samedi 18 février 2017

Vie économique, indicateurs de police, pillage des oeuvres d'art...


Des exemptions au port de l'étoile seront délivrées pour aider à la prise de contrôle allemande du tissu industriel, facilité par l’Etat français et sa loi du 22 juillet 1941, instaurant « l’aryanisation » et la spoliation des entreprises juives.

Huit exemptions font état de « pressants motifs économiques » (in denen aus dringenden wirtschaftlichen Gründen eine Befreiung erfolgt ist), en faveur de cadres Juifs d'entreprises réquisitionnées par les allemands (Unilever, l'Office central de répartition des produits industriels, les industries chimiques, automobiles, métallurgiques, etc).
Ainsi, le russe Arnold Perlitsch travaillait chez Simca, et avait effectué ses études techniques à Berlin. Dans sa demande d’exemption du 4 juin 1942, la direction de l'usine automobile souligne que sa collaboration est indispensable au fonctionnement de l'entreprise :
« Nous ne pouvons pas actuellement nous passer de cet employé, ni le remplacer étant donné que l'on manque de traducteurs ayant une formation technique supérieure (...)

Il doit être en contact avec les ingénieurs du Reich et nous aimerions beaucoup éviter les difficultés que le port de l'insigne nommé plus haut, soient évitées. »
L'exemption refusée dans un premier temps, est finalement accordée jusqu'au 31 août 1942, date à laquelle il sera remplacé par un ingénieur italien. (28)


Citons d'autres exemptés :
Nadine Fayol, née Picard, en 1896 à Sao Paulo (Brésil), épouse de Henri Fayol, cadre à l'Office central de répartition des produits industriels, section fers et fontes. La demande est transmise le 2 juin 1942 par le Secrétaire d'Etat à la Production Industrielle au chef de la division économique de l'administration militaire allemande. (29) 

Fritz-Jacob Rothschild, courtier spécialisé dans les carburants et huiles, et son épouse Hélène.
« Elle opère uniquement en appartement et elle ne se montre pas dans la rue. Mais elle est tout à fait indissociable de son mari dans ses affaires » écrit le demandeur d'Unilever. Dans un premier temps, l’exemption ne sera pas accordée à l’épouse de F.J. Rothschild. 

Le couple sera même arrêté et interné à Drancy. Une intervention du Dr Matzke, qui dirigeait la Sodeco (Société d’études et de commerce extérieur, spécialisée dans l’achat des matières grasses alimentaires et industrielles) permettra plusieurs prolongations jusqu’au 28 février 1944. (30)
Gaston Nataf
, roumain, dont le travail à l'EMID, l'établissement métallurgique au service de la Marine, est considéré comme « indispensable » estime l'Amirauté. 

En cas d'arrestation il est expressément demandé, en février 1944, de contacter directement Heinz Röthke, le chef du service Juif de la SS. (31)
Mêmes dispositions spéciales pour Robert Eisler, agent économique (25) et Oscar Kostelitz, ingénieur chimiste, dont l'exemption du 6 octobre 1942 mentionne « qu'une arrestation éventuelle suppose une confirmation écrite du service IV J du chef de la Sipo-SD ». (32)
Charles Simon
, catholique mais dont les grands-parents paternels étaient juifs, obtient son exemption le 5 juin 1942. Accordée, elle sera prolongée trois fois jusqu’au 30 août 1943.
Ce courtier, né à Bordeaux le 9 août 1876, a participé avant-guerre à un comité franco-allemand. Sa connaissance dans le domaine des carburants est considérée comme « indispensable ». (33)


Au service de la police...

La collusion des policiers français avec le service IV-B de la Sipo-SD se révéla d’une redoutable efficacité à travers plusieurs structures : la PQJ (Police aux Questions Juives), puis, la SEC (Section d’enquêtes et de contrôle du Commissariat général aux Questions Juives) à partir du 13 août 1942, la troisième section des renseignements généraux, et le service spécial des Affaires Juives à la direction de la police judiciaire de la Préfecture de police de Paris. (34)
Laurent Joly, dans « Vichy dans la « Solution Finale » (Grasset, 2006) rappelle que la SEC arrêta entre 850 et 900 personnes entre l’automne 1942 et l’été 1944, et parmi elles, environ 650 seront déportées à cause du zèle des inspecteurs de la SEC. (35)
Ces services sont constitués de « volontaires avides de chasse au Juif, grisés par leur énorme pouvoir et irrésistiblement séduits par les multiples possibilités d’enrichissement crapuleux », écrira Georges Wellers, dans « Un Juif sous Vichy ». (36)

Pour faciliter leur action, ces services utiliseront des Juifs, devenus indicateurs souvent forcés : André Haffner, directeur de la SEC (Section d’enquêtes et de contrôle du Commissariat général aux questions juives), condamné à mort par contumace en 1949, interrogé par le Tribunal des forces armées en 1956 (où il sera acquitté) témoignera à propos de ces indicateurs : « Des israélites que l’on arrêtait, puis que l’on relâchait à condition qu’ils « donnent » des affaires. Quand ils avaient permis l’arrestation de tous leurs coreligionnaires de leur quartier, on les envoyait à Drancy à leur tour. » (37)
En octobre 1946, Kurt Schendel, ancien secrétaire du service de liaison de l’UGIF, fera une déposition où il dénonce les pratiques de Robert Jodkun, de la Sipo-SD, qui « avait à sa solde des indicateurs, hommes et femmes. » (38) 
Dans le cadre de la même commission rogatoire, une liste de 32 personnes sera fournie lors de l’interrogatoire de l’inspecteur Henri Jalby. 
Plusieurs indicateurs sont Juifs. (39)
Aussi, six exemptions d’étoile jaune seront accordées début juin 1942 à des Juifs 
« travaillant avec la police anti- juive » indicateurs, dénonciateurs.
Elles concernent Roger Nowina, 47 ans, les frères Robert et Claude Lambert, épiciers, 43 et 42 ans, - ils seront déportés avec leurs épouses, respectivement Suzanne, née Bloch, et Marianne Sarah, née Maus, et leurs enfants (respectivement, Michel et Jacques, et Gérard, Francine et Jean-Pierre), soit sept personnes d’une même famille par le convoi n° 62 du 20 novembre 1943. 

