dimanche 11 décembre 2011

L'exemption d'Ida Seurat-Guitelman obtenue avec l'aide Hennequin, organisateur de la rafle du Vél d'Hiv

Policier de base, bien recommandé auprès des autorités allemandes, Emile Seurat a réussi à obtenir une exemption d'étoile pour sa femme Ida Guitelman. 
Un cas rare, lié aux dispositions particulières concernant les mariages mixtes ou à un exceptionnel soutien sur fond de corporatisme policier ?


Emile Seurat
Emile Seurat avait 35 ans. Ce simple gardien de la paix, ancien chauffeur du maréchal Foch pendant son service militaire, rédigea le 27 octobre 1942 cette courte lettre manuscrite à l'attention du Commandant du " Service juif allemand " :
" Je me permets de solliciter de votre haute bienveillance une dérogation pour le port de l'insigne de ma femme, Seurat, Ida, née Guitelman, le 7 septembre 1915 à Paris. Française d'origine Israélite, mariée à Paris le 29 juin 1935.
J'ai un fils né en 1938, baptisé catholique, inscrit dans une école chrétienne.
Je suis gardien de la paix, Préfecture de Police Paris depuis le 4 janvier 1932.
J'affirme que ma femme ne pratique pas la religion juive.
Dans l'espoir que ma demande sera accueillie favorablement je vous prie de croire Monsieur le Commandant à mes respectueuses salutations ". (1)
Il l'envoie à la bonne adresse, au 31 bis, avenue Foch à Paris, où se trouve le service IV J de la Gestapo, chargé des questions juives. 
Sa requête est parfaitement recevable.
Le 9 mai 1942, Otto Abetz, dans un rapport adressé à Berlin, évoquait une situation analogue : " en ce qui concerne la question des mariages mixtes, il a été convenu que le conjoint juif ne portera pas l'étoile, au cas où des enfants qui ne sont pas considérés comme Juifs, sont issus de ce mariage " (CDJC-XLIXa-11, message télétypé, cité par Poliakov dans L'Etoile Jaune, Editions du Centre, Paris, 1949). 

Cette disposition ne sera appliquée qu'aux Juifs de Belgique et du Nord de la France. (CDJC YIVO 18-15).
Emile Seurat soulignait que son fils avait été baptisé catholique.
Pour appuyer sa demande, il avait obtenu le soutien particulièrement efficace de son chef, Emile Hennequin, le directeur de la police municipale très impliqué dans l'organisation de la rafle du Vél d'Hiv, grâce à un courrier daté du 30 octobre 1942 :
Le certificat signé par Emile Hennequin
" Je soussigné, Directeur de la Police Municipale, certifie que M. Seurat, Emile, est employé à la Préfecture de Police en qualité de Gardien de la Paix.
M. Seurat est un excellent agent, d'un bon esprit, dévoué et travailleur". (2)

La recommandation ne fait pas référence à la demande d'exemption mais vient seulement la compléter
en gage de sérieux.
Que recouvre vraiment la mention " bon esprit " ?
On ignore les conditions précises dans lesquelles ce soutien a été demandé et obtenu car Hennequin n'a jamais fait de cadeaux aux juifs. 
Emile Hennequin (photo SHPF)

Né en 1887 à Paris, il débute dans la police de 1910 à 1912, comme agent de la police impériale de Russie, à l'ambassade de Paris, puis devient inspecteur stagiaire à la direction générale des recherches de la préfecture de police. Titularisé, il entre à la police judiciaire en 1913, puis est affecté dans divers commissariats parisiens, et en 1922 à Levallois, puis Courbevoie en 1925. De 1927 à 1934, il exerce en Indochine avant d'intégrer la police municipale. Il devient commissaire du 15e en 1936, puis commissaire principal du 9e en 1937 et commissaire divisionnaire en 1938. Il est nommé directeur adjoint de la police municipale le 1er décembre 1940, puis directeur un an plus tard, et directeur général au 1er janvier 1943.
Emile Hennequin a notamment été l'organisateur du dispositif de distribution de l'étoile (dans sa circulaire du 1er juin 1942 - CDJC-XX-29 - adressée aux commissaires de police il annonce que du personnel supplémentaire de l'administration centrale va être détaché pour apporter de l'aide au personnel des commissariats où les juifs doivent retirer "l'insigne des juifs").
Le 6 juin 1942, il signe la circulaire prévoyant l'arrestation des parents d'enfants juifs dépourvus d'étoile...
Lors de la rafle du Vél d'Hiv il signe les directives adressées aux policiers et la note ordonnant la réquisition des cinquante autobus destinés à transporter les personnes arrêtées jusqu'au vélodrome de la rue Nélaton, dans le 15e arrondissement.
Rafle après rafle, Hennequin ne montrera aucune humanité. 
Arrêté le 27 août 1944, il est révoqué et jugé en 1947. Il sera condamné à huit ans de travaux forcés, à la dégradation nationale et à sa radiation de l'Ordre de la Légion d'Honneur. Gracié en juin 1948, il est mis à la retraite d'office. (source : Société Française d'Histoire de la Police)

