lundi 2 janvier 2012

9.837 étrangers dispensés d'étoile jaune

Le 3 mai 1942, Otto Abetz, l’ambassadeur d’Allemagne, décide « d’introduire l’insigne distinctif sans aucun délai ». Il veut réagir énergiquement contre les troubles du 1er mai, où un agent de police a été tué dans un attentat.

Otto Abetz (1903-1958)
Le tribunal militaire de Paris
le condamne à 20 ans de travaux
forcés pour crimes de guerre.
Libéré en avril 1954 il meurt
dans un accident de voiture.
Communistes et juifs sont tenus pour responsables mais lorsqu'il propose d'introduire l'étoile jaune, le chef de la Gestapo, Helmut Knochen, trouve la mesure inadaptée au contexte français.
Dans un rapport qu'il adresse à Berlin le 21 mai, Otto Abetz sera pourtant catégorique :
« L’introduction de l’étoile juive est demandée de toute urgence par le commandement militaire pour des raisons de sécurité de l’armée d’occupation et de même, par le SD de Paris, en raison des attentats qui se sont produits ces derniers jours, dans lesquels il a été prouvé que des Juifs ont agi en tant qu’auteurs ou instigateurs et distributeurs de matériel de propagande anti-allemand ».
Le 5 mai 1942, Abetz profite de la présence de Reinhard Heydrich, l’adjoint de Himmler à la tête des SS, venu à l’ambassade d’Allemagne à Paris pour installer Carl Oberg dans ses fonctions de chef de la Gestapo. 
Heydrich, l'initiateur de la "Solution finale" sera abattu un mois plus tard à Prague, par la résistance tchèque, le 4juin1942.
Reinhard Heydrich


Pour préciser la formulation du texte de la 8e ordonnance, Abetz a réuni Theodor Dannecker, chef du service des affaires juives de la Gestapo et commandant du camp de Drancy – qui réclame l’introduction de l’étoile depuis plusieurs mois – et Carl-Theo Zeitschel, chargé des questions juives à l’ambassade.

Theodor Dannecker dirigea
le service des affaires juives
d'août  1940 à juillet 1942

Dans le texte final, le terme général de « juif » sera retenu, mais il ne sera pas fait mention des nationalités exemptées. Cette mesure avait été prise pour éviter « les représailles contre les ressortissants allemands, ainsi que les interventions des pays neutres ».
Bénéficiaient du dispositif dérogatoire les juifs étrangers des pays suivants : Grande-Bretagne, Etats-Unis, états ennemis d'Amérique centrale ou du sud, les pays neutres (Suisse, Espagne, Brésil) et des alliés de l'Allemagne (Italie, Grèce, Turquie, Bulgarie). (1)