Leur père Daniel Lambert, arrêté le 4 décembre 1943, suivra par le convoi n° 63 du 17 décembre 1943 -, Gaston Naxara, 35 ans, et deux femmes, Hildegard Bergmann, 20 ans, et Camille Wilenski, 44 ans.
Hildegard Bergmann, née en 1922 en Allemagne, était secrétaire. Elle sera déportée à Auschwitz, par le convoi n° 55 du 23 juin 1943. Libérée à Ravensbruck par l’armée américaine en mai 1945, elle sera de retour à Paris le 11 juin 1945. (40)
Maurice Lopatka,
né à Varsovie en 1893, de son vrai nom Moszek Lopatka, obtiendra son exemption le 24 juillet 1942. Il est considéré comme « le plus terrible des informateurs juifs, responsable de l'arrestation de centaines de juifs qu'il faisait chanter avant de les dénoncer pour toucher des deux côtés » précise Léon Poliakov, dans son livre « L’Etoile jaune ». (41)

Arrêté à la Libération par les FFI, détenu dans la prison clandestine de la Villa Saïd qui fut l’hôtel particulier de Pierre Laval, il sera fusillé par les résistants. (42)
Serge Epstein, autre indicateur virulent, obtient son exemption le 15 août 1942. Prénommé en réalité Samuel, il est né à Gordka (Russie), en 1888. (43)
Trafiquant d'or, « autorisé à sortir sans étoile », il aurait fait arrêter « des centaines de ses coreligionnaires », accuse l’inspecteur de la Police des questions juives, Henri Jalby, lors de son interrogatoire. (44)

Une fiche du camp de Drancy du 22 janvier 1944 signale son internement pour « services rendus à la Gestapo »... 
Signalons aussi l’exemption accordée à l’indicateur Eduard Laemle, né en 1877 à Bône (Algérie). Considéré comme Juif, son exemption est limitée du 15 mai 1943 au 15 septembre 1943, puis prolongée jusqu’au 30 novembre 1943. Mais lorsque Röthke demanda son arrestation, en mars, il présentera des papiers prouvant son appartenance à la « race aryenne ». (45)
Arrêté comme Juif, il faisait partie d’une liste de personnes, anciens combattants, qui feront l’objet d’une demande de remise en liberté en avril 1942. (46)

Sept autres exemptions concernent les services de l'Abwehr chargés du contre-espionnage, installés à l'Hôtel Lutetia à Paris, pour traquer les résistants.


Josef Hans Lazar, l'influent chef de la propagande allemande en Espagne, obtient aussi une exemption, formulée par le service de renseignement allemand.
Né à Constantinople en 1895, il a été attaché de presse de la République d'Autriche à Berlin puis à Vienne en 1938 et en septembre 1939 de l'ambassade d'Allemagne à Madrid. En 1943, Franco lui remet la croix du mérite militaire. Pendant la guerre civile espagnole il répandait les idées nazies dans les bulletins paroissiaux, financés par des publicités pour Siemens, Mercedes et Merk.
Après guerre, il deviendra directeur général d'une société de négoce à Madrid puis émigra au Brésil en 1956 et meurt à Vienne en 1961 à 66 ans. (47)

Des exemptions pour mieux piller les oeuvres d'art

Trois exemptions seront accordées en août 1942 aux marchands d'art Juifs Allan et Emmanuel Loebl, et Hugo Engel, galeriste Juif autrichien avec son fils Herbert, chargés d'alimenter le projet de musée voulu par Hitler à Linz, en Autriche, et les collections pillées par le Maréchal Hermann Göring. (48)

Allan Loebl était au service de Bruno Lohse (1911-2007), historien d'art engagé dans la SS, pour lui trouver les plus belles oeuvres. 
Echange de « bons procédés », Lohse fera libérer l'épouse de Paul de Cayeux de Sénarpont (1884-1964), président du syndicat des marchands d'art, et propriétaire de la galerie Cailleux.  Née Marguerite Serf (1882-1973), elle avait été internée à Drancy parce que juive. 
Dans ce syndicat des marchands d'art, on retrouve l'industriel Achille Boitel. Il sera liquidé en 1944 par la Résistance qui plaça une bombe dans sa voiture. 
L'antiquaire Yves Perdoux, en était également membre. Il révéla les cachettes du marchand d'art Paul Rosenberg, obtenant en contre-partie trois Pissaro et un Renoir... (49)
Afin d'échapper à l'aryanisation de la galerie d'art, les enfants et petits-enfants des époux Cailleux de Sénarpont, d'origine juive mais de confession protestante, iront se réfugier au début de décembre 1943 dans le sud Deux-Sèvres, à Thorigné, un petit village proche de Niort. 
Jean de Cailleux et son épouse née Daria Kamenka, femme de lettres d'origine russe, et leurs jeunes enfants Marianne, Catherine et Olivier. Par l'entremise du pasteur Roullet, ils furent cachés chez M. et Mme Simon. Début 1944, ce pasteur sera arrêté par les Allemands pour son action résistante. (50)

A SUIVRE Solidarité, protestations, ambiguïtés de l'UGIF

(28) CDJC XXVa-197 Quatre documents datés du 4 au 29 juin 1942
(29) CDJC XXVa-180 Quatre documents datés du 2 juin au 8 septembre 1942
(30) CDJC XXVa-167 et XXVa-200
(31) CDJC XXVa-193
(32) CDJC XXVa-178 et CDJC XXVa-182
(33) CDJC XXVa-204
(34) Lire Jean-Marc Berlière : « Les policiers français sous l’Occupation » (Perrin, 2001) et Maurice Rajsfus : « La police de Vichy »- les forces de l’ordre françaises au service de la Gestapo 1940-1944 (Le Cherche Midi, 1995)
(35) Laurent Joly : « Vichy dans la « Solution Finale » (Grasset, 2006), p. 623 à 643
(36) Georges Wellers : « Un Juif sous Vichy » (Tiresias, 1991), p.59
(37) CDJC DXL VI-73 Rapport du 11 juillet 1957
(38) CDJC XCVI-56bis Déposition du 7 octobre 1946, impliquant Joseph Antigang, Robert Jodkun, Franz Schmid, Henri Jalby, Lucien Knabe, MM. Goeppert et Jurgens, pour leur collaboration
(39) CDJC XCVI-61 Déposition du 15 octobre 1946 de Henri Jalby, ancien inspecteur à la Police des Questions Juives, impliquant plusieurs personnes ayant dénoncé et fait arrêter des personnes juives, établie
auprès de René Seyvoz, commissaire à la direction des Renseignements Généraux
(40) CDJC XXVa-165 et 166 Lettres des 6-7 juin 1942 du chef de la Police aux Questions Juives au SS Théodor Dannecker, en faveur de six Juifs travaillant à la PQJ.
Hildegarde Bergmann apparaît dans la documentation de l’ITS (International Tracing Service, Croix-Rouge, Arolsen). Sa survie est attestée par Joseph et Tauba Siegelbaum.
(41) « L’Etoile jaune », op. cit. p.70
(42) CDJC XXVa-189 Certificat d’exemption de Maurice Lopatka du 24 juillet 1942, signé Röthke

