dimanche 30 août 2020

Pour une femme, Marcel Lattès se bat avec un officier allemand

Marcel Lattès (coll. privée)
Le 4 octobre 1943, le compositeur Marcel Lattès est arrêté chez lui, dans le 9e près de Pigalle, après une dispute avec un officier allemand.
Un différend qui éclata à propos d'une femme, à la sortie d'une boîte de nuit aux Champs-Elysées, explique sa Variety Moszynski, sa petite fille. (1) 

Déporté à Auschwitz par le convoi n° 64 du 7 décembre 1943, il meurt le 12 décembre, au lendemain de son 57e anniversaire. 

Ce musicien de talent, né à Nice le 11 décembre 1886, avait été arrêté une première fois le 12 décembre 1941 lors de la rafle dite "des notables israélites", en représailles d'attentats anti-allemands. 

Envoyé à Compiègne-Royallieu, et transféré à Drancy le 19 mars 1942, il sera libéré grâce aux interventions de son frère, le banquier Georges Lattès, et de Sacha Guitry. Sous le matricule 5338 il sera affecté au service chargé de la confection des matelas.

Parmi ses compagnons d'infortune se trouvait le romancier-dramaturge Jean-Jacques Bernard qui, après-guerre, écrira dans " Le Camp de la mort lente " : " Le compositeur Marcel Lattès arriva (Ndlr : à Royallieu) les mains dans les poches, sans valise, sans couverture, souriant, persuadé et répétant à chacun que cette histoire était cocasse et que nous serions libérés avant 24 heures ".

Engagé volontaire en 1914, il servira dans les ambulances russes. 

Croix de guerre et officier de la Légion d'honneur, il s'était marié en 1923 à une catholique. Père d'un enfant, son mariage mixte lui permettra d'obtenir une exemption d'étoile jaune en mai 1943, qui lui sera bien utile pour continuer de travailler. (2)

Premier prix de piano au Conservatoire de Paris en 1906, compositeur du parolier Albert Willemetz, Lattès a été l'auteur prolixe d'opérettes et de comédies musicales à succès entre 1908 et 1935, notamment "Arsène Lupin banquier", en 1930, de Yves Mirande, d'après le personnage du gentleman cambrioleur imaginé par son oncle Maurice Leblanc, marié à Marguerite Wormser. Jusqu'en 1941 il composa de nombreuses musiques de films pour les plus grands réalisateurs (Pabst, Abel Gance, Tourneur, Christian-Jaque, Dréville, L'Herbier).

(1) Témoignage recueilli par l'auteur en janvier 2008
(2) CDJC-XXVa-185 Certificat d'exemption de l'étoile jaune du 15 mai 1943

vendredi 21 août 2020

Les limites du droit antisémite : Françoise Raphaël reconnue non juive

Françoise Raphaël (1908-1997) était la petite-fille de Georges Leygues (1857-1933), président du Conseil en 1920-21 et de nombreuses fois ministre de la Marine, de l’Intérieur, de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, des Colonies.

D'ascendance mixte, avec deux grands parents juifs et n’ayant pas été convertie au catholicisme, elle n'avait pu fournir suffisamment de preuves de sa non-judéité. Sa mère, Thérèse Leygues, s'était mariée en 1907 avec le banquier Lucien Raphaël (1872-1943).

Aussi, le Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ), s'appuyant sur sa déclaration de judéité du 14 décembre 1941, la considéra comme juive au regard du  second Statut des juifs (loi du 2 juin 1941). 

Début 1943, Françoise Raphaël engagea une action devant le tribunal d'Agen qui bloquera l'aryanisation de ses biens, estimant qu'elle n'était pas juive. 

Cette juridiction de première instance s'était basée sur le fait qu'elle avait suivi des cours de catéchisme, en contradiction avec la loi du 2 juin 1941 qui désignait de "race juive" celui qui "pratiquait la religion juive".

Elle pourra ainsi faire appel devant le Conseil d'Etat contre l'avis du CGQJ en fournissant de nombreux témoignages d’ecclésiastiques prouvant qu'elle adhérait depuis longtemps à la religion catholique, au sens de la loi du 2 juin 1941 et antérieurement à la date du 25 juin 1940. 