Entre le gardien Emile Seurat et son chef Emile Hennequin, s'agissait-il d'une simple solidarité policière ? 
Sa mansuétude paraît surprenante compte tenu de sa forte implication dans la chasse aux Juifs.
Comment expliquer ce " coup de pouce " en faveur du mari d'une juive ? 
A-t-il imposé à Emile Seurat une contrepartie ?
Le mystère demeure mais il n'aura fallu qu'une semaine pour qu'Ida Seurat-Guitelman obtienne sa précieuse dérogation datée du 4 novembre 1942. 
Le document précise qu'elle est  valable jusqu'au 31 janvier 1943, la prolongation allant jusqu'au 30 avril 1943. 
Un répit de six mois, bien utile.
CDJC-XXVa-203 - L'exemption accordée à Ida Seurat-Guitelman le 4 novembre 1942

Activités clandestines

La hiérarchie policière ignore sans doute que depuis février-mars 1941, Emile Seurat fait de la résistance.
Il assure de façon permanente des liaisons de renseignements pour le réseau CDM (Camouflage de Matériel de guerre de l'armée) via des sociétés de transport repliées en zone sud (Eclair, à Marseille, avec ses annexes à Lyon, Valence, Annecy, Chambéry, Paris ; les Rapides Côte d'Azur à Nice).
Il fournit notamment des papiers d'identité à des maquisards recherchés et aide des familles juives et des résistants à passer en zone libre. (3)
A son frère Jean, arrêté à Lyon le 10 décembre 1943 puis transféré à la prison de Fresnes, il rendra visite et obtiendra ainsi de précieux renseignements sur d'autres membres du réseau, arrêtés. 
De janvier à mai 1944, la presque totalité des dirigeants du CDM sera arrêtée mais Emile Seurat réussira à maintenir le lien entre les membres encore en liberté et leur nouveau chef, de Brétizel, en lui procurant de fausses identités (Orsetti, Lefebvre, Borel, Le Baron). (précisions reprises sue le site des Français Libres)
Ces activités ne plaisaient pas à tout le monde et début septembre 1942, Seurat sera dénoncé par une lettre anonyme à la Kommandantur, place de l'Opéra.
Le courrier souligne qu'il est marié à une israélite en infraction avec les ordonnances allemandes, et qu'il fait entrer des jeunes dans la police pour les soustraire au service du travail obligatoire. 
La lettre est enregistrée mais l'inspecteur Robert Rousée, interprète, qui en a eu connaissance, prévient Emile Seurat.
Méfiant, il donne rendez-vous à ce collègue devant le commissariat de la rue du Mont-Cenis, en fin de soirée, où il avait des " copains sûrs, pour le protéger au cas où ".
" Pourquoi me prévenez-vous ? demande Emile.
Rousée répond : " J'ai vu que vous étiez dans la police ". (4)

La contribution d'Alfred Jurgens

Ida Seurat-Guitelman (propriété de l'auteur)
Le 12 mai 1943, à 6 h du matin, on sonne au domicile du couple Seurat, au 7, rue de Trétaigne, dans le 18e.
" Police ! " Un policier allemand est accompagné d'un français.
Plus de 60 ans après les faits, Ida en tremble encore : " Mes cheveux se sont dressés sur la tête. J'ai été conduite au 11 rue des Saussaies et je me suis retrouvée dans une cellule de quelques mètres carrés. A plusieurs reprises un garde allemand m'a donné des coups de bottes. J'entend encore un gradé allemand dire à mon mari : " M. Seurat, vous avez été victime d'une délation " ". (5)