Jean Bocagnano : " Quartier des Fauves, prison de Fresnes " (Editions du Fuseau, 1953) p. 83-84
(43) CDJC XXVa-179 Documents du 15 août 1942 concernant l’exemption de Samuel Epstein
(44) CDJC XCVI-61 Déposition du 15 octobre 1946 de Henri Jalby
(45) CDJC XXVa-183 Trois documents du 15 mai 1943 au 14 mars 1944 concernant l’exemption d’Eduard Laemle
(46) CDJC VI-140 Ensemble de lettres en faveur de la remise en liberté de Juifs internés, adressées à Fernand de Brinon.
(47) José Maria Irujo : "La lista negra - Espias nazis protegidos", Aguilar, 2003
(48) CDJC XXVa-186 Documents du 10 août 1942 au 13 juillet 1943 concernant l’exemption d’Allan et Emanuel Loeb, et Hugo Engel
(49) André Gob : " Des musées au dessus de tout soupçon " Armand-Colin, 2007, chap. 4 : Butin, saisies, spoliations 1933-1946, p. 142-144
L’Oeil n° 630 - décembre 2010 Dans les ténèbres du Dr Lohse, par Philippe Sprang

(50) Jean-Marie Poulain : " Les enfants cachés de la Résistance " Geste éditions, 1998, p. 106-109.

mercredi 8 février 2017

Qui sont les protégées du Maréchal Pétain ?

Le dimanche 7 juin 1942, entrait en vigueur la 8e ordonnance allemande instaurant le port de l’étoile jaune.

Affiche antisémite incitant au port de l'étoile jaune
Cette nouvelle législation, publiée au journal officiel allemand, le Verordnungsblatt für die besetzten französischen Gebiete, survient deux mois après le premier convoi de Juifs français vers Auschwitz le 27 mars 1942, et un mois et demi avant la rafle du Vél d'Hiv du 16 juillet. (1)
Désormais, le Magen David, jusqu’alors symbole protecteur du judaïsme, désignait publiquement les « coupables »...
Ce « marquage » à l’étoile jaune, « portée bien visible sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement », pour reprendre le texte de l’ordonnance, restera le symbole suprême de la discrimination, de l'exclusion et de l'humiliation,
« L’étoile juive » - terme utilisé dans l’ordonnance - a d’abord été instaurée en Pologne au 1er décembre 1939, sous forme d’un brassard, puis en Allemagne au 1er septembre 1941, aux Pays-Bas en avril 1942 et en Belgique au 1er juin 1942.


En France occupée, le texte de cette législation est signé par le commandant militaire Carl-Heinrich von Stülpnagel. 

83.000 étoiles distribuées

Quelque 115.000 Juifs recensés en 1941 en zone occupée, seront concernés (on compte alors 330.000 juifs pour toute la France métropolitaine). Or, jusqu’au 17 juin 1942, seulement 83.000 étoiles seront distribuées dans les commissariats par la police française, en échange d'un point textile prélevé sur les cartes de rationnement. (2)

D'où vient cette différence ? 
H. Röthke (Holocaust Research Project)
Heinz Röthke (1912-1966), adjoint du chef de la section IV J de la Gestapo à Paris, chargé de la « Question juive » (qui dirigea le camp de Drancy du 16 juillet 1942 au 2 juillet 1943) donne ses explications dans un point statistique daté du 19 juin : des Juifs s'étaient réfugiés en zone libre, d'autres avaient déjà été déportés, d'autres encore n'avaient pas récupéré leur étoile, ou faisaient partie de nationalités dispensées. (3) 

Ces dispenses collectives concernaient les Juifs ressortissants de pays en guerre contre l'Allemagne (Grande- Bretagne, Etats-Unis, Canada, états ennemis d’Amérique centrale et du sud). 

Elles interviendront « pour éviter les représailles contre les ressortissants allemands » justifiait Théodor Dannecker (1913-1945), chef à Paris de la section IV J de la Gestapo jusqu’en août 1942. 
Également dispensés, les Juifs de pays neutres comme la Suisse, l'Espagne, le Brésil, et les pays alliés de l'Allemagne, l'Italie, la Grèce, la Turquie, la Hongrie (jusqu'au 16 juillet 1942), la Bulgarie (jusqu'au 4 septembre 1942). (4)


Par contre, le général Carl Oberg (1897-1965), chef supérieur de la SS et de la Police, précisera que le port de l’étoile concernait aussi les Juifs ressortissants de Hollande, de Pologne, des territoires occupés à l’Est, la Slovaquie, la Croatie, la Roumanie, la Belgique, la Yougoslavie et les Juifs apatrides, mesure appliquée à compter du 15 juin au camp de Drancy. (5)
La décision de ne pas faire mention de ces dispenses spéciales dans le texte de l’ordonnance sera prise le 5 mai 1942, au cours d’une réunion de préparation. 
Otto Abetz
(Holocaust Research Project)
Elle réunissait l’ambassadeur d’Allemagne Otto Abetz (1903-1958) et le Dr Carl-Theodor Zeitschel (1893-1945), chargé des questions juives à l’ambassade.
Dans sa note récapitulative, Dannecker indique « qu’il a été convenu d’utiliser seulement le terme général « juif » dans le texte de l’ordonnance, sans faire apparaître les nationalités ». 
Au cours de cette réunion, il sera aussi convenu que les Juifs vivant en mariage mixte sont exemptés du port de l’étoile, si leurs enfants sont reconnus comme non juifs. (6)

9.837 étrangers dispensés

L’historien Léon Poliakov (1910-1997) - le premier qui travailla sur le fonds d’archives de la Gestapo, co-fondateur du Centre de documentation juive contemporaine -, s’appuyant sur des chiffres de la préfecture de police, précise que 9.837 étrangers ont pu bénéficier de ces dispenses (7.731 hommes et femmes, et 2.106 enfants) pour une prévision de Juifs astreints à l’insigne de 100.455 personnes (61.864 français et 38.591 étrangers). (7)

Ces différences entre étrangers dispensés compliqueront l’application de l’ordonnance, les nationalités concernées n’étant pas précisées.
Dans un rapport adressé au chef de la police de sûreté de la Gestapo, il est souligné que les milieux collaborateurs ne comprennent pas « pourquoi les Italiens, les Anglais et les Américains sont dispensés. On déclare qu’il est inexplicable qu’il existe encore des Juifs de nationalité anglaise et américaine qui se promènent en liberté en zone occupée ; sinon une telle règlementation serait superflue. Les juifs eux-mêmes qui sont touchés par l’obligation du port de l’étoile, pestent surtout contre les juifs turcs qui en sont dispensés ».