Ce recours sera rejeté en septembre 1943 par Darquier de Pellepoix, le Commissaire Général aux Questions Juives. (CDJC-CCXI-151)


Finalement, dans un arrêt du 22 juin 1944, le président du contentieux du Conseil d’Etat, M. Edmond Rouchon-Mazerat, estimera que le Commissaire Général aux Questions Juives avait excédé ses pouvoirs. En conséquence Mlle Raphaël sera reconnue comme non juive. (CDJC-XVII-36 (156))

Dans son action, Françoise Raphaël a bénéficié du soutien répété de l’amiral Darlan, chef de cabinet de Leygues durant l’entre-deux guerres, au ministère de la Marine.

Le 4 avril 1942, celui qui est encore chef du gouvernement de Vichy jusqu’au 18 avril (il sera assassiné à Alger le 24 décembre 1942), écrit à Bernard Ménétrel, le secrétaire particulier de Pétain : 

« Mon cher Ménétrel, docteur et ami,

J’avais confié à votre talent le cas de Françoise Raphaël, petite-fille de Georges Leygues, demi-juive qui ne voudrait plus l’être du tout.

Le Maréchal a déjà obtenu gain de cause pour les trois frères de Françoise. Je voudrais bien donner cette dernière joie à Mme Leygues qui, ainsi qu’elle l’écrit, a bien été pour moi une seconde mère.

Allons, Ménétrel, allons mon ami, un bon coup de collier ». 

(Cité par Henri Amouroux : Les passions et les haines (Laffont 1981), p.194-195)


Françoise Raphaël est décédée dans sa 89e année, le 25 janvier 1997. La famille Raphaël avait fondé la banque franco-britannique Raphaël en 1886, absorbée en 1973 par la banque Wormser.



Autre cas avec Selma Mazaud, née Kartow, 49 ans, arrêtée le 24 juillet 1942, pour infraction à la 8e ordonnance et internée à Drancy. 

Une demande de libération est lancée par la Direction des Etrangers et des affaires juives de la préfecture de police, le 15 décembre, au seul motif qu'elle n'avait pas été déclarée par son mari en 1941. 

Or, « la déclaration de la femme mariée incombait au mari ; la délivrance de l'insigne juif étant subordonné à cette déclaration il n'y avait pas lieu d'interner la femme pour défaut de cet insigne ». 

En conséquence, Selma Mazaud sera libérée du camp de Drancy le 15 janvier 1943 contre l'avis de la Sipo-SD. (1)


(1) CDJC-XXva-161a Ensemble de documents du 4 décembre 1942 au 20 janvier 1943.



Le faux certificat de baptême de Françoise Giroud


Françoise Giroud (copie d'écran RTS)
Françoise Giroud (1916-2003) est née Lea France Gourdji le 21 septembre 1916, à Lausanne, en Suisse.

La célèbre journaliste, co-fondatrice de  L'Express, directrice de la rédaction jusqu'en 1974, deviendra secrétaire d'Etat à la condition féminine (1974-1976) puis à la Culture (1976-1977).

Son père, Salih Gourdji, dirigeait l'Agence télégraphique ottomane à Constantinople, en Turquie, sa ville natale. Elda Faraggi, sa mère, était originaire de Thessalonique, en Grèce.

Lea France n'a que onze ans lorsque son père meurt. 

À 14 ans, elle quitte l'école pour travailler et aider sa mère financièrement, avec un unique diplôme de dactylo, qui se révélera bien utile dans sa carrière journalistique.

Employée de librairie boulevard Raspail à Paris, elle devient secrétaire d'André Gide, puis scripte de Marc Allégret, ami de la famille. 


Assistante de Jean Renoir en 1937 - son nom apparaît dans le générique de La Grande Illusion - et de Pierre Billon pour Courrier Sud d'après le roman d'Antoine de Saint-Exupéry

(photo ci-contre), elle sera scénariste pour Jacques Becker en 1938. Elle travaille également pour la radio où elle prend le nom de Françoise Giroud.

Lors de l'exode de 1940, la famille rejoint Clermont-Ferrand où vit sa soeur Djénane.

