dimanche 11 décembre 2011

Marcel Lattès, le compositeur oublié


Compositeur de talent, Marcel Lattès a bénéficié d'une exemption d'étoile jaune qui lui permettra un répit de quelques mois avant sa déportation en décembre 1943. Retour sur la vie et l'oeuvre de ce musicien oublié.


L'exemption accordée à Marcel Lattès (Mémorial de la Shoah CDJC-XXVa-185)

Marcel Lattès a obtenu une exemption provisoire du port de l'étoile jaune. 
Une mesure applicable à compter du 15 mai 1943, " en attendant qu'il soit statué définitivement sur son ascendance " souligne le document délivré pour quatre mois. 
Ce papier officiel était signé par Röthke, le chef du " service Juif" de la SS à Paris. (1)
On ignore les circonstances exactes et les appuis qui lui ont permis d'obtenir cette exemption mais sa petite-fille, Variety Moszynski, apporte ce témoignage, recueilli  en 2008 : " En 1943, Marcel a reçu un document qui lui permettait de travailler et il avait dû collecter plein de lettres de personnes le plus haut placées possible disant combien il était français ".

Le cadre dérogatoire à la 8e ordonnance allemande du 29 mai 1942 explique cette exemption : le 3 juillet 1923, Marcel Lattès épousa  Yvonne Colsy (1884-1952), originaire de Oissel, en Seine-Maritime, près de Rouen. 
Il s'agissait d'un mariage mixte, son épouse étant catholique. Le cas était d'ailleurs prévu parmi les dérogations possibles :
"Le conjoint juif ne portera pas l'étoile, au cas où des enfants qui ne sont pas considérés comme Juifs, sont issus de ce mariage. " (CDJC-XLIXa-11).

Or, Marcel et Yvonne ont eu un fils, Jean.
Assurément, cette exemption permettra à Marcel Lattès de courir moins de risques lorsque, malgré le couvre-feu, il sortait le soir pour aller travailler pour le cinéma et le théâtre.

Compositeur de talent Marcel Moïse Alfred Lattès, est né à Nice, au 21 rue Gubernatis, le 11 décembre 1886 où habitaient ses parents Lucien Lattès (1851-1932), 35 ans, négociant, originaire de Clermont-Ferrand, et Jeanne Wormser (1861-1922), 25 ans, alsacienne de Bischwiller.
Son père, commandeur de la Légion d'honneur, présidait les sociétés de préparation militaire de la guerre de 14-18. Propriétaire d'un grand magasin de Nice, il devient banquier à Paris en 1902.

A 20 ans, Marcel obtient le premier prix de piano au Conservatoire de Paris en 1906. Il est l'ami d'André Messager et l'élève de Louis-Joseph Diémer, Georges Caussade et Charles-Marie Widor.
Il aurait voulu décrocher le Prix de Rome, comme compositeur, mais le jour du concours, raconte-t-il, "une crise d'appendicite" l'en empêcha, explique-t-il dans une interview donnée chez lui, à Montmartre. (2)
Il débuta en composant des mélodies. Plus tard, il devra sa notoriété aux succès d'oeuvres écrites avec le parolier Albert Willemetz

De la comédie musicale...

Marcel Lattès est l'auteur prolixe d'opérettes et de comédies musicales à succès entre 1908 et 1935. 
En 1919 il écrit la musique de "Maggie", montée en Angleterre, et exportée en France en 1921, au théâtre Marigny. Ce sera un demi-succès, resté moins de trois mois à l'affiche.
La notoriété arriva avec " Le Diable à Paris " (1927, avec Dranem) et surtout " Arsène Lupin banquier ", créée en mai 1930 aux Bouffes Parisiens, par Yves Mirande et Willemetz, avec René Koval et Jean Gabin, comme " jeune premier comique ", d’après l'oeuvre de Maurice  Leblanc (1864-1941), son oncle, marié à Marguerite Wormser (1865-1950), créateur du célèbre personnage "gentleman cambrioleur". (3) 
En 1931, il écrit toute la musique de la Revue des Nouveautés, et des chansons, avec Henri Jeanson. Un spectacle avec Dalio, qui marque les débuts d'Elvire Popesco.
Les musicologues qualifient Lattès de " compositeur savant et subtil orchestrateur, qui possédait aussi un grand sens de la mélodie originale ".  
Dans " Le Diable à Paris ", il intégra des rythmes basques, comme le fandango, vingt ans avant Francis Lopez.