Le rapport demande « qu’on interdise l’entrée des grandes artères, des cafés, des restaurants, théâtres, et surtout la fréquentation des bains publics aux Juifs et qu’on mette fin à la discussion publique sur la question des exemptions du port obligatoire de l’étoile jaune ». (8)
A contrario des dispenses collectives, les exemptions relevaient de mesures exceptionnelles et individuelles, d’ailleurs prévues par l'ordonnance allemande : « lors de circonstances spéciales, dans l'intérêt du Reich, des dérogations à l'ordonnance peuvent être prévues dans des cas isolés ». (9)

La lettre du maréchal Pétain à Brinon

Le 12 juin 1942, le Maréchal Pétain exprima personnellement des demandes d’exemption en faveur de relations mondaines féminines, nouées avant-guerre, dans un courrier adressé à Fernand de Brinon (1885-1947), son ambassadeur à Paris.


CDJC XLIXa-90a : la lettre de Pétain à Brinon
« Mon Cher Ambassadeur,

Mon attention vient d’être attirée à plusieurs reprises sur la situation douloureuse qui serait créée dans certains foyers français si la récente ordonnance des Autorités d’Occupation, instituant le port d’un insigne spécial pour les Juifs, était appliquée sans qu’il soit possible
d’obtenir des discriminations naturelles et nécessaires.


Je suis convaincu que les Hautes Autorités Allemandes comprennent parfaitement elles-mêmes que certaines exemptions sont indispensables : le texte de la 8e ordonnance les prévoit d’ailleurs. 

Et cela me semble nécessaire pour que de justes mesures prises contre les israélites soient comprises et acceptées par les Français.
Je vous demande donc d’insister auprès du Général Commandant les Troupes d’Occupation en France pour qu’il veuille bien admettre le point de vue que vous lui exposerez de ma part pour que M. le Commissaire Général aux Questions Juives puisse promptement obtenir la possibilité de régler par des mesures individuelles et exceptionnelles certaines situations particulièrement pénibles qui pourraient nous être signalées ».


Cette lettre de Pétain à son ambassadeur « le stigmatise autant que la poignée de main à Montoire. Loin de protester contre l’étoile jaune, il la rend, en quelque sorte, officielle, en demandant aux autorités allemandes d’admettre à son port des cas personnels d’exemption » commentera Justin Godart (ancien ministre, qui compta parmi les 80 parlementaires n’ayant pas voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940), dans sa préface au livre de Léon Poliakov, « L’étoile jaune ».


Une note en bas de page, du chef de la Gestapo Karl Bömelburg (1885-1946), précise qu'il pourra s'agir de 100 cas. 
Et le 17 juin, dans une note au général Oberg, Bömelburg dicte de façon quasi ironique, comment les demandes d'exemptions devront être formulées. La procédure se veut très précise : « L'ambassadeur qui, sans connaître la 8e ordonnance, s'est référé à la réserve des exceptions contenue dans le décret d'application, a été renvoyé au fait que ces exceptions se limitent aux étrangers cités dans le même paragraphe et non pas, ainsi qu'il est supposé dans la lettre du Maréchal à Brinon du 12 juin, qu'elles concernent les Français.
Brinon le communiquera au Maréchal et il fera le nécessaire pour que les demandes soient limitées à l'extrême, et il fera contresigner la liste des demandes par le chef du gouvernement Laval à la suite d'une suggestion officieuse de l'officier chargé de la liaison avec le gouvernement français afin que l'intérêt du gouvernement soit manifesté.
Le 22 juin, Brinon rapportera de Vichy la liste des demandes, classées d'après l'urgence et leur nombre, en y ajoutant l'identité exacte et les motifs détaillés.
Elle sera ensuite remise directement au chef supérieur des SS et de la police
». (10)


Trois demandes de Pétain...

Le 3 juillet 1942, seulement trois demandes seront transmises à Brinon par Bernard Ménétrel (1906-1947), le secrétaire particulier de Pétain. (11)

Elles concernent les deux filles du baron Louis Antoine Stern (1840-1900), dirigeant de la banque Stern, et de son épouse Ernesta-Miriam Hierschel de Minerai (1854-1926), plus connue sous le nom de Maria Star, son pseudonyme de femme de lettres.


- La marquise Marie-Louise de Chasseloup-Laubat (1879-1964)
Née le 4 février 1879, Marie-Louise, Fanny, Clémentine, Thérèse Stern a épousé le 21 juillet 1900 le marquis Armand Eugène Louis Napoléon Prosper de Chasseloup-Laubat (1863-1954), fils de Prosper de Chasseloup-Laubat (1805-1876), député, conseiller d’Etat et ministre de la Marine.
Ils ont eu trois enfants : 

Madeleine (1901-1945), devenue par son mariage en 1923 princesse Achille Murat (neuf enfants naîtront de cette union, dont Salomé Murat qui épousa Albin Chalandon, ancien résistant, plusieurs fois ministre de la Ve république et dirigeant d’ElF-Aquitaine).
Le marquis François de Chasseloup-Laubat (1904-1968), zoologiste, explorateur et éleveur de chevaux, marié avec Betty Strachey-Marriott.
Yolande (1907-1998), devenue baronne par son mariage en 1927 avec Fernand de Seroux, officier de cavalerie (1892-1968).

- La baronne Lucie Ernesta Girot de Langlade (1882-1944)
Née le 20 octobre 1882, Lucie Ernesta Stern a épousé le 11 avril 1904, le baron Louis Charles Pierre Girot de Langlade (1869-1931), dont elle a eu un fils, Louis (1905-1982).
Les deux soeurs Stern se sont converties au catholicisme, respectivement en 1900 et 1911, et elles ont deux frères, Jean (1875-1962), banquier mais aussi escrimeur célèbre, champion olympique en 1908, et Charles (1886-1940), mécène et artiste-peintre.
Marie-Louise de Chasseloup-Laubat et ses enfants, peints par Rosina Mantovani-Gutty (1851-1943)



La baronne de Langlade devant son château, à Cuts (Oise) (Archives familiales)

La troisième personne est mentionnée par Ménétrel à la fin de sa missive : « Je pense qu’à ces demandes pourrait être jointe celle de Mme la Générale Billotte, dont je vous avais adressé la lettre reçue par le Maréchal, ainsi que la copie de la réponse que je lui ai faite ».