Lorsque les lois raciales sont promulguées, elle ne se fait pas recensée et n'a pas porté l'étoile jaune, tout comme sa mère Elda et sa soeur Djénane, rappelle Laure Adler dans sa biographie,  «  Françoise », parue chez Grasset, en 2011.


Alix de Saint-André dans « Garde tes larmes pour plus tard » (Gallimard, 2012) apportera de nouveaux éléments à propos d’un vrai-faux acte de baptême, délivré le 23 avril 1942, avec une fausse date, grâce à un curé de l'Allier. 

Le chanoine Bardet, à Montcombroux-les-Mines, réalise en effet des certificats antidatés en 1917, pour la fille et sa mère, rajoutant même pour cette dernière 

«  après avoir renoncé à sa foi musulmane ».

Ce curé accommodant aurait été contacté car les Gourdji ont vécu à Nice et des connaissances niçoises travaillaient dans la mine du village.

Avec ses origines falsifiées, Françoise Giroud entreprend en mars 1942 des démarches administratives auprès du Comité d'organisation de l'industrie cinématographique, pour continuer de travailler dans le cinéma. 


Utilisant son pseudo de Giroud, elle sera reconnue comme  « scénariste d'origine catholique », et déclare sous la foi du serment être de race aryenne. 

Le 15 juin 1942 elle obtient son autorisation de travailler de l'Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC).

En 1943, elle écrit dans « Le Pont », périodique allemand édité en français, créé par la Propagandastaffel en 1940 et destiné aux travailleurs français en Allemagne. 

Elle écrit aussi dans Paris-Soir, dont la rédaction s'est repliée à Lyon.

Françoise Giroud, qui a été agent de liaison dans la Résistance, sera arrêtée par la Gestapo sur dénonciation. On lui reprochera d'avoir hébergé un chef de l'Armée secrète.

Incarcérée à Fresnes de mars à juin 1944, elle sera libérée grâce à l'intervention du collaborateur Joseph Joinovici.

En 1946, Françoise Giroud se marie à Anatole Eliacheff, producteur de cinéma.


Sa judéité cachée


Françoise Giroud a toujours voulu cacher sa judéité, jusqu'à ce que son petit-fils Nicolas (fils de la psychanalyste et pédopsychiatre Caroline Eliacheff et de Robert Hossein), décide d'enquêter sur ses origines familiales en 1982. 

Dans une lettre, il demande à sa grand-mère si elle est juive. Françoise Giroud niera mais, poursuivant ses recherches, il tombe sur des papiers d'état-civil qui ne laissent aucun doute.

En 1988, Françoise Giroud lui révèle la vérité dans une lettre : « Ta grand-mère est née juive. Pour te dire cela, je dois rompre un serment fait à ma mère sur son lit de mort ».

Nicolas Hossein-Eliacheff pourra alors renouer avec ses origines. 

Acteur passé par le Conservatoire, il ira étudier les fondements du judaïsme à Nice, au centre d'études du Rav Gronstein, huit années durant, avant de devenir rabbin. Il a pris le nom hébraïque d'Aaron Eliacheff, et exerce son ministère à Strasbourg.


                                                                                    Thierry Noël-Guitelman

Conversions et baptêmes

D'après le paragraphe 2 de l'article 1 de la loi du 2 juin 1941 - Second statut des Juifs - un individu ayant deux grands-parents juifs n'était Juif que s'il appartenait «   à la religion juive, ou y appartenait encore le 25 juin 1940 ». Il pouvait prouver qu'il n'était pas Juif à la condition de fournir « la preuve de l'adhésion à l'une des autres confessions reconnues par l'Etat avant la loi du 9 décembre 1905 ». 

Moyennant une conversion à la religion catholique, à la confession calviniste ou luthérienne, avant le 25 juin 1940, et à condition qu’il n’y ait pas plus de deux grands-parents de « race juive », on pouvait donc cesser d'être considéré comme Juif...

Aussi, à partir de 1942, suite à plusieurs affaires de fraudes et de falsification de registres paroissiaux, le Commissariat Général aux Questions Juives insistait sur la « charge de la preuve », estimant insuffisante la production de certificats de baptême pour délivrer les salvateurs certificats de « non-appartenance à la religion juive » rappelle le juriste Richard H. Weisberg dans « Vichy, la justice et les Juifs » (Editions des archives contemporaines) p. 138-141.