Au total, d'après les prévisions de la Préfecture de police citées par Léon
Poliakov, on comptait 100.455 Juifs astreints au port de l'étoile (61.864 français et 38.591 étrangers) mais 9.837 étrangers se trouvaient dispensés (7.731 hommes et femmes, et 2.106 enfants). Des chiffres publiés dans « L'Etoile jaune » de Léon Poliakov (CDJC – Editions du Centre, Paris 1949, p. 41).
Ces différences entre nationalités entraineront d'ailleurs un certain flou dans les débuts de l'application de la 8e ordonnance, comme en attestent des courriers du 1er juin 1942, du service de propagande du Militärbefehlshaber in Frankreich.
Ils relèvent qu'un " grand nombre de juifs se dissimule, en s'inscrivant comme turcs, arméniens ou roumains, auprès de la police française. Une telle situation est préjudiciable au prestige des autorités allemandes et rendra difficile l'introduction de l'étoile jaune. Ceci pourrait se traduire par un échec si des mesures énergiques n'étaient pas prises ". 
Il est même demandé la création d'une nouvelle organisation de la surveillance " avec l'aide des partis de la collaboration et du PPF qui devrait remplacer la police française ". (2)
Autre demande formulée par Darquier de Pellepoix, commissaire général aux questions juives, qui interroge Dannecker sur l'obligation de l'étoile pour des juifs grecs, soviétiques et des états Baltes. Il est répondu par l'affirmative. (3)
Dans un rapport du 10 juin 1942, le Militärbefehlshaber in Frankreich, note :
« Après cette lourde défaite subie par la propagande ennemie dimanche dernier, celle-ci s’empresse d’utiliser le fait que les ressortissants juifs de certains états sont dispensés du port de l’étoile juive. Les communistes et les Juifs colportent l’affirmation que cette mesure allemande doit toucher, non pas les Juifs, mais au contraire les Français en première ligne.
Les milieux collaborationnistes déclarent ne pas pouvoir comprendre les mesures allemandes, l’appartenance au judaïsme n’étant pas une question de nationalité mais au contraire une question raciale.
Dans ces milieux, on est touché particulièrement par le fait que les Italiens, les Anglais, ou les Américains sont dispensés. On déclare qu’il est inexplicable qu’il existe encore des juifs de nationalité anglaise ou américaine qui se promènent en liberté en zone occupée ; sinon, une telle règlementation serait absolument superflue. Les Juifs mêmes, ceux qui sont touchés par l’obligation du port de l’étoile, pestent surtout contre les Juifs turcs qui en sont dispensés ».
(4)
Le rapport demande « qu’on interdise l’entrée des grandes artères, des cafés, des restaurants, théâtres, et surtout la fréquentation des bains publics aux Juifs ».Et le rapport conclue que « s’il est inévitable de dispenser, pour des raisons politiques, les
ressortissants de certains pays du port de l’étoile, il faut que cette question disparaisse le plus vite possible de la discussion publique ».

A propos du cas turc, citons la lettre du préfet de l'Eure, du 5 novembre 1942, au commissaire général aux questions juives, qui répond que M. Benjamin Mechoulan, juif turc, est "momentanément dispensé" de l'étoile. (4bis) 
Le préfet précise que, d'après la circulaire du chef suprême des SS et de la police, les Juifs
ressortissants étrangers "qui porteront l'étoile seront ceux dont les pays appliquent aussi cette mesure".

Et les juifs allemands ?

A l'UGIF(Union générale des israélites de France) on va même interroger la Sipo-SD pour vérifier si " les juifs allemands, dépossédés de la nationalité allemande, sont exemptés ", suite à des cas de non-distribution d'étoile au commissariat de Neuilly. (5)
D'après une enquête de la préfecture de Seine-et-Oise, des étoiles n'ont pas été distribuées à des juifs allemands par les commissariats du Vésinet et de Deuil, parce qu'ils " avaient cru devoir s'en tenir à l'énumération des nationalités figurant à l'annexe de l'ordonnance allemande ". (6)

Au camp de Drancy

A Drancy, la distribution des étoiles commence le 15 juin 1942.
La note interne va au delà des prescriptions de l'ordonnance : l'insigne devra être porté par " les juifs français, polonais, slovaques, tchèques, roumains, réfugiés russes, soviétiques, allemands, réfugiés allemands, ex-autrichiens, apatrides, estoniens, hollandais, belges, lettons et indéterminés ". (7)
Des nationalités sont vite rajoutées : le 10 juin 1942, un télégramme de Berlin mentionne la Bohémie (8). Début juillet, un complément à la 8e ordonnance concerne les juifs hongrois (9). Les juifs russes doivent aussi porter l'étoile, qu'ils viennent ou non des territoires occupés. (10)
Les objectifs de la déportation vont croissants et Röthke, le chef du service juif de la Sipo-SD s'interroge même sur le sort des juifs internés à Drancy pour infraction au port de l'étoile.
Il se demande si " seuls les juifs apatrides sont contraints au port de l'étoile et sont menacés de déportation en cas d'infraction à cette obligation ou si cette mesure s'applique à l'ensemble des juifs ". (11)

