrestations, des Justes sauveront des Juifs, leur faisant passer la ligne de démarcation, les cachant, baptisant leurs enfants. 

Des gestes, certes minoritaires, totalement désintéressés, qui transcendent la règle pour sauver des vies.
Depuis 1963, l’Institut Yad Vashem à Jérusalem, a décerné 26.513 titres de Justes parmi les Nations, de 26 nationalités différentes, à ceux qui n’ont pas hésité à mettre  leur vie en danger pour sauver des Juifs, pourchassés dans toute l’Europe. Ils sont 3.328 en France où, sur 320.000 Juifs en 1940, 76.000 seront déportés. Seulement 2.551 reviendront, dont pas un seul enfant.
Face à l’étoile jaune et à l’extermination génocidaire programmée, une volonté de survie s’exprimait, comme pour rappeler que le « Magen David » , le bouclier du roi David, protège les Juifs. 
Soixante seize ans plus tard, ces actions entrent en résonance avec la France de 2018. 
Face au terrorisme islamiste, il a fallu plusieurs mois pour que la justice reconnaisse le caractère antisémite des circonstances de la défenestration mortelle de Sarah Halimi, 65 ans, en avril 2017, après avoir été rouée de coups. Il a fallu un second crime du même type avec la mort de Mireille Knoll, 85 ans, une rescapée de la Shoah, poignardée le 23 mars 2018, pour que le président de la République se rende à ses obsèques religieuses. 
L’antisémitisme revient en force, notamment chez les personnes originaires du monde arabo-musulman où le juif a toujours été considéré comme inférieur, maintenu en « dhimmitude » comme c’est toujours le cas en Iran. 
Mais, en même temps de nouveaux « héros » apparaissent comme le gendarme Beltrame qui s’est sacrifié lors de l’attaque islamiste de Trèbes, le 24 mars dernier. 
Les Justes d’aujourd’hui portent de nouveaux noms et lisent le Coran : Lassana Bathily, jeune musulman de 24 ans, sauveur de l’Hyper Cacher le 9 janvier 2015, deviendra Français onze jours plus tard, aussitôt embauché par la Ville de Paris, alors qu’il attendait sa naturalisation depuis 2014. 
Mamoudou Gassama, Malien sans-papiers, n’a pas eu le temps de penser à sa régularisation quand, en quelques secondes, il s’est porté au secours d’un enfant qui risquait la mort. Pour son acte courageux, il obtiendra une carte de séjour grâce à la circulaire de 2012, du gouvernement Valls. Récupération politique ? Sans doute, ne soyons pas naïfs. 
Ces Justes d’aujourd’hui, en tout état de cause, n’ont pas invoqué Allah pour passer à l’acte de courage !
7 juin 1942 - 7 juin 2018… Rappeler ce que fut l’étoile jaune permet de mesurer le chemin parcouru et le long chemin qui reste encore à parcourir pour en finir avec la haine.

Thierry Noël-Guitelman

(1) Cédric Gruat et Cécile Leblanc : "Amis des Juifs - Les résistants aux étoiles" (Tirésias 2005)
(2) CDJC XLIXa-65 : rapport daté du 6 juin 1942 d'un indicateur du "service spécial"
(3) Patrick Cabanel : https://oratoiredulouvre.fr/patrimoine/loratoire-du-louvre-dans-les-annees-1940-la-tentation-dune-eglise-confessante 
(4) Sylvie Bernay : « L’Eglise de France face à la persécution des Juifs » (CNRS Editions 2012), p. 313)
(5) CDJC-XLIXa-94a : rapport d'un indicateur de la Gestapo
(6) Georges Wellers : « Un Juif sous Vichy » (Tirésias, 1991, p. 221)

> Ce texte a également été publié dans les blogs version française de The Times of Israël du 7 juin 2018

mercredi 30 mai 2018

Les 76 ans de l'étoile jaune dans les médias

La 8e ordonnance allemande du 29 mai 1942 imposait le port de
l'étoile jaune en France occupée. La mesure antisémite est entrée
en vigueur le dimanche 7 juin 1942 (dr)
A l'occasion du 76e "anniversaire" de l'étoile jaune, plusieurs médias ont tenu à marquer cette date mémorielle. Elle vient en écho de l'antisémitisme qui continue de se répandre en France et dans d'autres pays européens.
Ne pas oublier l'étoile jaune et rappeler son histoire sont une obligation pour faire prendre conscience des dangers de l'antisémitisme.

