samedi 24 avril 2021

Marguerite, libérée de Drancy pour faciliter le vol de tableaux convoités par Göring

Pilleur attitré de Göring, l’historien d’art Bruno Lohse récupérait des toiles de maîtres pour le chef nazi. Collectionneurs et galeries juives comptaient parmi ses cibles favorites. En 1942, il s’attaque à la célèbre galerie Cailleux en s’appuyant sur les origines de l’épouse du propriétaire…

Judith Marguerite Serf
(1882-1973)
photo Geneanet
Bruno Lohse, marchand d’art allemand et nazi, participa activement au pillage des collections d’art de familles juives françaises pendant l’Occupation. Pour fournir les plus belles oeuvres au criminel de guerre Hermann Göring, il était en contact avec Paul de Cayeux de Sénarpont (1884-1964), dit Cailleux, qui présidait jusqu’en 1941 le syndicat des marchands d’art et antiquaires.

À la tête d’une galerie prestigieuse depuis 1912, ce grand collectionneur, spécialiste du 18e siècle français, catholique, était marié depuis 1910 à Judith Marguerite Serf (1882-1973).

Née à Paris dans une famille juive alsacienne de Buschwiller, elle sera arrêtée le 19 septembre 1942 et envoyée au camp de Drancy pour être déportée…

C’était sans compter sur l’intervention de Lohse qui obtiendra sa libération le 30 octobre. Une faveur obtenue au prix d’un ignoble chantage : en échange, Lohse demanda à Cailleux la liste des tableaux que des antiquaires juifs avaient confiés à leurs collègues aryens. 

Selon Christian Michel, professeur d’Histoire de l’art à Lausanne et à l’université de Nanterre, arrière petit-fils de Marguerite et Paul Cailleux, ce dernier n’aurait pas donné la liste réclamée. D’autres marchands parisiens n’ont pas eu le même scrupule, comme Yves Perdoux et le comte de Lestang qui révéleront aux allemands les caches de la collection de Paul Rosenberg, moyennant une commission de dix pour cent en tableaux, sur la valeur totale estimée de la collection. (1) 


Les accusations de Léonce Rosenberg


Hector Feliciano, dans son livre « Le musée disparu », enquête magistrale sur le pillage des oeuvres d’art par les nazis, pense au contraire que Paul Cailleux a cédé aux exigences du Commissariat général aux questions juives (CGQJ). Mais, il n’apporte pas de véritable preuve. Il se contente de citer Léonce Rosenberg, le frère de Paul, qui affirmait dans une lettre du 22 février 1945, adressée à la Commission de Récupération Artistique, qu’après le refus du Syndicat des éditeurs d’art et négociants en tableaux modernes de désigner des membres de son syndicat pour administrer des galeries juives « aryanisées », le CGQJ demanda « à Paul Cailleux qui a accepté ce sale travail ».

Et la lettre accusatoire précisait non sans rancune : « Il a immédiatement convoqué le ban et l’arrière-ban de l’Association des Antiquaires, dont il était le président. Il leur a fait croire qu’ils toucheraient une commission sur la liquidation des galeries juives. Beaucoup ont accepté ce rôle de vautours (…) On a alors assisté à une situation très étrange : des galeries d’art moderne liquidées par des marchands d’antiquités, et le propre comptable de Cailleux, qui avait la charge de nommer les administrateurs provisoires, désigné lui-même comme administrateur des galeries Josse Hessel, Bernheim-Jeune et Wildenstein ! » (2)

Feliciano rajouta un couplet à charge pour Paul Cailleux en citant l’enquête de journalistes de L’Express, parue en 1995, sur les oeuvres d’art emportées en Russie par l’Armée Rouge. Il est révélé qu’une nature morte du peintre du 18e siècle François Desportes, exposée au musée Pouchkine à Moscou, figure dans le répertoire des biens spoliés en France comme ayant appartenu à Paul Cailleux. Or, le tableau a été vendu le 16 juillet 1941 par Cailleux au musée de Dusseldörf. « Cailleux aurait ainsi déclaré avoir été spolié d’un tableau pour lequel un musée allemand lui avait déjà versé une importante somme d’argent ». (3) 


Marguerite, orpheline à 9 ans


Bien malgré elle, Marguerite Cailleux se retrouva au coeur des tractations marchandes et des rivalités professionnelles de son mari.