- La veuve du général Billotte est née Catherine Nathan (1883-1965) : Fille de Ezra Nathan et de Rebecca Finkelstein, elle s’est mariée le 11 mai 1904 avec le général Gaston Billotte (1875-1940).
Ancien gouverneur militaire de Paris en 1937, il meurt accidentellement sur une route de Belgique, à l'issue d'une réunion destinée à couper l'offensive allemande de mai 1940. 
Leur fils, le général Pierre Billotte, qui le 25 août 1944 adressa un ultimatum au commandant du Gross-Paris, Von Choltitz, précèdera l’assaut de l’hôtel Meurice, quartier général allemand...
Un hommage hagiographique publié en 1951 

Le Maréchal Pétain, et son épouse Annie, étaient des amis intimes de la famille de Chasseloup-Laubat et de la branche Stern, d’origine juive.
Après guerre, François de Chasseloup-Laubat explique dans un album hagiographique, co-écrit en 1951 avec le général Weygand, Jean Tracou, ancien directeur de cabinet du Maréchal, les académiciens Jérome et Jean Tharaud (antisémites notoires), et l'abbé Bailly, curé de l'Ile d'Yeu, qu'il a été le dernier visiteur du prisonnier de l'Ile d'Yeu quatre jours avant son dernier soupir.
L'amitié partagée de Pétain avec sa famille remonte à 1919.
Il rappelle qu'il fut le témoin du mariage de ses soeurs Magda (Madeleine) en 1923, et Yolande en 1927, devenue baronne de Séroux. (12)

En 1947 et 1948 il se rendit plusieurs fois à l'Ile d'Yeu, avec sa femme, pour rester quelques jours auprès de la Maréchale, et pour l'accompagner quelques rares fois jusqu'au pied du Fort où le Maréchal était détenu.

Pendant la Première Guerre Mondiale, le grand quartier général de Pétain se trouvait à Compiègne (Oise), d'avril 1917 à mars 1918, à moins de 30 km du château de Cuts, propriété de la baronne Girot de Langlade où le Maréchal participait à ses chasses.
Présidente de la Croix-Rouge de l’Oise, la baronne transforma son château en hôpital militaire en 1914. En 1917, les Allemands incendient le château qui sera reconstruit en 1926.


... Seulement 26 exemptions accordées


CDJC XXVa-164 - La note de Röthke
25 août 1942 : près de trois mois après la promulgation de la 8e ordonnance, une note « secrète » signée Heinz Rothke, chef du service juif de la SS de Paris, fait état de seulement 26 exemptions.
En tête de liste se trouve l’épouse de l'ambassadeur Brinon, la marquise Louise de Brinon, née Louise-Rachel Franck (1896-1982), cousine du journaliste Emmanuel Berl, qui rédigea les premiers discours de Pétain. 
L’exemption de Mme de Brinon est limitée à la propriété familiale, près de Biarritz, dans les Basses-Pyrénées. 
L’ambassadeur Abetz demandera à Brinon qu’il est souhaitable que sa femme y séjourne sans interruption au cas où elle ne réside pas en zone occupée. (13)
Mme de Brinon en couverture du livre de son fils paru en 2004

Suivent « trois exemptions sollicitées par le Maréchal Pétain » sans mentionner les noms des personnes bénéficiaires.
D’après les documents datés du 1er juin 1942, signés du SS Hagen, adressés à Brinon, trois certificats d’exemption sont délivrés en faveur de Mesdames de Brinon, de Chasseloup-Laubat et Suzanne d'Aramon. (14)


La comtesse Suzanne Bertrand de Sauvan d'Aramon est née en 1887. 

Epouse de Bertrand de Sauvan d'Aramon (1876-1949), député du XVe à Paris (il vota les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940), elle est la fIlle du banquier Edgar Stern (1854-1937) et de Marguerite Fould (1866-1956),
Cousine de Marie-Louise et Lucie Stern, la comtesse d’Aramon a deux frères, Hubert (1893-1972) et le banquier Maurice Stern (1888-1962). (14bis)

En dépit de son exemption d'étoile et de ses appuis familiaux, la comtesse d’Aramon sera arrêtée à Espalion, dans l'Aveyron, le 6 juin 1944, avec d'autres Juifs. (14ter)
Envoyée à Drancy le 25 juin 1944, elle échappa à la mort et meurt en 1954 à l'âge de 67 ans.


Approximations historiques

Contrairement aux écrits de plusieurs historiens, la baronne de Langlade n'obtiendra jamais l’exemption demandée par Pétain. 
Une réalité déplorée par son petit-fils, Bernard de Langlade, qui a alerté l’historien américain Robert Paxton, référence scientifique sur la France de Vichy et auteur en 1981, avec Michaël Marrus, de « Vichy et les Juifs ». (15)
Paxton s’est déclaré « ennuyé ». 
Interrogé par nos soins, l’historien répond : « J'espère pouvoir faire des corrections au texte de la nouvelle édition de Vichy et les Juifs à un moment donné, mais je ne sais pas quand. Cette décision dépend de la maison d'édition. » (16)

Dans la seconde édition de « Vichy et les Juifs » (Calmann-Lévy, 2015), pourtant actualisée, Paxton écrit que le Maréchal Pétain « souhaitait » des dérogations pour trois femmes : la comtesse d’Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat et sa soeur, Mme Pierre Girot de Langlade, en précisant que le cardinal Suhard, archevêque de Paris, fit appel à de Brinon pour des convertis au catholicisme ou des descendants de convertis qu’il craignait de voir obligés de porter l’étoile.

Il souligne que les allemands « considérèrent avec froideur ces requêtes ainsi que plusieurs autres. Ils accordèrent une poignée d’exemptions provisoires (parmi lesquelles les trois amies de Pétain, Mme de Brinon et la veuve d’Henri Bergson). » (17)

Cette approximation historique contraste avec le sérieux reconnu des recherches de Robert Paxton, qui apporte par ailleurs dans cette réédition de nouvelles preuves tordant le cou aux thèses selon lesquelles Pétain aurait protégé les Juifs français.