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vendredi 25 mai 2018

29 mai 1942 - 29 mai 2018 : N'oublions pas l'étoile jaune

Face au nouvel antisémitisme qui sévit en France, la mobilisation passe aussi par l’allumage des lumières de l'Histoire. 
Il y a 76 ans, le 29 mai 1942, la 8e ordonnance allemande interdisait aux Juifs, français et étrangers de zone occupée, de paraître en public sans porter l’étoile jaune, dès l’âge de six ans. N’oublions pas !

Le quotidien "Le Matin" du 1er juin 1942
Ce signe distinctif, entré en vigueur le dimanche 7 juin 1942, sera une étape importante de la « Solution finale », avec la contribution active de l’Etat français de Vichy pour sa distribution dans les commissariats et les sous-préfectures. 
L’étoile facilitera le repérage des « indésirables » et leurs arrestations. Suivra, le 16 juillet 1942 la rafle du Vél d’Hiv… 
Imprimé à 400.000 exemplaires, à raison de trois étoiles par personne, ce signe distinctif était prévu pour 100.455 personnes (61.684 français et 38.591 étrangers).
Si Vichy s’opposa à l’extension de l’étoile en zone sud, après l’invasion allemande du 11 novembre 1942, la mention « Juif », tamponnée à l’encre rouge, sera imposée sur les papiers d’identité et cartes d’alimentation. Un dispositif déjà en vigueur à Paris depuis une ordonnance du préfet de police du 10 décembre 1941.
Après le recensement de septembre 1940 qui permettra aux autorités françaises la création du fichier des Juifs, les statuts des Juifs d’octobre 1940 et de juin 1941, la loi sur « l’aryanisation » des biens Juifs de juillet 1941, le premier convoi de déportation du 27 mars 1942, l’instauration de l’étoile jaune marque une nouvelle étape dans l’irréparable.

Dans ce contexte implacable d'élimination des Juifs du paysage français, des stratégies de survie seront élaborées : refus du recensement, passages clandestins de la ligne de démarcation, placements d'enfants, réseaux de sauvetage, actions individuelles des Justes.
L’étoile jaune, marqueur discriminatoire, deviendra aussi un enjeu de refus. 
Certains décideront de ne pas la porter en dépit des risques de dénonciation. Des gestes de solidarité apparaîtront aussi lors de l'entrée en vigueur de l'ordonnance allemande : une quarantaine de personnes seront arrêtées pour défaut d'étoile, ou pour avoir porté d'autres insignes, des étoiles fantaisistes avec des inscriptions comme "zazou", "swing", "potache", "papou ». (Lire " Amis des Juifs - Les résistants aux étoiles " - Tirésias 2005 - de Cédric Gruat et Cécile Leblanc).
Des protestations seront lancées par les autorités religieuses catholiques et protestantes, tandis que les dirigeants de l'Union générale des israélites de France appelaient à "porter l'insigne dignement et ostensiblement", comme le rappelle Renée Poznanski dans "Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale" (Hachette, 2005, page 292)
En vain, des demandes d’exemption seront formulées par la Fédération des amputés de guerre, l’Ordre des médecins et les Sapeurs-pompiers de Paris.
Les mesures d’exemption, prévues par la réglementation allemande (pour plus de 9.800 étrangers issus de pays belligérants, alliés ou neutres), permettront à quelques rares cas isolés d’en profiter : le 25 août 1942, une liste de seulement 26 exemptions sera publiée par la SS de Paris. (CDJC-XXVa-164)
Parmi ces mesures individuelles, quatre proches du Maréchal Pétain (en aucun cas il ne s'agissait de protéger les Juifs français de manière collective, en donnant en échange à l'ennemi les Juifs étrangers selon la fameuse théorie du bouclier défendue après guerre par Raymond Aron, et reprise en 2014 par le polémiste Eric Zemmour). 
En seront bénéficiaires, l’épouse de l’ambassadeur de Vichy à Paris, Jeanne de Brinon, née Franck ; la marquise de Chasseloup-Laubat, née Stern ; la générale Billotte, née Nathan ; la comtesse d’Aramon, née Stern.
Pétain réclamera en vain, des exemptions pour la veuve de Bergson, et le pianiste Konstantinoff, chargé de la programmation musicale de Radio Paris.  (CDJC-XLIXa-91b)