Christian Michel avait 14 ans à la mort de son arrière grand-mère. Tous les jeudis, il allait déjeuner avec elle dans son appartement, au deuxième étage de la galerie. Elle ne lui a jamais parlé de Drancy ni de son arrestation : « Elle avait souffert comme française et non comme juive de la défaite de 1940. Elle exigea que soient fermés les volets de la maison où sa famille s’était trouvée pendant l’exode, lors de l’arrivée des troupes allemandes, ne voulant pas qu’il y ait de spectateurs aux fenêtres pour ce signe de la défaite. »

« Sa famille n’avait aucune affinité religieuse, son frère survivant était franc-maçon. En 1910, elle épousa un jeune marchand qui avait deux ans de moins qu’elle, catholique. Il n’y avait pas de rabbin à son enterrement ni de récitation du Kadisch. Cela n’en fait guère une figure juive ! »


Marguerite n’a pas eu une enfance très heureuse. Ses parents meurent accidentellement lorsqu’elle avait 9 ans. Son père Samuel Serf, horloger, avait 51 ans et sa mère Anna Esther Bloch, 36 ans. Elle sera élevée avec ses frères Marc et André, par leur grand-mère maternelle Pauline Ulmann qui meurt à son tour lorsque Marguerite a 17 ans. Son mariage avec Paul Cailleux chassera les nuages avec la naissance de ses deux enfants Jean, en 1913, et Denise, en 1917.


Dans la galerie du 136, rue du Faubourg Saint-Honoré, Paul travaillait avec son fils Jean, diplômé de l’Institut d’art et d’archéologie, ancien élève de l’Ecole du Louvre. 

Leurs expositions attiraient le tout-Paris des amateurs d’art et des collectionneurs mais les persécutions antisémites viendront compliquer la vie de la famille. 

Hector Feliciano note que « à l’instar de bon nombre de ses confrères, Cailleux réalise des affaires juteuses avec les Allemands, tout au long de l’Occupation ». (4) 

« La réputation de la galerie parisienne est telle que de nombreux officiers supérieurs de la Wehrmacht ainsi que des hauts fonctionnaires du Reich viennent y chercher des pièces pour décorer leurs bureaux ».

Au total, une soixantaine de transactions selon le rapport de l’armée britannique établi à partir des documents comptables de la compagnie allemande Schenker, spécialisée dans le transport d’oeuvres d’art.


La famille cachée dans le Poitou


Début décembre 1943, un an après l’épisode de l’arrestation de Marguerite, craignant une éventuelle aryanisation de la galerie du fait des origines de sa mère, Jean Cailleux, son épouse Daria Kamenka, née à Saint-Pétersbourg, et leurs enfants Marianne, Catherine et Olivier, alors âgés de 7 ans et demi, 5 et 3 ans, se réfugient dans les Deux-Sèvres par l’intermédiaire du pasteur Yan Roullet qui sera arrêté plus tard pour faits de résistance. Ils seront accueillis chez les Simon, une famille du petit village de Thorigné. 

Daria effectuait des traductions pour les protestants, majoritaires dans le pays Mellois. Dans les années soixante, sous le nom de Daria Olivier, madame Cailleux publiera plusieurs romans historiques consacrés à sa Russie natale. (5)

Néanmoins, Jean Cailleux ira témoigner devant le tribunal militaire de Paris, au procès de l’ERR (Einsatzsab Reichsleiter Rosenberg). « C'est lors du procès de Lohse que mon père a témoigné en sa faveur. Dans l’article déjà ancien de la revue L'Oeil, « Dans les ténèbres du Docteur Lohse », on explique que Lohse, sentant probablement le vent tourner, s'était vanté d'avoir fait libérer ma grand mère » souligne Sylvie Delbecq, la fille cadette de Jean Cailleux, née en 1944, petite-fille de Paul. (6)


En 1960, lors des noces d’or de Marguerite 
et Paul Cailleux, mariés le 1er octobre 1910. 
Avec leur beau-frère André Serf (1889-1969) 
et belle-soeur Marcelle (1899-1967) photo Geneanet


Après guerre, la maison Cailleux préféra tourner la page et oublier ce passé encombrant.
Lohse, capturé en Allemagne par les Alliés, et cinq autres inculpés allemands comparaîtront pour pillage d’oeuvres d’art. 

Le 3 août 1950, le verdict tombe après seulement deux jours d’audience. Lohse est acquitté et libéré aussitôt, après un peu plus de cinq années de détention.

