samedi 6 octobre 2012

Kaddour Ben Ghabrit, un Juste musulman oublié ?

Le livre de Mohammed Aïssaoui permettra-t-il de faire avancer la reconnaissance de Kaddour Ben Ghabrit comme Juste des Nations ?
Un dossier est ouvert à la commission des Justes de Yad Vashem mais il manque de témoignages probants.
L'auteur de " L'étoile jaune et le croissant " apporte quant à lui de nouveaux éclairages sur la personnalité du fondateur de la Grande Mosquée de Paris.
Ben Ghabrit, avec l'aide de son imam Si Mohamed Benzouaou, aurait aidé des Juifs. Mais leur nombre et les circonstances exactes méritent une enquête approfondie. Il aurait notamment fourni une fausse attestation au chanteur Salim Halali.
Est également évoquée l'action du réseau de résistance de l'hôpital franco-musulman de Bobigny, et particulièrement les actes du Dr Ahmed Somia.
Aïssaoui explique ne pas avoir fait un livre d'historien, ni un roman, mais un livre de journaliste.
Lorsqu'il souhaita accéder aux archives de la Mosquée de Paris, il lui sera répondu qu'elles n'existent pas ! Déçu par ses rencontres avec l'actuel recteur Dalil Boubakeur, Aïssaoui confie qu'il a été beaucoup plus aidé par les organisations juives que par les autorités musulmanes.
Lors de ses recherches en Algérie, on lui a même conseillé de ne pas annoncer la couleur...
Partisan de l'amitié sincère entre juifs et arabes, Aïssaoui, musulman de tradition familiale mais non pratiquant, a fait fi du tabou et son livre nous plonge dans sa quête de témoignages.
Il cite notamment celui de Serge Klarsfeld, dont la mère a pu obtenir de faux papiers faisant d'elle une musulmane, celui du fils d'une infirmière juive (Oro Tardieu-Boganim), et surtout celui de Philippe Bouvard.
Le journaliste-humoriste, qui jusqu'alors n'avait guère rappelé ses origines juives, évoque comment sa mère Andrée Gensburger, juive alsacienne, fit appel à Ben Ghabrit pour faire libérer son père adoptif, Jules Luzzato, arrêté par les Allemands.
Mohammed Aïssaoui, écrivain et journaliste au Figaro Littéraire (français d'origine algérienne et athé), a obtenu le prix Renaudot de l'essai 2010 pour L'Affaire de l'esclave Furcy.
En 2006, il a signé Le Goût d'Alger, paru au Mercure de France.

POUR EN SAVOIR PLUS

> Lire aussi dans "Le Parisien" du 18.2.2015 le témoignage du fils de l'imam Abdelkader Mesli, sauveur de juifs à la mosquée de Paris.

> S'il n'existe aucun Juste musulman en France, Yad Vashem, dont la procédure de reconnaissance est particulièrement stricte, en a reconnu soixante (Bosniaques et Albanais), dont un Turc.
Selahattin Ülkümen
Il s'agit du diplomate Selahattin Ülkümen (1914-2003), consul général à Rhodes en 1943 et 1944, Juste depuis 1989.
D'autres musulmans, s'ils ne sont pas Justes, ont incontestablement sauvé des Juifs. Citons Necdet Kent, vice-consul à Marseille entre 1942 et 1945.
L'action de Namik Kemal Yolga, ambassadeur de Turquie à Rome, Paris, Caracas, Téhéran, Moscou, est par contre contestée par certains historiens (notamment Esther Benbassa).
L’histoire romancée de plusieurs de ces diplomates, apparaît dans le roman de Ayşe Kulin, Dernier Train pour Istanbul (Éditions Ramsay, 2009). 
Marek Halter, dans La force du bien (Éditions Robert Laffont, 1995) évoque aussi le sujet.
Abdol Hussein Sardari
Mentionnons également le rôle éminent d'Abdol Hussein Sardari, consul iranien de Paris en 1940, qui sauva 1200 juifs d'Europe en leur donnant la nationalité iranienne. Yad Vashem l'avait interrogé en 1978, trois ans avant sa mort, interrompant l'enquête initiée pour sa reconnaissance comme Juste.

> Le film " Les Hommes Libres ", d'Ismael Ferroukhi (France, 2011), avec Tahar Rahim et Michael Lonsdale, s'est beaucoup inspiré des faits attribués à Ben Ghabrit, grâce à l'historien Benjamin Stora.