Pas de restriction aux déportations

La question de l'étoile cristallise les points de vue sur l'accélération des déportations : dans une note, Carl-Theo Zeitschel, chargé des questions juives à l'ambassade d'Allemagne, s'adressant à Horst Ahnert, l'adjoint de Röthke, affirme sa position : " Si on avait introduit le port de l'étoile jaune pour tous les juifs sans distinction de nationalité, aucun état n'aurait bronché. L'outrecuidance, ces derniers temps, du consulat général italien passe franchement les bornes : il en est à exiger d'être consulté avant que ne soient décrétées d'autres mesures qui toucheraient également ses ressortissants ! (...) Pour la Bulgarie, le port de l'insigne distinctif est applicable sans restriction. La déportation est également possible sans restriction. Il est donc indispensable d'obliger les juifs - à tout le moins ceux venant de tous les pays européens et aussi des Turcs- qui n'auraient pas jusqu'ici à porter l'étoile jaune, à l'arborer d'icile 1er novembre 1942 au plus tard, à moins qu'ils ne soient repris par leur pays d'origine ". (12)
Bulgarie et Roumanie figurent dans la marge. Début septembre, les bulgares seront contraints à l'étoile. (13)
Röthke considère que Vichy ne participe pas assez activement à la solution de la Question juive : début septembre 1942, il propose une loi sur la dénaturalisation des juifs et menace de rafler les porteurs d'étoile et de déporter les juifs " sans égard de leur nationalité française éventuelle, seulement 7000 juifs apatrides " ayant été arrêtés en zone libre. (14)
Les juifs roumains, astreints à l'étoile, ont d'abord bénéficié d'une protection consulaire, appuyée par les diplomates roumains à Berlin, leur évitant les rafles de juillet 1942, mais le 24 septembre ce sera la grande rafle des juifs roumains de région parisienne avec 1574 arrestations : 562 hommes, 829 femmes et 183 enfants.
Les convois n° 37 et 38 comprendront 729 et 609 juifs roumains...

La protection italienne

Les ressortissants italiens, alliés de l'Allemagne, bénéficiaient de l'exemption du port de l'étoile. C'est dans ce contexte que Cécilia Kriser, née Tosoni-Pittoni, dépose le 17 juin 1942, au Consulat général d'Italie à Paris, une demande en faveur de son mari Alfred Kriser, 58 ans, né à Vienne. (15)
A partir du 11 novembre 1942, la Wehrmacht envahit la zone libre et l'armée italienne occupe les départements français du sud-est : Savoie, Haute-Savoie, Isère, Drôme, Hautes et Basses Alpes, Alpes-Maritimes, Var, une partie du Vaucluse et la Corse.
Cette occupation italienne permettra la protection des juifs grâce à Alberto Calisse, le consul général italien à Nice, qui s'opposa à la loi vichyste du 11 décembre 1942, obligeant de porter la mention "JUIF" sur les papiers d'identité. Il rappela notamment au préfet régional les termes de la convention du 3 juin 1930 entre l'Italie et la France, stipulant que " les citoyens de "race" hébraïque conservent pleinement leur nationalité italienne et ne peuvent être soumis en France à des dispositions contraires ".(16)
Et lorsque le 18 février 1943, l'ordre est donné à la police de procéder à de nouvelles rafles de juifs étrangers en zone sud, les Italiens protègeront les juifs.
Des rapatriements des juifs italiens sont même prévus via les consulats italiens avec la date limite du 31 mars 1943.
Cette attitude qui tranche avec les persécutions antisémites développées dès 1938 dans l'Italie fasciste de Mussolini s'explique par l'influence sur ce dernier de Guiseppe Bastianini.
Ce secrétaire d'Etat hostile aux Allemands, informe Mussolini de ce qui se passe : " Nous connaissons le sort qui attend les Juifs livrés aux Allemands. Ils seront tous gazés sans distinction, des vieilles femmes aux bébés ". Il ajoute un rapport sur les déportations en Pologne accompagnée d'une note indiquant " qu'aucun pays - pas même l'Allemagne alliée - de pourrait prétendre associer l'Italie, berceau de la chrétienté et du droit à ces forfaits pour lesquels le peuple d'Italie devrait peut-être rendre compte un jour ". (17)
Sous la pression allemande, l'Inspecteur général de police Lo Spinoso est envoyé début avril 1943 à Nice pour faire appliquer les mesures anti-juives mais le résultat de sa mission sera totalement à l'inverse des souhaits allemands. En relation avec le banquier juif Angelo Donati, il facilitera l'accueil des réfugiés. (18)
Le plan Donati prévoyait même l'évacuation de 30.000 réfugiés juifs à Menton. (19)
Un commissariat pour la Question juive sera ouvert à Nice, villa de Surany à Cimiez, et 2400 juifs sont transportés à Saint-Martin Vésubie, Le Moustier, Megève, Saint-Gervais et Combloux. (20)
Le 8 septembre 1943, l'Italie annonce sa capitulation et les rapatriements sont stoppés.
L'occupation italienne prend fin, et l'armée allemande prend le relais. Dès l'arrive des troupes à Nice, le 9 septembre, des milliers de juifs sont arrêtés sous les ordres d'Aloïs Brunner, commandant du camp de Drancy, venu sur place diriger les opération.
Des rafles sont organisées depuis son QG de l'hôtel Excelsior. Il ira en personne au consulat italien pour récupérer les dossiers... mais les diplomates présents lui diront qu'ils ont été transférés à Rome !
Entre le 17 septembre et le 16 décembre, 1850 juifs seront arrêtés et déportés. (21)