Même converti et baptisé, l’israélite restait considéré comme Juif s’il était issu d’au moins trois grands-parents de « race juive ». (CDJC-CXV-14A Lettre du préfet de police du 10 mars 1942 au CGQJ sur la définition du statut des Juifs)


Les conversions ont été souvent invoquées pour obtenir dérogations et libérations. Aussi, le maréchal Pétain recevait directement des courriers en ce sens :


Le 29 mars 1943, Henri Héloin demande la libération de sa femme Germaine, née Katzka, arrêtée à Rouen et internée au camp de Beaune-la-Rolande. Née juive, elle est convertie au catholicisme en 1937. (CDJC-CII-89)


Le 7 avril 1943, Mathilde Masse, de Saint-Dié, demande la libération de son mari Camille, et de sa belle-soeur Irène, tous deux convertis au catholicisme mais arrêtés pour non port de l’étoile jaune. (CDJC-CII-92)


Le 10 avril 1943, René Dhervillers, grand mutilé de guerre, s’adresse au chef de l’Etat pour faire libérer Antoinette Vernes. Son mari, ancien combattant de 14-18, est protestant et sa femme s’est convertie à la religion de son mari. (CDJC-CII-94)


Brinon sera aussi destinataire de courriers invoquant le fait religieux : 


Le 5 mars 1944, Marcel Daugy, préfet de la Meuse, écrit pour faire libérer Caroline Altmeyer, la belle-mère de son chauffeur, qui est d’origine juive mais convertie, ses trois enfants étant baptisés.

« Aussi, doit-on considérer que bien qu’israélite de naissance, Mme Altmeyer n’appartient plus en réalité à la communauté juive et qu’elle est totalement intégrée dans la nation française » souligne le préfet qui invoque aussi de graves problèmes oculaires. (CDJC-XLII-96)


Le 20 mars 1944, le commandant Hubert Cauchy, sous-chef de la Défense passive à Reims demande à Brinon la remise en liberté de son épouse Yvonne, née Sanders, israélite, internée à Drancy. Il précise dans son courrier qu’il est catholique, que ses trois enfants sont catholiques et baptisés, et a fourni sept certificats de baptême de ses ascendants à la préfecture de la Marne : « Il semble dans ces conditions qu’une mesure de faveur puisse intervenir pour ma femme et la rendre à son foyer, me trouvant isolé et souffrant ». (AN F60 1485)


Des missives sont également adressées au Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ) : 

L’évêché d’Orléans, dans une lettre du 9 juin 1941 à Xavier Vallat, Commissaire Général aux Questions Juives, attire son attention sur la situation de Charles et Gisèle Lustiger. Ce couple, d’origine polonaise, converti au catholicisme, a vu son commerce de bonneterie mis sous séquestre. Le CGQJ répond le 19 juin 1941 qu’ils sont juifs en vertu de la loi du 2 juin 1941. (CDJC- CX-55)

M. et Mme Lustiger étaient les parents du futur Cardinal de Paris Jean-Marie Lustiger (1926-2007), né Aron Lustiger qui sera baptisé catholique à 14 ans, le 25 août 1940. 

Déportée, Gisèle Lustiger mourra à Auschwitz le 13 février 1943. Charles Lustiger, réfugié à Decazeville, sera caché jusqu’à la Libération par l’Ecole jésuite d’ingénieurs de Purpan, à Toulouse.


Suzanne Laubier est d'origine juive, mais baptisée depuis 1923. Mariée depuis 1930 à un non juif, elle était directrice du lycée de jeunes filles de Lille. Elle en sera écartée du fait de ses origines. Son mari a écrit au CGQJ pour obtenir une dérogation. Une copie de son acte de mariage a été adressée au Cardinal Suhard, afin qu'il puisse appuyer sa demande. 