Elle peut néanmoins s’expliquer.
Pour appuyer son énoncé, Paxton cite en référence l’ouvrage de Léon Poliakov, « L’étoile jaune », paru en 1949 et réédité en 1999. (18)
Poliakov, indiquait que « par l’entremise de Brinon, le maréchal demanda et obtint trois exemptions pour « épouses d’aryens » appartenant à la haute société » mais il précisait dans une note de lecture seulement deux exemptions accordées à « la comtesse d’Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat » et rajoutait prudemment « un troisième cas que nous n’avons pas pu identifier ».


En 1979, Henri Amouroux, dans « La vie des français sous l'Occupation » (Fayard), confirmait ce doute et se limita à nommer deux cas sur trois : 
« Avec Mme de Brinon sont également exemptées trois personnes (dont la comtesse d'Aramon et la marquise de Chasseloup-Laubat), en faveur desquelles le maréchal Pétain est intervenu le 12 juin 1942. » (19)


En 1985, Maurice Rajsfus dans « La police de Vichy » (Le Cherche Midi), au chapitre de la police française et l'étoile jaune, parle « d’un certain nombre de dérogations au port de l'étoile jaune ». Il cite celles accordées à Mme de Brinon, à la comtesse d'Aramon et à la marquise de Chasseloup-Laubat, mais il donne une source exacte que pour Mme de Brinon. (20)

En 2002, dans son livre « Opération Etoile Jaune » (Le Cherche Midi), Rajsfus, outre les exemptions accordées à Mme de Brinon, la comtesse d'Aramon, et la marquise de Chasseloup-Laubat, rajoute le nom de Mme Pierre Girot de Langlade sans apporter de nouvelle référence documentaire. (21)

L’écrivain Pierre Assouline, dans son roman « Lutétia » (Gallimard, 2005, p. 266) ajoute au trouble en mentionnant aussi la prétendue exemption d’étoile de Mme Girot de Langlade.

A ce jour, aucun document du fonds d’archives de la Gestapo, conservé par le Centre de Documentation Juive Contemporaine, n’atteste de la supposée exemption de Mme Girot de Langlade. 

La baronne sera arrêtée à son domicile du château de Cuts, le 3 janvier 1944. 
Son petit-fils tente une explication à cette arrestation : « Sa soeur, la marquise de Chasseloup-Laubat n’a pas été inquiétée. Les allemands ont profité du fait que ma grand-mère était veuve depuis 1931. Elle était plus vulnérable ». (22)

Internée au camp de Drancy, sa famille cherchera à la faire libérer. Enregistrée sous le patronyme de Langlade, les démarches entreprises concernaient une dame Girot...


Le 20 janvier 1944 elle fera partie du convoi n° 66 pour Auschwitz où se trouvaient, entre autres, la soeur de l’écrivain Max Jacob, Myrté-Léa, le champion olympique de natation Albert Nakache, sa femme et sa fille, et les parents du résistant Raymond Aubrac.
Le 24 janvier 1944, Mme Girot de Langlade sera gazée dès son arrivée au camp, à 61 ans. 

Trois demandes de Pétain restées sans suite...

D’autres demandes d'exemption réclamées par Pétain, seront étudiées lors d'une réunion tenue en présence de l'ambassadeur d'Allemagne Otto Abetz, mais aucune décision ne sera prise indique le rapport de Herbert Hagen, du 18 juin 1942. (23)

Trois personnes sont concernées :
Louise Bergson (Flammarion)

- Louise Neuburger (1872-1946), cousine de Marcel Proust et veuve de Louis Bergson, prix Nobel de littérature 1927, mort en janvier 1941.
Après avoir franchi la ligne de démarcation en Touraine, où les Bergson possédaient une propriété à Saint-Cyr-sur- Loire, elle réussira, grâce au directeur du "Figaro" Pierre Brisson, à se réfugier en Suisse avec sa fille Jeanne (1893-1961), sourde et muette, sculpteur de talent, élève d'Antoine Bourdelle. Elles avaient demandé des laisser-passer mais l'ambassade d'Allemagne avait répondu négativement, au motif que les deux femmes étaient juives. (24)

Là encore, Paxton fait une erreur, puisque parmi les exemptions accordées, il mentionne la veuve d'Henri Bergson page 345 de son ouvrage.


- Colette, nommée « La femme de l'écrivain Henri de Jouvenel » n’était pas Juive ! Mariée en 1912, elle divorce en 1925 et Jouvenel meurt en 1935.
En mai 1943, Colette sera néanmoins concernée par une demande d'exemption d'étoile en faveur de son nouveau mari depuis 1935, Maurice Goudeket (1889-1977), journaliste à " Paris-Soir " en 1938-39. Une demande qui sera refusée.
Arrêté le 12 décembre 1941 dans « la rafle des notables » (743 Juifs français et 300 Juifs étrangers), interné à Drancy puis à Compiègne, il échappa à la déportation grâce aux interventions de Paul Morand auprès de Laval, de Sacha Guitry, Brasillach, Drieu la Rochelle et Suzanne Abetz, l'épouse de l'ambassadeur allemand Otto Abetz, admiratrice de Colette. 

Libéré le 6 février 1942, il sera caché à Saint-Tropez, puis dans le Tarn, avant un retour à Paris, où il restera cloitré dans une chambre de bonne jusqu'à la Libération.
Dans sa demande envoyée au ministre de l'Intérieur, Colette ira jusqu'à mettre en avant sa propre notoriété outre- Rhin :
« Mes livres et ma personne ont toujours reçu, en Allemagne, l'accueil le plus favorable (tournée de conférences à Berlin, Vienne). D’autre part, les autorités occupantes m'ont témoigné, ici, chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le maximum de courtoisie et de bienveillance ». (25)



Kostia Konstantinoff (dr)
- Kostia Konstantinoff (1903-1947), compositeur et pianiste classique, chargé de la programmation musicale de Radio Paris, et chef de l'Orchestre de Paris.
D'abord considéré comme orthodoxe puis comme juif par le Commissariat Général aux Questions Juives (26), son cas fut étudié à la Libération par la commission d'épuration mais sans sanction. (27)


Reprenant sa carrière musicale en 1946 avec de nombreux concerts internationaux, il mourra dans un accident d'avion aux Etats-Unis, le 30 mai 1947 à 43 ans. 

A SUIVRE Vie économique, indicateurs de la police, pillage des oeuvres d'art...