Une fois de plus Emile Seurat fait jouer la solidarité policière. Il s'adresse à Alfred Jurgens qui fera libérer Ida.
Cet Alsacien, né à Saverne (Bas-Rhin) le 8 août 1914, débute comme gardien de la paix en 1938. Il sera détaché au service allemand des questions juives le 17 décembre 1940 et devient inspecteur spécial le 16 mai 1944. 
Il appartient à la troisième section des Renseignements Généraux, le service de la sous-direction des Affaires Juives, très actif dans les arrestations. 
Jurgens y est détaché comme interprète par le préfet de Police depuis 1941. (6)
Grâce à lui, Emile Seurat récupère les fiches de recensement de la famille d'Ida, ses parents mais aussi ses trois soeurs, leurs enfants, et son jeune frère.
Sima est née en 1872 à Odessa. Nouchem, son mari, est né en 1878 à Kichinev.
Ils échapperont aux pogroms de la Russie tsariste en s'exilant en Turquie.
Deux premières filles naîtront à Constantinople, Frida en 1908, et Caroline en 1910.
En 1913, direction Marseille, puis Paris, où ils arrivent en septembre, et seront domiciliés au 1 rue Bachelet, dans le 18e.
En 1915 naîtra Ida, puis Jeannette en 1920 et Maurice en 1923.
Les Guitelman seront naturalisés français par décret du 20 mai 1927.

Nouchem et Sima Guitelman (propriété de l'auteur)
Dans cette famille où les parents parlent yiddish, on respecte les fêtes et les traditions juives, mais on souhaite s'intégrer au plus vite dans cette société française si accueillante. 
Sima donne dans le " shmatès " et la brocante, Nouchem, tailleur, est spécialisé dans la boutonnière à domicile.
Ida et Jeannette sont mariées à des " goys ". 
Jeannette, employée aux Galeries Lafayette, partira en juin 1940 pour Limoges où le magasin a replié une partie de son personnel. Elle y travaillera jusqu'au 31 juillet 1941. Puis, avec son jeune frère et ses parents, elle sera cachée en Seine-et-Marne, à Nemours, chez ses beaux-parents.
Le frère de Sima, Nathan Abramovitch, né le 18 décembre 1869 à Odessa n'a pas eu la même chance. Avec son épouse Sophie, ils seront arrêtés et déportés à Auschwitz par le convoi n° 49 au départ de Drancy le 2 mars 1943. Ils habitaient 7, rue de la Clef à Paris 5e.

Le geste de Jurgens aura donc été déterminant pour le sauvetage d'une grande partie de cette famille qui vivait dans le 18e arrondissement, quartier très exposé aux arrestations. Michel et Jeanine, les enfants de Caroline et Frida, qui fréquentaient le patronage de la Maison Verte dirigé par le pasteur protestant Jean Jousselin, seront cachés de mai 1943 jusqu'à la libération, au château de Cappy, à Verberie, dans l'Oise. Quelque 137 jeunes et quelques adultes, tous juifs, échapperont ainsi à la déportation (le pasteur Jousselin a été fait Juste devant les Nations, en 1980).


Membre du service Permilleux, spécialisé dans la répression anti-juive, Jurgens n'était-il qu'un simple traducteur, accompagnant les allemands au camp de Drancy ? 

Ses collègues, les inspecteurs Laville, Robert, Jalby, Santoni, comptent parmi " les plus acharnés des " mangeurs de juifs " estiment Berlière et Chabrun, dans " Les policiers français sous l'Occupation ". (7)
A la Libération, on lui reprochera 300 arrestations et en avril 1945, devant la commission d'épuration, il déclare qu'aux " Renseignements généraux on m'en a relevé 48 ". 
Il reconnaîtra seulement les " arrestations de juifs trafiquants avec la Gestapo ". " Je n'avais aucune qualité pour faire des arrestations. Personnellement, je n'ai fait aucune arrestation de mon propre chef. Je n'ai fait qu'y assister " expliquera-t-il devant la commission d'épuration. Il précise aussi " Je suis arrivé à Drancy avec Dannecker à Drancy. J'y suis allé également avec Henrichson pour me charger de faire les traductions. " (8)
Il dira avoir toujours agi en qualité de bon français et, devant ses juges, il posa cette lourde question : " Est-ce que je devais sacrifier mon père et ma mère ? ", expliquant le chantage dont il était l'objet.