M. Ditte, responsable du service du statut des personnes au CGQJ répond au Cardinal dans une lettre du 2 septembre 1941 que ce sont les chefs hiérarchiques de Mme Laubier qui décideront de la réintégrer ou non dans son emploi. (CDJC-CCXXXVII-10)


André Weidenbach, dans une lettre du 7 juin 1942 au préfet du Loir-et-Cher, expose son " cas particulier " justifiant une exemption d'étoile. Il parle de «  vexation morale très pénible » le fait d'être « montré du doigt comme ayant une tare alors que ma vie et celle de mes parents n'a toujours été que droiture ». Il met en avant plus d'un siècle et demi d'ancêtres français et souligne que son père a été tué au champ d'honneur en février 1915. Il ajoute que sa femme, née dans le Périgord, « est aryenne, mes deux enfants de religion catholique le sont aussi et je n'ai moi-même jamais opté pour la religion juive ».

La lettre sera transmise le 26 juin à la direction générale de la police au Ministère de l'Intérieur qui répondra le 13 juillet qu'il « ne lui appartient pas d'accorder de telles dispenses, ni même de les transmettre aux Autorités Allemandes. Il convient en conséquence, d'inviter les Juifs qui présenteraient des demandes de cet ordre, à s'adresser aux Kommandanturen dont ils dépendent ». (AD 41)


L'influent Léo Israélowicz, ancien ténor d'opéra

Juif polonais, Léo Israélowicz est né en 1912 à Tarnow, près de Cracovie. Ancien ténor des choeurs de l’opéra de Vienne - connu sous le nom de Léo Ilkar - il devient à 26 ans membre du Judenrat, le conseil juif de la capitale autrichienne, instauré par les nazis. 

En mars 41, Adolf Eichmann l’envoie à Paris pour exporter la formule du conseil juif en zone occupée. Il prend alors la direction de l’hebdomadaire « Informations juives », lancé le 19 avril 1941, et dispose d’un hôtel particulier, au 77 avenue Paul-Doumer, dans le 16e, qu'il occupe avec sa mère Balbina Rauchwerg, 54 ans, et sa fiancée Margareta Spitzer, 20 ans, qu'il épousera. Le père de la jeune femme deviendra son conseiller juridique.

Avec la loi du 29 novembre 1941 qui institue l’UGIF (Union Générale des Israélites de France), il devient chef du service 14 chargé de la liaison avec le service des affaires juives de la SS et en janvier 1942, « Informations juives » devient le « Bulletin de l'UGIF ». 

Israélowicz interviendra souvent pour appuyer des demandes de libération auprès d’Aloïs Brünner qui commande le camp de Drancy. 

Le 21 octobre 1942 il fera libérer Alice Glass, arrêtée pour ne pas avoir retiré son étoile jaune dans les délais, étant souffrante. Son mari s’était présenté le 10 juin 1942 avec trois jours de retard au commissariat du 10e, alors que l’étoile ne pouvait être retirée que par son porteur.

L’historien Michel Laffitte, dans « Juif dans la France allemande » note que la « qualité de conjointe d’aryen a sans doute été l’élément majeur qui a évité à Alice Glass, pendant ces presque cinq mois d’internement au camp de Drancy, de faire partie d’un convoi de déporté «. (1)

Tout au long de l’année 1942, à la demande du rabbin de Poitiers Elie Bloch-Debré, il interviendra pour la libération des enfants Richard et Louisette Fliegelman, de Niort, lycéens orphelins, et de leurs oncle et tante Maximilien et Sabine Vollmann, et leurs enfants Emilie et Marc Liebermann, transférés au camp de Poitiers.

Ces derniers ne seront pas déportés, mais Richard, 16 ans, partira à Sobibor par le convoi n° 53 du 25 mars 1943, après ses oncles et tantes qui périront à Auschwitz, arrivés par le convoi n° 42 du 6 novembre 1942. Seule Louisette survivra.

Dans une lette au rabbin, Israélowicz écrivait : «  Je vous serais reconnaissant de bien vouloir m’avertir du départ pour Drancy des enfants Liebermann et de m’envoyer au plus tôt leur acte de naturalisation pour que je puisse faire l’impossible pour les sauver ». (2)

Début juillet 1943, il délivre une attestation à Robert Gamzon, du conseil d’administration de l’UGIF en zone sud et membre du Consistoire central, pour pouvoir disposer d’une exemption d’étoile jaune et passer outre le couvre-feu pour deux mois, lors d’un séjour en zone occupée, en accord avec Heinz Röthke. (3)

Gamzon (1905-1961), petit-fils d’Alfred Lévy, grand rabbin de Paris, fonda en 1923 les Eclaireurs Israélites de France (EIF). A la fois membre du Consistoire central et de l'UGIF, il mettra en place, à Lautrec (Tarn), une filière d’évasion d’enfants juifs, sauvant ainsi plusieurs milliers de jeunes. 