Mohammed V et le grand rabbin de Meknes
> L'action du roi du Maroc Mohammed V est également rappelée dans " L'Etoile jaune et le croissant ". " Il n'y a pas de juifs au Maroc, il y a seulement des sujets marocains " avait répondu le souverain au représentant de l'administration coloniale.
Mohammed V a été fait Compagnon de la Libération en 1945, par décision du général De Gaulle.
 

L'étoile jaune et le croissant de Mohammed Aïssaoui, Gallimard, 172 p., 17,50 €.



Plus largement, le livre d'Aïssaoui pose un nouveau regard sur les amalgames faciles entre islam et antisémitisme.
Trop souvent, l'histoire fait référence à Amin al-Husseini,  le grand mufti de Jérusalem, à la botte des nazis. Bien sûr, Hitler a su trouver dans le monde islamique des soutiens inespérés contre les juifs.
La police anti-juive, s'appuyait aussi sur la redoutable Légion nord-africaine créée début 1944 par Henri Lafont, responsable français de la Gestapo, et le nationaliste algérien Mohamed el-Maadi, issu de la Cagoule, sous les ordres du colonel SS Helmut Knochen.
Mais la réalité est plus nuancée et nombre de convergences entre islam et judaïsme expliquent aussi les soutiens qui ont pu exister de la part de musulmans anonymes.
Outre les recherches de Mohammed Aïssaoui citons aussi celles de l'américain Robert Satloff, publiées en 2006.
Directeur exécutif du Washington Institute for Near East Policy, il est l'auteur de " Parmi les Justes " (Among the Righteous, Lost stories from the Holocaust's Long Reach into Arab Lands).
Son travail, après cinq années de recherches, a permis d'identifier l'existence de trois musulmans Tunisiens ayant sauvé des juifs : plusieurs dizaines de juifs échappé d'un camp furent cachés par un fonctionnaire retraité, Si Ali Sakkat. Joseph Nacache échappa à une rafle grâce à Hamza Abdul Jalil, propriétaire d’un hammam, qui le prévient. Les familles Boukris et Uzan furent cachées à Mahdia dans une propriété de l’architecte Khaled Abdul Wahab (1911-1997).
Yad Vashem étudia sa candidature en 2007 mais en 2009, le titre de Juste lui fut refusé.
Même conclusion lors d'un réexamen en 2010, au motif que son action ne constituait pas un danger immédiat pour sa vie.
Lire le plaidoyer d'une fille Boukris dans le New York Times.

> Michel Renard, professeur d'histoire, chercheur et co-auteur de "L'histoire de l'Islam et des musulmans en France" (Albin Michel, 2006) se veut très critique du livre de M. Aïssaoui.
Lire son article détaillé sur le site des études coloniales.
A écouter : palmarès RTL-L'Express du 11 octobre 2012
A lire : l'article du Figaro du 4 octobre 2012
Sur Wikipédia, la notice biographique de Mohammed Aïssaoui et celle d'Abdol Hussein Sardari.
Lire aussi l'article du The Telegraph sur Sardari, en décembre 2011.
Le témoignage de Philippe Bouvard avait été relaté par Actualité Juive.

A LIRE EGALEMENT :


Esther Benbassa : Juifs et musulmans. Une histoire partagée, un dialogue à construire, Paris, Éditions La Découverte, 2006 
Robert Assaraf : " Mohamed V et les Juifs du Maroc à l’époque de Vichy " (Plon, 1997) 
Stanford J. Shaw : " The Jews of the Ottoman Empire and the Turkish Republic ", Londres-New York, Macmillan/New York University Press, 1992.
Jeffrey Herf : " Hitler, la propagande et le monde arabe " (Calmann Lévy, 2012)
Gilbert Achcar : " Les Arabes et la Shoah  La guerre israélo-arabe des récits "
Actes Sud, Arles, 2009


 Si Kaddour ben Ghabrit et le major Ratibor visitant la mosquée de Paris, le 7 mars 1941
Photo : Gérard Sylvain - Mémorial de la Shoah - Paris (CDJC - MXC_D4_73)


Le 7 mars 1941 l'hôpital franco-musulman de Bobigny était remis à la disposition de la population musulmane en présence de nombreux dignitaires allemands et français. A cette occasion, les officiers allemands sont inviter a visiter la mosquée de Paris.

 




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