Une performance due à son avocat, le ténor du barreau, Me Albert Naud, résistant, défenseur de nombreux collaborateurs, dont Adrien Marquet, ministre de Pétain, et l’écrivain Louis-Ferdinand Céline. 


Sujets tabous…


À la mort de son père en 1964, Jean Cailleux reprend la galerie jusqu’en 1984, secondé par sa soeur Denise Cailleux-Mégret, et à partir de 1960 par sa fille Marianne (1936-2004), diplômée en histoire de l’art. Il décède  à 96 ans en 2009.

Sylvie Delbecq explique que « ces sujets étaient tabous pendant mon enfance et ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai appris tout cela et ce qu’il y avait autour. Les histoires de pillage des oeuvres d’Art et le rôle de mon grand-père m’ont été révélés par le livre d’Hector Feliciano. Tombant des nues, j’ai interrogé mon père à ce sujet, mais il a répondu de façon évasive. La seule chose que je savais était que ma grand mère avait été sauvée par un allemand. »


De retour dans le commerce d’oeuvres d’art à Munich, Lohse offrira des chefs-d'œuvres à des musées américains... L’historien Jean-Marc Dreyfus indique qu’en 1969, Lohse sera l’un des experts pour la vente d’un tableau de Rubens et Brueghel, « Diane et ses nymphes s’apprêtant à partir pour la chasse ». Un tableau déjà vendu en 1940 à Goering…(7) 

À sa mort, en mars 2007, des dizaines de peintures impressionnistes seront retrouvées dans une pièce blindée d’une banque de Zurich, cachées pour la mystérieuse fondation Schönart, installée en 1978 par Lohse au Liechtenstein. Notamment « La Baie de Moulin Huet, à Guernesey » peinte vers 1883 par Auguste Renoir, « Vétheuil avec Seine en hiver » de Claude Monet, spolié en 1941, et « Le Quai Malaquais, Printemps 1903 » de Camille Pissaro, volé par la Gestapo à l'éditeur berlinois Fischer, qui sera rendu à Gisela Bermann Fischer, l’héritière de la famille.


Dans l’ombre de son mari, Marguerite Cailleux aura eu bien du mal à exister : « C’était une femme assez effacée avec un mari assez dominateur » se souvient Sylvie Delbecq.

«  C'était fascinant de la voir si menue, dans le grand appartement du 136 

faubourg Saint Honoré, rempli à ras bord de merveilles… et parfaitement 

à sa place, couverte de très beaux bijoux, mais sans ostentation ».

Après guerre, Paul ne sera pas inquiété à la différence de deux confrères marchands, collaborateurs zélés, mais blanchis par l’épuration. Le premier, Jean-François Lefranc, sera condamné en 1946 pour intelligence avec l’ennemi. Outre la livraison à la Gestapo des 333 tableaux de la collection d’Adolphe Schloss, il confisqua 93 tableaux appartenant à Simon Bauer, parmi lesquels « La cueillette » de Pissarro, qu’il vendra en avril 1944. Après 75 ans de procédures, l’oeuvre sera restituée en 2020 aux héritiers Bauer. 

Le second, Martin Fabiani, assistant de Schoeller dans des ventes aux enchères, défendu par M° Floriot, sera condamné à une amende de cent quarante-six millions de francs.


En 1982, Marianne Roland Michel reprend la galerie familiale jusqu’en 1996, laissant la direction à sa cousine Emmanuelle de Köenigswarter, jusqu’à la fermeture de ce lieu historique en 2000. Son fils, Christian Michel, préférant poursuivre sa carrière universitaire, un nouveau propriétaire prend la suite : Patrice Bellanger, spécialisé dans la sculpture et la terre cuite. A la mort de ce dernier, en 2013, le galeriste Éric Coatelem, qui exerçait juste en face depuis 1986, renoue avec « l’esprit Cailleux ».

Depuis 2005, la Fondation Marianne et Roland Michel attribue chaque année le Prix Marianne Roland Michel en faveur des auteurs spécialisés dans le domaine de l'histoire de l'art et destiné à les aider à publier leurs ouvrages. 

Au gré des rares restitutions de tableaux spoliés qui font de temps en temps l’actualité, la galerie Cailleux garde précieusement ses secrets sur cette époque trouble qui s’efface peu à peu avec le temps. 


Thierry Noël-Guitelman


(1) Hector Feliciano, Le musée disparu (Gallimard 2010) p. 90-91 et témoignage de Christian Michel recueilli en septembre 2020.