Entré dans la clandestinité fin 1943, il organisa la résistance militaire des EIF et prendra en 1944 le commandement du maquis EIF de Vabre (Tarn). Installé en Israël après guerre, chercheur au département électronique de l’Institut Weizmann, il meurt noyé accidentellement.


Avec l'arrivée d'Aloïs Brunner à la direction du camp de Drancy, le 30 juin 1943, l'étau se resserra un peu plus. Les dirigeants de l'UGIF, responsables du ravitaillement, sont souvent convoqués.

Le 21 juillet 1943, Israélowicz, 31 ans, et André Baur, 39 ans, vice-président de l’UGIF, sont en mission à Drancy. Or, le cousin de Baur, Adolphe Ducas s’est évadé avec un autre détenu. Baur sera retenu en otage et Israélowicz laissé en liberté provisoire mais leurs familles seront menacées d’arrestation si, sous huit jours, les deux fugitifs ne réintègrent pas le camp. 

Le 10 septembre 1943, André Baur est rejoint par sa femme Odette Pierre-Kahn, arrêtée avec ses quatre enfants, de 3 à 10 ans. Avec Israélowicz tous seront déportés à Auschwitz par le convoi n° 63 du 17 décembre 1943. Dans le même convoi, le rabbin Elie Bloch-Bloch, son épouse Georgette et leur fille Myriam âgée de 6 ans, la mère et la femme d'Israélowicz.

Fin septembre 1943, alors que Israélowicz est à Drancy depuis deux mois, un rapport du CGQJ, fait état des accusations d’une femme dont le mari est au camp de Beaune-la-Rolande. Elle a entendu dire «  qu’un juif nommé Israélowicz avait fait sortir des juifs moyennant rétribution ». (4)

La fille d’Israélowicz témoignera après guerre pour rétablir l’honneur de son père : 

«  Un soir, la Gestapo est venue chez nous et a demandé à mon père de les accompagner pour aller chercher des Juifs qui n’étaient pas de nationalité française et dont mon père possédait la liste (…) Mon père refusa catégoriquement mais l’officier de la Gestapo qui commandait le groupe de trois hommes sortit son révolver et me le mit contre la tempe en disant à mon père : «  Ou bien tu viens immédiatement avec nous, ou bien c’est ta fille qui sera victime de ton refus ». Mon père atterré, contraint et forcé, s’exécuta et il est parti avec eux ».


Transféré au camp de Monowitz au printemps 1944, Israelowicz, reconnu par des déportés, tomba sur Herbert, un capo juif polonais, dont sa femme et ses trois filles ont été gazées. Il était devenu la terreur des déportés du Commando n°54. Herbert se rendra nuitamment dans le bloc d’israélowicz, le fera lever et le roua de coups. Après une troisième nuit de violences, il le laissera pour mort. (5)


(1) Michel Laffitte : Juif dans la France allemande (Tallandier,  2006), p. 145

(2) CDJC-CDXXIV-9 Correspondance du 9 janvier 1942 au 15 décembre 1942.

(3) CDJC-CDX 70 Attestation du 8 juillet 1943

(4) CDJC-XXVIII-212 Rapport du 28 septembre 1943 du Commissariat Général aux Questions Juives dénonçant les agissements de l’UGIF.

(5) Témoignages tirés de « La triste fin de Léo Israélowicz » sur http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr


Des indics exemptés d’étoile jaune

Dans sa déposition, en octobre 1946, Kurt Schendel, ancien secrétaire du service de liaison de l'UGIF, fera allusion aux pratiques de Robert Jodkun, de la Sipo-SD, qui «  avait à sa solde des indicateurs, hommes et femmes ». Plusieurs de ces indicateurs sont Juifs. (4)

Une liste de 32 personnes sera fournie lors de l'interrogatoire de l'inspecteur Henri Jalby, recueilli dans le cadre de la même commission rogatoire. (5)

Ainsi, Serge Epstein a « fait arrêter des centaines de ses coréligionnaires », affirme Jalby en précisant que cet indicateur de la rue des Saussaies, « était autorisé à sortir sans étoile ».