D’autres exemptions seront accordées pour « de pressants motifs économiques » pour des cadres d’entreprises au service des allemands, pour les services de contre-espionnage, et des Juifs « travaillant avec la police anti-juive », pour des intermédiaires chargés du pillage des oeuvres d’art, et quelques rares cas suite à des demandes individuelles.

Un seul sous-préfet, Louis Tuaillon, en poste à Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) écrira en mai 1943 un courrier courageux au chef de la Sûreté allemande à propos des Juifs évacués de la côte Basque «  mis dans l’obligation de porter l’étoile jaune et de se présenter chaque semaine à la mairie. » (Archives départementales Pyrenées-Atlantiques SDA 64)
En l’absence d’instruction il refusa de suivre d’effet ces demandes, rappelant qu’aucun texte français n’a imposé l’étoile en zone sud. Nommé préfet du Lot-et-Garonne, puis à Limoges et Marseille, il sera arrêté par la Gestapo en juin 1944 et déporté.
N’oublions pas l’étoile jaune !

Thierry Noël-Guitelman

vendredi 16 février 2018

La famille Millner sauvée par les Cluzeau, Justes des Nations

La famille Millner doit sa survie à l'action des Justes Maurice et Paulette Cluzeau. Henri et David Millner ont également bénéficié d'une exemption d'étoile jaune.



Le caveau familial des Millner au
cimetière parisien de Bagneux
 (col. particulière)
Henri Millner et son fils David Millner ont bénéficié d'une exemption d'étoile jaune le 11 juin 1942. (CDJC-XXVa-192)
Cette double exemption, signée par Röthke, le chef du service IV J de la Sipo-SD de Paris, a été accordée jusqu'au 31 août 1942. Une validité limitée dans le temps avec " l'obligation de présenter avant cette date les documents prouvant son appartenance à la race aryenne ".
Henri est né en 1888 à Bender (Russie) et David, en 1911 à Paris.
Ferrailleur, David a pu profiter de cette profession stratégique en temps de guerre pour obtenir les faveurs des autorités d'occupation, au titre des activités économiques
Mais la famille Millner échappa à la déportation grâce à son sauvetage par un couple de charcutiers du XIe arrondissement de Paris, les Justes Maurice, né en 1913, et Paulette Cluzeau, née en 1910.

Dans le Dictionnaire des Justes de France (Editions Yad Vashem et Fayard, 2003), page 175, la notice biographique relate les détails de ce sauvetage : 
" C'est à l'armée que David Millner, un Juif français né en 1911, rencontra Maurice Cluzeau qui avait le même âge que lui. Les deux Parisiens avaient été mobilisés en 1939. Jusqu'à la débâcle de juin 1940, ils combattirent côte à côte dans le 144e bataillon d'infanterie et devinrent de bons amis.
Démobilisés après la défaite française, ils rentrèrent tous deux à Paris, retrouvant famille et foyer. Maurice Cluzeau et sa femme étaient propriétaires d'une charcuterie et habitaient un bel appartement situé au dessus de la boutique. David, marié lui aussi, était père de deux bébés, l'un né en 1939, l'autre en 1940. 
A la différence de la majorité des Juifs de Paris, les Millner refusèrent de se soumettre au recensement de la population juive de la ville. Ils passèrent dans la clandestinité, ce qui les empêcha d'obtenir des cartes d'alimentation.
L'assistance de Maurice Cluzeau devint donc vitale pour eux.
Au milieu du mois de juillet 1942, lors de la grande rafle des Juifs de Paris, Maurice offrit à ses amis Millner l'hospitalité de son grand appartement dans le XIe arrondissement. Il savait pourtant qu'un hôtel voisin avait été réquisitionné par les Allemands pour y loger des soldats.
Malgré le danger de cette proximité, les Millner passèrent plusieurs mois dans l'appartement ; Maurice leur apportait du ravitaillement ainsi qu'à plusieurs parents et amis qui étaient venus les rejoindre.
En 1943, M. Cluzeau envoya la famille juive dans une retraite plus sûre, auprès de membres de sa famille à Salins-les-Bains dans le Jura, à proximité de la frontière suisse.
Toutefois madame Millner, enceinte de quatre mois, revint à Paris au début du mois d'avril 1944 pour consulter son gynécologue. Il lui apprit qu'elle devrait subir une césarienne, vers la fin du mois d'août.
Maurice Cluzeau, qui l'avait accompagnée chez le médecin, lui promit de l'aider et la recueillit à son domicile. Elle y vécut jusqu'au 18 août, où elle donna le jour à une petite fille qu'elle appela Victoire - l'enfant étant née pendant la Libération de Paris-. 
Après la guerre, les familles Cluzeau et Millner restèrent très liées, de longues années durant.
Le 2 août 1994, Yad Vashem a décerné à Maurice et Paulette Cluzeau le titre de Juste des Nations ". 
(Dossier 6216)