(2) Ibid, p. 219-220. Lire aussi l'histoire d'un tableau de Fernand Léger réquisitionné par Göring.

(3) Ibid, p. 323-324

(4) Ibid, p. 207, 216 et annexe I, p. 361 à 370

(5) Jean Marie Pouplain : « Les enfants cachés de la résistance » (Geste éditions/témoignages 1998) p. 106 à 108.

(6) Témoignage recueilli en janvier 2019

(7) Jean-Marc Dreyfus : « 10 890 tableaux, 583 sculptures, 583 tapisseries, 2 477 pièces de mobiliers anciens, 5 825 pièces de porcelaine "Le procès de l’ERR et du pillage des œuvres d’art, Paris, 1950", Histoire@Politique, n° 35, mai-août 2018




https://histoire-image.org/fr/etudes/bruno-lohse-hermann-goering

mercredi 17 février 2021

Marcel Lattès, compositeur oublié

Marcel Lattès est né à Nice le 11 décembre 1886. Compositeur de talent, ses musiques ont fait les beaux jours du cinéma des années trente. Arrêté le 4 octobre 1943 à Paris, il sera déporté à Auschwitz où il meurt au lendemain de son 57e anniversaire. Retour sur la vie et l’oeuvre de ce musicien oublié.


Marcel Lattès (1886-1943) coll. particulière
Après avoir été chassés du Languedoc, entre le XIVe et le XVIIe siècle, de nombreux « Juifs du Pape », réfugiés du Comtat-Venaissin, privés d’état-civil jusqu’à la Révolution, prendront des patronymes rappelant leur localité d’origine. 
Il en va ainsi des Lattes, ville au sud de Montpellier, pour beaucoup originaires du Piémont, installés à Nice. 

Rien d’étonnant donc, de trouver jusqu’à nos jours des Lattès parmi les notables juifs de la cité azuréenne : 

Abraham Moïse Alfred Lattèssurnommé Fred - (1908-1993) siégea au conseil municipal sur la liste de Jacques Médecin, de 1965 à 1977 où il était en charge de l'Opéra. 

Il a longtemps présidé la communauté juive niçoise et le consistoire régional. Avec son épouse Simone Sultana Abami (1912-1996), il repose au cimetière du Château, tout comme son père Joseph Lévy-Lattès (1867-1948).

Son magasin Lattès Tissus, installé 4-6 Descente Crotti, fondé par son grand-père en 1840, a été un phare incontournable du commerce local jusqu’à sa fermeture en 1999. Il était alors dirigé par Michèle Lattès, l'épouse de Gérard, l'un des trois fils Lattès. Son jumeau, Eric a opté pour la banque. L'aîné, Jean-Claude Lattès (1941-2018), est devenu un éditeur et romancier célèbre. 


D’autres Lattès, Lucien (né à Clermont-Ferrand en 1851 et décédé à Paris en 1932)  et son frère Emile-Eugène (né à Lyon en 1847, décédé en 1934),  ingénieur de l'Ecole Centrale, fils d'un musicien marseillais Moïse Lévi Lattès (1817-1908) et d'Adèle Farcassin (née à Tours en 1815 et décédée à Nice en 1881), possédaient entre 1870 et 1880 le magasin « A la Ville de Paris », spécialisé dans les nouveautés et les tissus. 

Devenu banquier-agent de change, Lucien Lattès ira s’installer en 1902 à Paris, 20 avenue de l'Opéra, avec son épouse Jeanne Wormser (1861-1922) originaire de Bischwiller en Alsace. Commandeur de la Légion d'honneur en 1924, il a présidé des sociétés de préparation militaire de la Guerre de 14-18. Ils sont enterrés au cimetière du Montparnasse à Paris (division 30).

Leurs deux fils naîtront à Nice, au 21 rue Gubernatis : Georges Lattès (1882-1969), qui deviendra avocat puis banquier et Marcel Moïse Lattès, en 1886. 

Doué pour la musique, Marcel décroche à 20 ans le premier prix de piano du Conservatoire de Paris et trouve ses premiers succès dès 1908 avec le parolier Albert Willemetz, en signant les partitions de comédies musicales.

Engagé volontaire pendant la guerre de 1914-18, croix de guerre, officier de la Légion d’honneur, il sert comme infirmier dans les Ambulances russes du colonel Dimitri d'Osnobichine.