... Aux musiques de films

Avec le déclin de la comédie musicale, il entreprend de 1929 à 1941 une carrière de compositeur de musique pour une quarantaine de films de grands réalisateurs comme Georg Wilhelm Pabst (Du haut en bas, 1933), Karl Anton, Abel Gance (Lucrèce Borgia, 1935, avec Edwige Feuillère), Maurice Tourneur (Avec le sourire, 1936), André Berthomieu, Christian-Jaque, Jean Dréville, Marcel L'Herbier (Entente cordiale, 1939).
Il signa la musique des premiers films de l'argentin Carlos Gardel, tournés en France, " La Casa es seria ", " Esperame " en 1932, et " Melodia de Arrabal " en 1933.
Arletty chantera sa chanson " Et le reste " dans le film " Maquillage " (1932). 
Il écrit aussi des musiques de chansons, comme "Je t'attendrai" en 1932, avec Saint-Granier.
En 1939 il débute l'écriture de la comédie musicale "Histoire d'humour", sur un livret de Léopold Marchand, avec Pierre Fresnay et Yvonne Printemps. La déclaration de guerre enterre cette création...
Sa filmographie s’arrête en 1940 avec " Elles étaient douze femmes " de Georges Lacombe, interprété par Gaby Morlay. (3 bis)
Ses dernières musiques pour les films "Paix sur le Rhin" (1938) et "Entente cordiale" (1939) vantaient la fraternité des peuples...

Pris dans la rafle des "notables"

Marcel Lattès est arrêté le 12 décembre 1941 lors de la rafle dite " des notables israélites ", en représailles d'attentats anti-allemands. 
Une liste du Commissariat Général aux Questions Juives, du 15 janvier 1942, récapitule les français israélites détenus à Compiègne. Marcel Lattès y figure avec la mention : engagé volontaire en 1914 - il servira dans les Ambulances russes aux Armées - croix de guerre et officier de la Légion d'honneur. Il est précisé : un fils officier. (3 ter)

Cette rafle entraîna l'arrestation de 743 Juifs, en grande majorité français, qui seront complétés par 300 Juifs étrangers, choisis à Drancy. Soit un total de 1043 Juifs transférés dans la nuit du 12 au 13 décembre, de l'Ecole Militaire au camp de Royallieu-Compiègne.
Parmi les "raflés", se trouvent quelque 390 chefs d'entreprises et commerçants, 322 artisans, 91 ingénieurs, 63 médecins et dentistes, 33 pharmaciens et chimistes, 31 étudiants, 27 professions libérales, des artistes, 16 avocats, des universitaires, 11 professeurs, et 53 personnes sans profession. (4)
A Compiègne, Lattès croisera René Blumancien directeur du Théâtre de Monte-Carlo et frère de l'ancien président du conseil Léon Blum, Maurice Goudeket, le mari de Colette, mais aussi des ténors du barreau de Paris comme les avocats Pierre Masse, Gaston Crémieux, Théodore Valensi, Edouard Bloch, Maurice Azoulay et Albert Ulmo.