Les personnes sauvées sont : David Millner, son épouse Raymonde Millner (née Karpoff) (1915-1990), Claudine Lentzner (née Millner), Willy Millner et Victoire Millner (1944-1995).

Sabrina Millner, la petite-fille de David Millner, apporte des précisions sur ces éléments biographiques : 
" Ils ont également été cachés à Orléans et à Marseille. Les Cluzeau cachaient aussi un résistant allemand. Mon père est né le 19 juillet 1938 et le prénom de sa soeur Victoire a une histoire différente. En fait, elle devait s'appeler Murielle mais l'état civil lui refusa ce prénom en raison des événements de la Libération, et on l'appela Victoire. La société de David Millner se trouvait rue Valiton, à Clichy. "

Henri Millner, est décédé en 1954, et son épouse Beila Kirgner, née en 1889, vivra jusqu'en 1969. Quant à David Millner, " il est mort jeune à 58 ans, en 1969, suite à un choc anaphylactique, lié à une allergie à la pénicilline " précise sa petite-fille.

Associé à Joinovici

Dans le livre Les patrons sous l'Occupation (Odile Jacob, 1995), de Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazera, le nom de David Millner apparaît à la page 188 lorsque les auteurs évoquent les compromissions d'un autre ferrailleur : Joseph Joinovici (1905-1965).

Ce personnage trouble, agent double, bénéficia du certificat WWJ (Juif économiquement précieux) et d'un certificat d'aryanisation. 
Fournisseur des autorités allemandes, il fera fortune.
Lié à la Gestapo française de la rue Lauriston - "La Carlingue" -, financeur d'un réseau de policiers résistants, " Monsieur Joseph " sera condamné en 1947 à 4 milliards de francs, et en 1949 à cinq ans de prison puis en 1950 à 54 millions de francs pour infractions douanières. Il sera libéré en 1952.
L'Etat d'Israël lui refusa l'application de la loi du retour et l'extrade aux autorités françaises. Il meurt dans un dénuement total à Clichy, en 1975.

Joinovici, Bessarabien, arrivé en France en 1925, débuta comme manoeuvre, chez un cousin éloigné, ferrailleur à Clichy, Benjamin Krough.
Joseph Joinovici, portrait anthropométrique
" Joinovici gardera cette place pendant deux ans, mais, avec ou sans l'accord de son patron, il entamera aussi assez vite un parcours autonome en louant, dit un rapport de police, une "baraque vétuste dans la zone de Clichy " où,  
" nanti d'une poussette à bras, il ramassait de vieux vêtements, chiffons, ferraille, etc., en criant à tous vents sa raison sociale " rapportent les auteurs.
En 1927, Joinovici " s'émancipe professionnellement, se mettant définitivement à son compte, avant de fonder, officiellement du moins, sa première société, au capital de cinquante mille francs, en 1929, année où on le trouve inscrit au registre du commerce. Il a au début deux associés, David Bidnik et David Millner, mais on le retrouve bientôt seul maître de son entreprise, la Société de récupération des métaux, transformée un peu plus tard en Société de triage et de récupération ".