Le 30 novembre 1942, Epstein s'était vu accorder une exemption par Röthke. (6)

Trafiquant d'or, il aurait réalisé une fortune « de plus d'un million de francs » affirmait Jalby dans son interrogatoire.

Autre personnage très impliqué, exempté : Maurice Lopatka. (7)

Né à Varsovie le 7 juin 1883, Moszek Lopatka est considéré par Léon Poliakov comme le « plus terrible des informateurs juifs, employé par les services anti-juifs tant allemands que français. Responsable de l’arrestation de centaines de juifs qu’il faisait chanter avant de les dénoncer pour toucher des deux côtés ». (8)

Une accusation que l’on retrouve dans l’interrogatoire par la commission d’épuration, d’Alfred Jurgens, traducteur alsacien, détaché aux Affaires juives de la Gestapo : « Vous connaissez Lopadka ? »

Réponse : « C’est un sale juif, dénonciateur de centaines de ses coréligionnaires ». (9)

Arrêté par les FFI à la Libération de Paris, détenu dans la prison clandestine de la villa Saïd (ancienne résidence de Pierre Laval, transformée en centre de détention), il sera transféré à Fresnes et fusillé. (10)

Six autres exemptions d’étoile seront délivrées en juin 1942 pour six personnes travaillant avec la police anti-juive. (11)

Elles concernent : Roger Nowina, 47 ans. 

Les frères Robert et Claude Lambert, 43 et 42 ans. Ils seront déportés à Auschwitz avec leurs femmes et enfants (sept personnes) par le convoi n°62, du 20 novembre 1943. Leur père Daniel, arrêté le 4 décembre 1943, sera déporté par le convoi n° 63, du 17 décembre.

Gaston Naxara, 35 ans, interné à Drancy le 13 novembre 1943, ne sera pas déporté.

Deux femmes : Hildegard Bergmann, 21 ans, et Camille Wilenski, 44 ans. 

La première, secrétaire allemande, sera déportée à Auschwitz par le convoi n° 55, du 23 juin 1943.


(4) CDJC-XCVI-56 bis Déposition du 7 octobre 1946 de Kurt Schendel, ancien secrétaire du service de liaison de l'Union générale des israélites de France (UGIF).

(5) CDJC-XCVI-61 Déposition du 15 octobre 1946 d'Henri Jalby, ancien inspecteur à la Police des questions juives.

(6) CDJC-XXVa-179 Exemption accordée jusqu'au 15 septembre 1942, prolongée jusqu'au 31 décembre. Samuel Epstein est né en Russie le 20 mai 1888.

(7) CDJC-XXVa-189 Certificat du 24 juillet 1942, signé par Röthke. Exemption jusqu’au 31 août 1942, prolongée par trois fois jusqu’au 3 avril 1943.

(8) Léon Poliakov : " L’Etoile jaune - La Situation des Juifs en France sous l'Occupation - Les Législations nazie et vichyssoise " (Editions Grancher, 1999), p. 70.

(9) Archives de la Préfecture de police de Paris. Dossier d’épuration n° KB 59.

(10) Jean Bocagnano : " Quartier des Fauves, prison de Fresnes " (Editions du Fuseau, 1953) p. 83-84.

(11) CDJC-XXVa-165, 166, 171, 184, 194, 195. CDJC-XXVa-206.


André Haffner, le condamné à mort acquitté...

Le 4 août 1949, après dix-huit audiences devant la Cour de justice du procès des 35 ex-inspecteurs et cadres de la SEC - la Section d’enquêtes et de contrôle du Commissariat Général aux Questions Juives - de simples peines de prison sont prononcées contre 16 personnes. Neuf seront acquittées, et neuf condamnées aux travaux forcés, entre cinq et vingt ans. Des peines amnistiées plus tard…

Condamné à mort par contumace fin 1947, l’ancien commissaire général Louis Darquier de Pellepoix, réfugié en Espagne franquiste, y mourra à 82 ans en 1980, sans avoir jamais été inquiété. Retrouvé par un journaliste de "L’Express" en 1978, il déclara : « Je vais vous dire, moi, ce qui s’est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les poux ». (1)

Son prédécesseur jusqu’en mai 1942, Xavier Vallat, arrêté à Vichy le 26 août 1944, condamné à dix ans de prison en 1947, bénéficia d’une libération conditionnelle fin 1949. Il sera amnistié en 1954...