Parmi les raflés se trouve aussi Jean-Jacques Bernard, romancier et dramaturge (fils de Tristan Bernard) qui relatera après guerre sa détention dans «  Le Camp de la mort lente ». 
propos de Lattès, il écrit : «  Le compositeur Marcel Lattès arriva les mains dans ses poches, sans valise, sans couverture, souriant, persuadé et répétant à chacun que cette histoire était cocasse et que nous serions sûrement libérés avant vingt-quatre heures » . (5) 
Le 20 décembre 1941, 73 détenus seront libérés parmi les plus de 65 ans, les malades ou ceux qui ont pu bénéficier d'amicales interventions. 
D'autres libérations interviendront fin décembre pour 38 malades, puis entre le 12 et le 15 mars pour de très grands malades.
Les 550 " israélites " restants intègreront le premier convoi de 1112 déportés, formé à la gare du Bourget-Drancy, qui partira à 19 h 40 de la gare de Compiègne vers Auschwitz, le 27 mars 1942. 
Quelque 170 "inaptes" au travail et des plus de 55 ans avaient été transférés à Drancy le 19 mars, dont Marcel Lattès, sous le matricule 5338. Il sera affecté au service chargé de la confection des matelas. 
Le 3 avril, 80 autres Juifs les rejoindront, pour composer un nouveau convoi.
Parmi eux, Georges Wellers, biologiste d'origine russe. Dans son récit "Un Juif sous Vichy" il précise que le 24 avril 1942, il fut appelé chez le médecin du camp pour " passer une visite obligatoire d'"incorporation" (...) Deux heures après, arriva l'ordre de préparer une déportation. Le lendemain, j'appris que j'étais sur la liste des déportés. En effet, médicalement j'étais de ceux sur lesquels il n'y avait "rien à signaler" et, à cette époque, la règle concernant les maris d'"aryennes" était inconnue à Drancy.
René Blum en fut affecté certainement plus que moi-même. Il alla voir le chef du camp de l'époque, François Montel, puis le médecin. Ensuite il s'adressa à nos amis communs de Compiègne - Pierre Masse et son frère Roger Masse, au compositeur de musique Marcel Lattès - qui étaient réputés influents dans le camp. Toutes ces démarches n'aboutirent à rien. Le 27 je fus tondu et, le 28, je quittai ma chambre". (6)
Le soir, dans un wagon plombé avec 45 camarades, Wellers retrouvera le camp de Compiègne jusqu'au 23 juin, pour retourner à Drancy, puis Monowitz, par le convoi n°76 du 30 juin 1944, Gleiwitz en janvier 1945, puis Buchenwald jusqu'à sa libération le 11 avril par la 3e armée américaine du général Patton.
Resté à Drancy, Marcel Lattès retrouva la liberté en ce printemps 1942. 
Une libération inespérée. 
D'après sa petite-fille, elle fut obtenue grâce aux démarches de  Sacha Guitry (qui obtiendra aussi la libération de Tristan Bernard et de sa femme le 21 octobre 1943, après huit jours d'arrestation) et de Georges Lattès (1882-1969), son frère ainé, avocat et banquier.
Son exemption d'étoile jaune lui permettra de travailler mais le 4 octobre 1943, la police viendra à nouveau l'arrêter à son domicile, au 5 avenue Frochot, dans le 9e (une allée près de Pigalle qui donne sur le 26 rue Victor-Massé)
Une arrestation qui, semble-t-il, aurait eu à voir avec une femme et une dispute avec un officier allemand à la sortie d'une boîte de nuit, précise Variety Moszynski. (7) 
Marcel Lattès sera du convoi n° 64 du 7 décembre 1943 pour Auschwitz. 
Il meurt le 12 décembre, au lendemain de son 57e anniversaire.
En 1947, il est reconnu mort pour la France, et en 1994, mort en déportation, par le Ministre des Anciens Combattants.

Thierry Noël-Guitelman

L'acte de naissance de Marcel Lattès (source Geneanet)
L'acte de naissance de Marcel Lattès (source Geneanet)


(1) CDJC-XXVa-185 Exemption du 15 mai au 15 septembre 1943, et prolongation jusqu'au 30 novembre 1943.
(2) Article paru dans L'Européen du 4 octobre 1935.
(3) Pour découvrir son oeuvre : voir l'Encyclopédie multimédia de la comédie musicale 1918-1940.
(3 bis) Sa filmographie complète sur le site Les Gens du Cinéma.
(3 ter) CDJC-IV-177 Note suivie d'une liste, datées du 15/01/1942, du commandant du camp d'internement de Compiègne, M. Pelzer, adressée au service V du Militärbefehlshaber in Frankreich (MbF), relative aux catégories professionnelles et aux classes d'âge des internés du camp de Compiègne.
(4) Décompte relevé par Serge Klarsfeld : "Vichy-Auschwitz : le rôle de Vichy dans la Solution finale de la question juive en France. 1942" (Fayard, 1983) p. 32
(5) Jean-Jacques Bernard : " Le camp de la mort lente " (Editions Le Manuscrit, 2006) p.40.
(6) Georges Wellers : "Un Juif sous Vichy" Edition Tiresias, 1991, p. 100
(7) Témoignage de sa petite fille Variety Moszynski, recueilli en janvier 2008 (décédée en 2010).

Lire aussi : Anne Sinclair : La rafle des notables (Grasset, 2020)
Annette Wieviorka, Michel Lafitte : A l'intérieur du camp de Drancy (Perrin, 2012)

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