Lire " L'occupation italienne et ses ambiguités - l'exemple des Alpes-Maritimes de 1939 à 1945 " par Jean-Louis Panicacci.

(1) CDJC-XLIXa-13 Lettre du 14 mai 1942 de Theodor Dannecker, chef de la section IV J de la Gestapo à Paris.
(2) CDJC-XLIXa-19 et XXVI-24
(3) CDJC-XXXVI-41 et 42  Courrier du 3 juin 1942.
(4) CDJC-XLIXa-32 Rapport du 10 juin 1942.
(4bis) CDJC-XXXVI-68 Lettre du 5 novembre 1942.
(5) CDJC-XLIXa-63 Lettre du 6 juin 1942 de Leo Israelowicz.
(6) CDJC-XLIXa-103 Lettre du 9 juillet 1942 adressée au Kreiskommandant de Versailles.
(7) CDJC-CCCLXXVII-5 Note du 18 juin 1942 du commandant Laurent.
(8) CDJC-XLIXa-79
(9) CDJC-XLIXa-99 Lettre de Oberg du 8 juillet 1942.
(10) CDJC-XLIXa-40 Lettre du 1er juillet 1942 du Dr Von Craushaar, Militärbefehlshaber in Belgien und Nordfrankreich.
(11) CDJC-XXVb-140 Note de Röthke à Knochen, du 26 août 1942.
(12) CDJC-VI-194 Note du 1er septembre 1942.
(13) CDJC-XLIXa-43 Note de Oberg
CDJC-LXXV-230 Annexe de Oberg du 18 septembre 1942.
(14) CDJC-XXVb-156 Note de Röthke du 9 septembre 1942 à Knochen, Lischka et Hagen, suite à son entretien avec Jean Leguay, secrétaire général de la police, évoquant la déportation des juifs de zone libre.
(15) CDJC-XXVa-340 Trois documents du 17 au 30 juin 1942, concernant l'exemption en faveur d'Alfred Kriser. 
(16) Archives départementales des Alpes-Maritimes 616 W 242. Télégramme du 14 décembre 1942.
(17) CDJC-I-43 et I-44 Lettre datée du 6 avril 1943 de Knochen à Eichmann sur l'émigration des juifs de Marseille vers les territoires occupés par l'armée italienne.
(18) CDJC-CCVVIII-22 Témoignage d'Angelo Donati.
(19) CDJC-I-59 et I-60 Rapport d'interrogatoire du 20 octobre 1943 par la Sipo-SD de Nice de Germaine Meyer, secrétaire de Donati, qui indique avoir participé à un groupe de résistants qui a distribué 250 fausses cartes d'identité et des déclarations d'adoption d'enfants italiens.
(20) CDJC-I-50 Rapport du 26 mai 1943 du SS-Obersturmführer Moritz.
(21) Serge Klarsfeld : "Nice, Hôtel Excelsior" (1998)

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