(1) CDJC LXXXVI-63 Verordnungsblatt - Journal officiel n° 63 du 1er juin 1942 -
(2) CDJC XLIXa-38 Note du 19 juin 1942 du SS Obersturmführer Heinz Röthke
(3) CDJC XLIXa-38 Note du SS-Obersturmführer Heinz Rôthke adressée à Théodor Dannecker, chef de la section IV J de la Gestapo à Paris, chargé de la « question juive » et représentant d’Eichmann en France
(4) CDJC XLIXa-13 Lettre du 14 mai 1942, de Théodor Dannecker, chef de la section IV J de la Gestapo à Paris, chargé de la mise en place de la 8e ordonnance.
Au camp de Drancy, où l’étoile sera distribuée à partir du mardi 16 juin, juifs hongrois, bulgares ou turcs - regroupés à partir du 3 juillet 1942 - ne seront pas astreints immédiatement au port de l'étoile. "Un privilège qu'ils perdent le 10 août" précisent Annette Wieviorka et Michel Laffitte dans "A l'intérieur du camp de Drancy" (Perrin 2012) p.136
(5) Serge Klarsfeld : « La Shoah en France », tome 2, Fayard, 2001, p. 380
CDJC CCCLXXVII-5 Note de service du 18 juin 1942 du commandant Laurent
(6) CDJC XLIXa-53 Note du 7 mai 1942 de Théodor Dannecker, du service IV J de la Sipo-SD de Paris
(7) Léon Poliakov : «L’Etoile jaune », CDJC – Editions du Centre, Paris 1949, p. 41
(8) CDJC XLIXa-32 Rapport du 10 juin 1942 du service de propagande du Militärbefehlshaber in Frankreich adressé à Helmut Knochen, chef du Sipo-SD (Sicherheitspolizei), la Police de Sûreté et service de Sécurité allemand en France
(9) CDJC CDXXVIII-82
(10) CDJC XLIXa-90a et
Serge Klarsfeld : " L'Etoile des Juifs" (L'Archipel 1992), p. 128
(11) AN F60 1485
(12) Compte rendu du mariage de la baronne de Séroux, fille de la marquise de Chasseloup-Laubat, paru dans le Courrier de l'Oise du 19 juin 1927
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(13) CDJC XXVa-164 et CDJC XXa-174
(14) CDJC XXVa-206a Trois certificats d’exemption valables jusqu’au 31 août 1942 et CDJC XXVa-172, attestation du 13 juillet 1942 concernant Mme d’Aramon, limitée jusqu’au 31 août 1942 et prolongée jusqu’au 30 novembre 1942
(14bis) En avril 1937, les obsèques d’Edgar Stern furent célébrées par le grand rabbin de Paris Julien Weill. L’hôtel particulier des Stern, au 20, avenue Montaigne, sera occupé par les Allemands et pillé de son exceptionnelle collection d’objets et de meubles Louis XVI. Leur propriété de Villette à Pont-Saint-Maxence (Oise), achetée en 1900, sera également envahie par les troupes d’occupation, et les Jeunesses pétainistes, avant de devenir un centre de convalescence pour prisonniers et les troupes américaines
Maurice Stern, marié avec Alice Goldsmith (1906-2008), verra sa descendance perpétuer la banque Stern, avec leur fils Antoine (1925-1995), et leur petit-fils Edouard Stern (1954-2005), mort assassiné.
Maurice Stern sera déchu de la nationalité française, par un décret de Vichy du 6 septembre 1940, pour avoir quitté le territoire national, en application de la loi du 23 juillet 1940. Son nom côtoie ceux de l’ancien ministre de l’Air Pierre Cot, cinq membres de la famille de Rothschild, David David-Weill, les journalistes Geneviève Tabouis, Henri de Kerillis, Emile Buré, André Géraud « Pertinax » et Elie Joseph Bois, rédacteur en chef du « Petit Parisien »
(14ter) Lire Christian Font et Henri Moizet « Les Juifs et l'antisémitisme en Aveyron », Savoir et Faire, CDDP de Rodez - CDIHP Aveyron - CRDP de Midi-Pyrénées, 1994
(15) Entretien avec l’auteur - novembre 2015
(16) Courriel de Robert O. Paxton du 13 novembre 2015
(17) Mickaël R. Marrus et Robert O. Paxton « Vichy et les Juifs » (Calmann-Lévy, 2015), p. 344 et 345
(18) Léon Poliakov : «L’Etoile jaune ». op. cit. p.62
(19) Henri Amouroux : » La vie des français sous l'Occupation " (Fayard, 1979) pages 382 et 383
(20) Maurice Rajsfus : « La police de Vichy » (Le Cherche Midi, 1995) p. 109 : CDJC XXVa 174 Trois documents du 13 juillet au 31 août 1942, signés Hagen, concernant l’exemption de Mme de Brinon
(21) Maurice Rajsfus : « Opération Etoile Jaune » (Le Cherche Midi, 2002) p. 74
(22) Entretien avec l’auteur - novembre 2015
(23) CDJC-XLIXa-91b Note du 18 juin 1942 du SS Herbert Hagen
(24) CDJC II-178 : Note du 26 juin 1941 de Rudolf Schleier, numéro 2 de l'ambassade
(25) CDJC-CXIII-9 Lettres du 31 mai 1943 et du 19 juin 1943 échangées entre Colette et Joseph Antignac, directeur de cabinet du Commissariat général aux questions juives
(26) CDJC CXIII-32 Lettre du 5 novembre 1943 de Heinz Röthke. CDJC XXXII-152a et 153 du 22 décembre 1943 du directeur du statut des personnes
(27) AN-F21 8103, dossier n° 3
Yannick Simon : "Composer sous Vichy", éditions Symétrie, 2009
Limor Yagil : "Au nom de l'art 1933-1945 - Exils, solidarités et engagements", Fayard, 2015
Cécile Méadel : « Pauses musicales ou les éclatants silences de Radio-Paris »
Myriam Chimènes : « La vie musicale sous Vichy », Complexe, 2000

Qui sont les exemptés de l'étoile jaune ?

29 mai 1942 - 29 mai 2017 Soixante quinze ans après, l’étoile jaune mérite toujours de nouvelles recherches historiques.


Le journal officiel allemand, le Verordnungsblatt für die besetzten französischen Gebiete, publié en France depuis le 4 juillet 1940, promulgue le 29 mai 1942 le texte de la 8e ordonnance. Il interdit aux Juifs de zone occupée de paraître en public sans porter l’étoile jaune, dès l’âge de six ans.
Cette législation antisémite, entrée en vigueur le dimanche 7 juin 1942, sera maintenue jusqu’à la reddition allemande d’août 1944.