Suspendu le 1er septembre 1944, révoqué sans pension à la Libération, Jurgens verra son dossier classé par le Parquet. Amnistié en 1953, il sera réintégré comme simple sous-brigadier en 1955.
Reclassé en 1962, il est nommé officier adjoint en 1963 puis il passe à l'échelon exceptionnel en 1967 et pourra prendre sa retraite à 55 ans, en 1969.

Quant à Emile Seurat, il comparaîtra aussi devant la commission d'épuration, le 12 mai 1945. (9)
Motif : son refus de participer à partir du 15 août 1944 à la défense de la préfecture de police, en vue de la Libération.
Quand la commission lui demande ce qu'il pense de la République, Emile Seurat répond : 
" Je suis plus heureux en République que du temps des Allemands. Ma femme est israélite. Elle a été arrêtée par des collègues ".
A la question " Quelles étaient vos relations avec les autorités d'occupation ? " il répond :  
" Ils sont venus chercher ma femme chez moi ".
Une comparution finalement sans suite. 
Quelques mois plus tard, il sera nommé inspecteur principal pour son action dans la Résistance et le sauvetage en août 1944 de 32 personnes de son réseau, dont trois officiers généraux et quatre officiers supérieurs, arrêtés pour camouflage d'armes, au moment précis où ils allaient être déportés en Allemagne. (10)



(1) CDJC-XXVa-203 Lettre du 27 octobre 1942.
(2) Maurice Rajsfus : " Opération Etoile jaune " (Le Cherche Midi, 2002) p.119.
Dans " La police de Vichy " (Le Cherche Midi, 1995), Maurice Rajsfus, évoquant ce cas rare (p. 110) parle de " demande à la fois habile et émouvante ".
(3) Le service secret du CDM était dirigé par le Commandant Mollard, arrêté par la Gestapo en septembre 1943.
Une section spéciale du CDM se constitua dans les parcs des sociétés de transport, pour camoufler 8.000 véhicules.
Fin 1941, le CDM était en mesure d'équiper en armes légères le double de l'armée de l'Armistice. Des matériels utilisés par les maquis et en 1944, les stocks non distribués seront mis à disposition de la 1re Armée Française.
Le service du CDM paiera cher son action : 91 morts, 106 déportés et 200 internés.
Le 27 août 1945, le colonel Mollard, de retour de Buchenwald, sera cité par le Général De Gaulle. (Bulletin n°132 de l'Association d'études historiques " Symboles et traditions " (juin 1998). p.7 à 11).
Lire aussi " La première résistance : le camouflage des armes - Les secrets du réseau CDM 1940-1944 ". Philibert de Lois (Editions L'Esprit du Livre, 2010).
(4 et 5) Entretien d'Ida Guitelman avec l'auteur (juin 2004).
(6) Avec Lucien Grand, autre inspecteur-interprète, Jurgens est au service de Dannecker qui dispose ainsi d'un accès direct aux fichiers juifs établis lors du recensement.
L'annexe du service IV-J de l'avenue Foch, installé dans les locaux de l'Ile de la Cité, s'installera au 19, rue de Téhéran.
(7) Jean-Marc Berlière et Laurent Chabrun : " Les policiers français sous l'Occupation " (Perrin, 2001) p. 284-289.
(8) Archives de la Préfecture de Police de Paris. Dossier d'épuration n° KB 59.
(9) Archives de la Préfecture de Police de Paris. Dossier d'épuration n° KB 98;
(10) Lettre manuscrite en possession de l'auteur, du 26 mai 1945, du général Blanc et attestation du chef d'escadron Triquigneaux du 25 août 1944. 
Sont libérés grâce à Emile Seurat : le général de Labretaigne du Marzel, directeur du matériel, et son adjoint le général de brigade Arthaud, le général Pezerat, directeur régional à Clermont-Ferrand, les colonels du Tartre et Foare, le lieutenant-colonel Fallertin, le capitaine Mascaro, l'adjudant-chef Ollier, et 23 civils employés dans les sociétés de transport, tous arrêtés pour camouflage de matériel et motorisation de l'Armée secrète. 
Parmi ces civils se trouvait Francis Gagneraud, directeur régional de la Sté Eclair à Lyon, André Frossard et Jean Seurat.

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