vendredi 27 novembre 2015

L'étoile de la baronne Girot de Langlade : une erreur historique à corriger


La baronne Girot de Langlade devant son château, à Cuts (Oise) - photo collection particulière E. de Langlade

Dans la nouvelle édition de "Vichy et les Juifs", parue en octobre 2015 chez Calmann-Lévy, les historiens américains Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton, reproduisent à nouveau une erreur historique, concernant l'exemption d'étoile jaune de Mme Girot de Langlade, née Stern.

En un peu plus de trente ans, "Vichy et les Juifs" est devenu un incontestable ouvrage de référence, abondamment cité et reproduit.   

Inévitablement, cette "Bible" contient des erreurs qui n'enlèvent rien à sa pertinence générale. Une somme de recherches éclairant d'un jour nouveau le rôle de Vichy dans le processus nazi de la "Solution finale".  

Mais la finalité de la recherche historique ne vise-t-elle pas à lever les incertitudes, à éclaircir les zones d'ombre ?

S'agissant du cas précis de Mme Lucie Girot de Langlade, nous allons tenter de démontrer comment une approximation d'historiens est devenue au fil du temps, une véritable erreur historique qui mérite d'être corrigée.


A la page 344 de leur nouvelle livraison, Marrus et Paxton indiquent que le maréchal Pétain " souhaitait des dérogations pour trois femmes : la comtesse d'Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat et sa soeur, Mme Pierre Girot de Langlade ". 
Toutes trois sont des amies de Philippe Pétain et son épouse Annie.

La première, Suzanne Sauvan d'Aramon (1887-1956) est la fille du banquier Edgar-Salomon Stern (1854-1937) et l'épouse de Bertrand Sauvan d'Aramon. Ce député du 15e arrondissement de Paris vota les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. 
Les deux suivantes sont les filles du banquier Louis Stern (1840-1900) et d'Ernesta de Hierschel (1854-1926), plus connue sous son nom de plume Maria Star, qui tenait un salon littéraire réputé, chez elle, au 68 rue du Faubourg Saint-Honoré.

La référence citée est double : la lettre du 3 juillet 1942 de Bernard Ménétrel, secrétaire particulier de Pétain (Archives Nationales F60 1 485) et l'ouvrage référence "L'Etoile Jaune" de l'historien Léon Poliakov, paru en 1949 et réédité en 1999 (page 62). 
Page 345, les historiens soulignent : " Les Allemands considérèrent avec froideur ces requêtes ainsi que plusieurs autres. Ils accordèrent une poignée d'exemptions provisoires (parmi lesquelles les trois amies de Pétain, Mme de Brinon et la veuve d'Henri Bergson), mais refusèrent en général d'accueillir favorablement de telles demandes ".
En dépit des très nombreux enrichissements apportés à leur nouvelle édition, Marrus et Paxton n'ont rien rajouté au chapitre des exemptions. Les passages concernés de la première édition de "Vichy et les Juifs", parue en 1981, sont reproduits à l'identique.

Ménétrel, dans sa lettre, transmettra effectivement à de Brinon deux demandes précises en faveur des filles du baron Stern.
Il écrit : " Le Maréchal a été heureux de savoir que sa demande avait été prise en considération et il a été sensible à la réponse qui lui a été faite.
Vous voudrez bien, je vous prie, en son nom remercier les Autorités Allemandes de leur compréhension.
Vous pourrez faire savoir que les dérogations ne peuvent être, dans l'esprit du Maréchal, que tout à fait individuelles et qu'elles ne seront dictées que par des considérations d'ordre familial.
Ainsi que vous me l'avez demandé, voici quelques renseignements concernant les deux demandes qui ont été formulées verbalement pour :
1) Mme de Chasseloup-Laubat,
2) Mme de Langlade, née Lucie Stern, soeur de la Marquise de Chasseloup-Laubat.
(...)

Je pense qu'à ces demandes pourrait être jointe celle de Mme la Générale Billotte, dont je vous avais adressé la lettre reçue par le Maréchal, ainsi que copie de la réponse que je lui ai faite " (NDLR : née Catherine Nathan (1883-1965), fille de Ezra Nathan et Rebecca Finkelstein, la générale Billotte n'obtiendra pas d'exemption. Elle était la veuve depuis mai 1940 du général Gaston Billotte, gouverneur militaire de Paris de 1937 à 1939).

Léon Poliakov, premier historien à avoir travaillé sur le fonds d'archives de la Gestapo - conservé au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) du Mémorial de la Shoah -, se voulait prudent.
Dans son livre "L'Etoile Jaune", écrit en 1949, il cite seulement  deux exemptions : la comtesse d'Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat et "un troisième cas que nous n'avons pas pu identifier ". Une inconnue qui perdurera.