Autre contumax, André Haffner, condamné à mort le 3 novembre 1949 par la Cour de justice de la Seine. Il se rendra en 1955 après dix ans de cavale. 

Directeur de la SEC, de novembre 1943 à fin mai 1944, il part à Clermont-Ferrand où nommé intendant de police, il s’illustra avant sa fuite en Allemagne dans une opération contre les maquis d’Auvergne.

Acquitté en 1956 par le Tribunal des Forces Armées de Paris… Il décède à 78 ans en 1987.

Ancien avocat à Tunis, sa ville natale, administrateur de « Tunis Journal », directeur éditorialiste de Radio-Tunis où il invitait chaque jour à s’enrôler dans la Phalange Africaine, membre du PPF, il sera évacué vers l’Italie le 13 mai 1943, une semaine après la prise de Tunis par l’armée britannique. 

Fin mai 1943 à Paris, il entre à la SEC comme "chargé de mission" le 1er juin. Très actif sur le terrain, il signera les procès-verbaux d’arrestations de 111 personnes, souligne Laurent Joly. (2)

Pour réaliser sa politique du chiffre, l’historien précise qu’Haffner s’entourait d’indicateurs juifs qu’il fait déporter une fois qu’ils ont permis l’arrestation de tous les coreligionnaires de leur quartier, comme l’a rapporté l’officier de police Jacques Delarue dans son rapport du 11 juillet 1957. (3)


Retour sur quelques "actions" zélées visant des femmes : 

7 mars 1944 : Haffner prend la tête d’une arrestation place Voltaire à Paris. Il s’agissait d’un contrôle destiné à dépister les israélites en infraction avec l’ordonnance allemande leur interdisant de faire leur marché en dehors de certaines heures. Golda Diament, 34 ans, sera arrêtée au 1, rue de la Roquette alors qu’elle parlait à une voisine. Seule avec trois enfants depuis l’arrestation de Zalman-David son mari, assassiné à Auschwitz le 10 juin 1942, sa fille Jacqueline avait 14 ans et ses deux garçons, 7 et 3 ans. Elle sera déportée à Auschwitz, depuis Drancy, par le convoi n° 69 du 7 mars 1944.

4 avril 1944 : toujours place Voltaire. M. Lipfrant, 56 ans, est arrêté et sera envoyé à la chambre à gaz. Arrêtée également, sa fille Raymonde, 15 ans, rentrera vivante de Birkenau. Mme Lipfrant avait été arrêtée lors de la rafle du Vél d’Hiv.

23 mai 1944 : Rose Sitbon, est arrêtée dans la rue. Ses papiers sont en règle. Veuve de 35 ans, ouvrière chez Renault, elle a cinq enfants à nourrir. L’aîné a 17 ans, le plus jeune 8 ans. Direction Drancy et Auschwitz par le convoi n° 75 du 30 mai 1944. Elle survivra.

Autre opération, le 25 mai 1944 : métro Porte de Clignancourt, avec trois inspecteurs. Esther Lasri, 63 ans, née à Oran, et sa fille Ida sont arrêtées. La mère mourra à Auschwitz, déportée par le convoi n° 75 parti de Drancy le 30 mai 1944. Ida, rentrera très malade.

Fin mai 1944, Régine Kaufmann, arrêtée dans la rue, n’avait pas ses papiers sur elle. On lui demande de se présenter à la SEC le lendemain. Elle sera déportée avec son mari, son père et son fils. Ces deux derniers ne rentreront pas…


(1) "L’Express" du 26 octobre 1978, interview par Philippe Ganier Raymond.

(2) Laurent Joly : Vichy dans la "Solution Finale" - Histoire du Commissariat Général aux Questions Juives (Grasset 2006), p. 633 

(3) CDJC-DXLVI-73 Rapport d’enquête. Commission rogatoire du juge d’instruction près le Tribunal permanent des Forces Armées de Paris.