Elle constitue une rupture radicale avec ce que les Juifs français ont vécu jusqu’alors, l’objectif étant l’extermination de tout un peuple.

"Le Matin" du 1er juin 1942
Du jamais vu depuis la série d’expulsions et de massacres locaux voulus pour des raisons politico-religieuses dans le royaume de France : 
En 1182, Philippe Auguste expulse les Juifs puis les rappelle en 1198. 
Nouvelle expulsion avec Saint Louis en 1254, puis Philippe le Bel en 1306, et expulsion définitive avec Charles VI en 1394. 
Parallèlement, l’antijudaïsme chrétien veut s’imposer face au pouvoir royal : en 1215, au Concile de Latran, le pape Innocent III ordonne aux Juifs de porter des vêtements distinctifs de ceux des Chrétiens...
En 1269, le roi Saint Louis, en fin de règne, instaure la rouelle. 
Philippe le Bel, Louis X et Jean le Bon, signeront des ordonnances de confirmation de ce signe distinctif.
En 1322, le pape Jean XXII expulse les Juifs d’Avignon et du Comtat Venaissin mais en 1326, il les rappelle en imposant taxes supplémentaires, conversions et la rouelle dès 14 ans pour les garçons, et le voile dès 12 ans pour les filles.
Le « marquage » des Juifs traversa les siècles mais en 1942, l’unique objectif recherché en France comme dans tous les territoires occupés est la « Solution finale », inventée par les nazis.

L'antisémitisme français est une longue histoire : l’affaire Dreyfus, l’Action française de Charles Maurras, le rejet du Front Populaire de Léon Blum, le statut des Juifs d’octobre 1940 et la politique de collaboration de Vichy, le négationnisme d’après-guerre, la renaissance de l’extrême-droite, la guerre israélo-arabe devenu conflit israélo-palestinien...
Les faits s'accumulent avec la rumeur d’Orléans en 1969, l’attentat de la synagogue de la rue Copernic en 1980, jusqu’au crime barbare perpétré contre Ilan Halimi en 2006.

Antisémitisme et terrorisme islamiste

L’antisémitisme reste une constante de l’actualité, pétrie d’une haine sans cesse distillée, au point que le Conseil représentatif des institutions juives de France estime que les actes antisémites sont devenus un « phénomène de masse » en recrudescence, avec en moyenne, deux actes antisémites par jour, pour 2015.
Cette haine retrouve un nouvel élan avec l’émergence du terrorisme islamiste.
En mars 2012, à Toulouse, la tuerie de trois jeunes enfants et du rabbin professeur Jonathan Sandler, est commise par Mohamed Merah, à l’école Ozar Hatorah.
En juillet 2014, à Sarcelles, des violences graves terrorisent toute une communauté, puis
le 1er décembre 2014, à Créteil, un jeune couple est pris pour cible.
Le point culminant de l’horreur sera atteint le
9 janvier 2015 avec la prise d’otages sanglante, revendiquée par l’Etat islamique, du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes à Paris, entraînant quatre Juifs dans la mort.
Robert Badinter, ancien ministre de la Justice, évoquant ces assassinats le 15 janvier 2015 sur France Info, dresse ce constat lucide : «
l’on est au dernier degré de l’inhumanité quand on course, on poursuit un enfant juif, c’était pour Mérah une petite fille juive, qu’on arrête par les cheveux et qu’on abat d’un coup de feu. Ça, c’est le retour de ce qu’on a connu du temps des SS. Il y a une filiation directe pour moi entre ce qui est advenu dans l’hypermarché casher et la barbarie nazie ».

En janvier 2016, à Marseille, des Juifs coiffés d’une kippa sont victimes d’une agression mais succombant à la peur, le président du Consistoire de la cité phocéenne ira jusqu’à conseiller à ses coreligionnaires de ne plus porter dans la rue ce symbole religieux. 
Une position aussitôt désavouée par le grand-rabbin de France Haïm Korsia et le Consistoire central. 
En 2017, le déni d'antisémitisme s'est ajouté à la longue liste avec le silence médiatique entretenu autour du meurtre de Sarah Halimi.

Antisémitisme et antisionisme

L’antisémitisme se nourrit désormais de l’antisionisme, affiché ouvertement par l’extrême gauche qui poursuit ses campagnes, pourtant jugées illégales, de boycott des produits israéliens.

La France est même le premier pays à relayer en novembre 2016 une directive européenne de 2015 obligeant l’étiquetage « colonie israélienne » sur les produits alimentaires issus du Golan et de Judée-Samarie.
On rajoutera à cet acharnement la participation honteuse de la France à la réécriture de l’histoire, lors de son vote en avril 2016, en faveur de la résolution de l’Unesco, niant les liens entre les Juifs et Jérusalem, suivie en octobre de son abstention confuse.


Faire la lumière sur les événements

Soixante quinze ans après l’étoile jaune du printemps 1942, la France semble installée dans une forme de banalisation du phénomène antisémite.
Mais lutter contre l’antisémitisme passe aussi par l’allumage des lumières de l’Histoire.
Simone Veil, dans un discours prononcé en septembre 2003, lors de l’inauguration du Centre d’étude de l’Holocauste et du génocide d’Amsterdam, déclarait : «
Aujourd’hui que les témoins disparaissent, l’historien a la responsabilité, plus que jamais, de faire la lumière sur les événements dont certains aspects sont encore à analyser ».


Soixante quinze ans après, l’étoile jaune conserve sa part d’ombre et déchaîne toujours les passions.
Peu d’historiens ont étudié l
es rares exemptions accordées au port de l’étoile qu’il s’agisse de Juifs français ou étrangers.
Pourtant, des archives existent mais le sujet reste tabou car il fait référence à une forme de privilège qui, à l’époque, n’a fait qu’attiser l’antisémitisme d’Etat ambiant.
Enfouis dans la mémoire de ceux qui ont pu échapper à la Shoah, ces passe-droits accordés sont lourds de chantages, de trahisons, de compromissions et d’appuis aux plus hauts niveaux du régime de Vichy et des autorités d'occupation.
S’ils ont permis un répit dans la traque anti-juive, et l’élaboration de stratégies de survie, ils interrogent nos consciences en raison des conditions parfois troubles de leur obtention.
En cette date anniversaire, il n’est pas trop tard pour éclairer cette réalité dérangeante, pour en savoir plus sur les exemptés de l’étoile jaune. 


Thierry Noël-Guitelman


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