En 1979, le journaliste-historien Henri Amouroux, dans " La vie des français sous l'Occupation " (Fayard), pages 382 et 383, confirme ce doute et se limite à nommer deux cas sur trois  : " Avec Mme de Brinon sont également exemptées trois personnes (dont la comtesse d'Aramon et la marquise de Chasseloup-Laubat), en faveur desquelles le maréchal Pétain est intervenu le 12 juin 1942 ".

En 1985, l'historien Maurice Rajsfus dans "La police de Vichy" (Le Cherche Midi), au chapitre de la police française et l'étoile jaune, parle "d'un certain nombre de dérogations au port de l'étoile jaune" et cite (page 109) celles accordées à Mme de Brinon, à la comtesse d'Aramon et à la marquise de Chasseloup-Laubat, en citant les sources documentaires respectives (CDJC-XXVa 174 et 175). 
Mais en 2002, dans son livre "Opération Etoile Jaune" (Le Cherche Midi), Rajsfus introduit nommément une troisième personne : à la page 74, outre les exemptions accordées à Mme de Brinon, la comtesse d'Aramon, et la marquise de Chasseloup-Laubat, il rajoute Mme Pierre Girot de Langlade, déjà citée en 1981 par Marrus et Paxton.
Sa source mentionne une série de documents du CDJC sur les exemptions, des cotes XXVa-164 à 206.
Le premier document
est la note du 25 août 1942, signée Röthke (l'adjoint de Dannecker, chef à Paris, de la section IV J de la Gestapo), qui fait état de 26 exemptions.
Outre Mme de Brinon, citée en premier, est indiqué sans précision nominative " trois exemptions sollicitées par le maréchal Pétain ".
Le dernier document (CDJC-XXVa-206a) date du 1er juin 1943. A la lettre signée par Hagen, chef d'état major de la SS, adressé à Fernand de Brinon, l'ambassadeur de Vichy à Paris, sont joints les trois certificats de Mme de Brinon, de la marquise de Chasseloup-Laubat et de la comtesse d'Aramon. Des certificats valables jusqu'au 31 août 1943.
Les autres documents concernent diverses exemptions "pour motifs économiques", "des juifs travaillant avec la police anti-juive", le contre-espionnage, et une série de mesures individuelles.
Concernant la veuve de Bergson - qui d'après Marrus et Paxton bénéficia d'une exemption alors qu'il s'agissait d'une proposition, restée sans suite, comme pour Maurice Goudeket, le mari de l'écrivain Colette. (document CDJC-XLIXa-91b)

Au final, aucun document du fonds de la Gestapo, ne contient l'exemption prévue pour Mme Girot de Langlade. 

Bernard de Langlade :
" les historiens ont
recopié l'erreur "

Transformé en hôpital militaire en 1914, le château de Cuts a été incendié en 1917. Il sera reconstruit en 1926
Le maréchal Pétain connaissait bien la baronne Girot de Langlade, qui l'invitait aux chasses organisées dans son château de Cuts (Oise). Un département qui n'avait pas de secret pour Pétain. Il y installa son quartier général en 1916 à Noailles, et le Grand Quartier Général à Compiègne d'avril 1917 à mars 1918. Le château, transformé en hôpital militaire en 1914, brûla pendant la guerre, en 1917
Pétain fréquentait aussi le domicile parisien de la famille, 10 rue Léonard-de-Vinci, dans le 16e.
Lorsque le 16 mai 1940, Pétain, ambassadeur de France en Espagne, rentre à Paris à la demande du président du conseil Paul Reynaud, il voyage dans le même train que Mme de Langlade, qui se trouvait alors en villégiature à Biarritz.
Courrier de l'Oise du 19 juin 1927
Pétain fut également le témoin de mariage de Yolande de Chasseloup-Laubat, fille de la marquise, mariée le 8 juin 1927 à Fernand de Seroux. (lire ci-contre la coupure de presse)

Lucie Ernesta Henriette Stern, née à Paris le 20 octobre 1882, s'était convertie au catholicisme en 1911, sept ans après son mariage, le 9 avril 1904, avec le baron Pierre Girot de Langlade (1869-1931), dont elle aura un fils, Louis, en 1905.
Présidente de la Croix-Rouge de l'Oise, membre de plusieurs oeuvres sociales, elle monta même un dispensaire.
Mme Girot de Langlade était une habituée des salons de la préfecture, et se croyait à l'abri du danger.
Son petit-fils, Bernard, 77 ans, se souvient très bien de l'avoir vue arborant son étoile : 
" Tout le monde lui avait dit de partir mais elle ne voyait aucune raison de le faire. Le matin de son arrestation, nous avions fait une promenade ensemble. J'avais alors six ans." 
A propos de son exemption d'étoile, il estime que les historiens " n'ont fait que recopier une erreur historique. Elle a aussi été entretenue en 2005, par le roman "Lutétia", de Pierre Assouline. J'ai écrit à Robert Paxton pour lui dire que ma grand-mère n'a jamais bénéficié d'exemption d'étoile. Il s'est déclaré "ennuyé" dans sa réponse, mais l'erreur a été reproduite à nouveau " (NDLR : "Lutétia", p. 266, éditions Gallimard).

L'arrestation 

Le 3 janvier 1944, à l'heure du repas, des allemands se présentent au château de Cuts. 
Bernard de Langlade se souvient : " J'étais avec mes trois frères et ma mère. Quand elle s'est levée, ils lui ont dit : ce n'est pas vous ! Elle les a conduits à ma grand-mère qui habitait à trois cents mètres. On lui demanda de rassembler des affaires ". 
Mme Girot de Langlade monta à bord d'un camion bâché, qui n'était pas gardé. Elle sera dirigée sur Noyon.
" Elle n'avait pas conscience de ce qui se passait et pensait qu'il s'agissait d'une simple vérification d'identité " estime Bernard de Langlade.
Le reçu d'internement à Drancy
Le 4 janvier, elle passa la nuit à Royallieu avant d'être transférée à Drancy, le lendemain.
Le reçu administratif du camp, signé du chef de la police, porte le matricule 10757 et la baronne déposa la somme de 4.025 F.

Girot au lieu de Langlade

Malgré les réclamations de sa famille pendant la quinzaine de jours qui sépareront son arrestation de sa déportation, et des renseignements transmis par une infirmière de la Croix-Rouge, la baronne ne sera pas libérée. 
Aujourd'hui encore, sa famille estime que ce refus est lié à une confusion de nom. 
Enregistrée sous le simple patronyme Langlade, les démarches concernaient une dame...Girot.
Le 20 janvier 1944, elle fera partie du convoi n°66 pour Auschwitz où se trouvait aussi la soeur de Max Jacob, Myrté-Léa, le champion olympique de natation Albert Nakache, sa femme Paule et sa fille Annie, les parents du résistant Raymond Aubrac.

Madame Girot de Langlade périra dans la chambre à gaz le 24 janvier 1944.
Un certificat, établi le 25 juillet 1945, par le bureau des fichiers des déportés politiques stipule bien Madame de Langlade, née Stern, " n'est pas rentrée " de déportation...
Un autre certificat, du Ministère des anciens combattants et victimes de guerre, établi au nom de Madame Girot de Langlade, confirme sa "présomption de décès". 
Soixante et onze ans après les faits, son petit-fils tente une explication à l'arrestation de sa grand-mère : " Sa soeur, la marquise de Chasseloup-Laubat n'a pas été inquiétée. Les allemands ont profité du fait que ma grand-mère était veuve depuis 1931. Elle était plus vulnérable ".  

Thierry Noël-Guitelman

jeudi 5 novembre 2015

"Le Fils de Saul" : la dignité humaine contre la barbarie

Géza Rörig interprète le rôle de Saul Ausländer dans "Le Fils de Saul" du hongrois László Nemes
Allez voir « Le Fils de Saul », du hongrois László Nemes, grand prix du jury à Cannes !
Ce film - qui atomise au passage les partisans du « détail » - oppose la barbarie mortifère à l’humanité d’un père.
Auschwitz, été 1944 : 12.000 Juifs, hommes, femmes et enfants sont assassinés chaque jour...
Saul Ausländer - interprété par Géza Rörig - est membre du Sonderkommando qui participe à l’extermination massive : forcer les déportés à se déshabiller, les pousser vers la « douche » des chambres à gaz, avec la fausse promesse d’un thé chaud et d’un travail, puis une fois gazés, déverser les monceaux de cadavres dans les fours crématoires...
Saul croit reconnaître son fils qui, au sortir de la chambre à gaz respire encore malgré le Zyklon B. Un allemand l’étouffera avec ses mains...
Saul n’aura plus alors qu’une seule idée en tête : lui éviter le four pour l’enterrer dignement avec le kaddish d’un rabbin. Un projet individuel complètement fou alors que le commando prépare une révolte collective.
Nemes ne cherche pas à montrer l’inmontrable crime de la Shoah.
Caméra aimantée au personnage, arrière-plans flous empêchant toute impudeur. L’horreur n’est que suggérée, l’image incomplète renforcée par les sons, les cris des victimes, le tambourinement des mains affolées contre les portes, les vocifèrements nazis. On imagine l’odeur, on assiste à peine à l’horreur...
Le prochain convoi arrive déjà, il faut nettoyer et quand les crématoires saturent, les fosses se remplissent, une balle dans la tête pour accélérer le mouvement.
Saul réussira à cacher son fils avec la complicité du médecin du camp, part à la recherche d’un rabbin, en trouve un qui meurt, croit en trouver un second…
Saul portera le cadavre de son fils mais l’histoire trébuche dans la course vers la liberté. Pas de « happy end » ?
En fait, « Le fils de Saul » magnifie la dignité humaine, une bouée fragile dans l’océan de la mort. Les morts-vivants ont su résister !
Un message universel tellement vrai dans le contexte actuel, qu'il s'agisse du réchauffement climatique ou des fous de DAESH...