En 1919 il écrit la musique de « Maggie », montée en Angleterre puis en France en 1921, au théâtre Marigny, sous le titre de « Nelly ». 

La notoriété arrive en 1927 dans « Le Diable à Paris », avec Dranem, où il innove avec des rythmes basques de fandango, vingt ans avant Francis Lopez, et surtout l’opérette policière « Arsène Lupin banquier », créée en mai 1930 aux Bouffes Parisiens, par Yves Mirande et Willemetz, avec René Koval et Jean Gabin en jeune premier comique. Un spectacle inspiré de l’oeuvre de l’oncle de Lattès, Maurice Leblanc, marié avec Marguerite Wormser, une soeur de sa mère.

En 1931, il signe toute la musique de la Revue des Nouveautés, et des chansons avec Henri Jeanson. 

Les musicologues qualifieront Lattès de « compositeur savant et subtil orchestrateur, qui possédait aussi un grand sens de la mélodie originale ».


Une quarantaine

de musiques de films


Face au déclin de la comédie musicale, il rebondit en se lançant dans la musique de films de 1929 à 1941. Il signera la musique des premiers films de l’argentin Carlos Gardel : La Casa es seria et Esperame en 1932, et Melodia de Arrabal en 1933. 

Au total, une quarantaine de films pour les plus grands réalisateurs : Leo Mittler (Les Nuits de Port-Saïd, 1931), Karl Anton (Maquillage, avec Edwige Feuillère et Saint-Granier, 1932), Georg-Wilhelm Pabst (Du haut en bas, avec Jean Gabin, 1933), René Guissart (Je te confie ma femme, 1933, où Arletty interprète la chanson « Et le reste »), Augusto Genina (Nous ne sommes plus des enfants, 1934), Louis Gasnier (Fedora, 1934, avec Marie Bell), Abel Gance (Lucrèce Borgia, 1935, avec Edwige Feuillère), Maurice Tourneur (Avec le sourire, 1936, et la chanson Y’a du bonheur pour tout le monde, interprétée par Maurice Chevalier), André Berthomieu (Le mort en fuite, 1936, avec Jules Berry et Michel Simon ; Le Secret de Polichinelle, 1936, avec Raimu et Françoise Rosay), Christian-Jaque (A Venise, une nuit, 1937, avec Albert Préjean et Mouloudji), Pierre Colombier (Balthazar, 1937, avec Jules Berry), Jean Dréville (Maman Colibri, 1937),  Jean Choux (Paix sur le Rhin, 1938), Marcel L'Herbier (Entente cordiale, 1939, avec Gaby Morlay et Victor Francen).

En 1939, il débute l'écriture de la comédie musicale « Histoire d’humour », sur un livret de Léopold Marchand, avec Pierre Fresnay et Yvonne Printemps mais la déclaration de guerre enterre cette création...

Ses dernières musiques résonneront dans deux films sortis en avril 1940 : Sur le plancher des vaches de Pierre-Jean Ducis, avec Noël-Noël et Pauline Carton, puis  Elles étaient douze femmes de Georges Lacombe, interprété par Gaby Morlay. 

Son ultime partition sera pour Le feu de paille de Jean-Benoît Lévy, d’après Henri Troyat, sorti en avril 1941, avec Orane Demazis.


Arrêté lors de la « rafle des notables »


D’origine juive, Marcel Lattès sera arrêté le 12 décembre 1941 lors de la rafle dite "des 743 notables israélites", en représailles d'attentats anti-allemands. Détenu au camp de Compiègne-Royallieu, Lattès croisera René Blum, ancien directeur du Théâtre de Monte-Carlo et frère de Léon Blum, mais aussi Maurice Goudeket, le mari de l’écrivaine Colette, Jean-Jacques Bernard, romancier et dramaturge fils de Tristan Bernard, qui relatera après guerre sa détention dans «  Le Camp de la mort lente » : «  Le compositeur Marcel Lattès arriva les mains dans ses poches, sans valise, sans couverture, souriant, persuadé et répétant à chacun que cette histoire était cocasse et que nous serions sûrement libérés avant vingt-quatre heures. »

En mars, Lattès est transféré à Drancy. Il se retrouve affecté au service chargé de la confection de matelas et sera libéré au printemps 1942 grâce aux démarches de son frère Georges et de Sacha Guitry.


L'exemption d'étoile jaune de Marcel Lattès (CDJC XXVa-185)
Il obtiendra une exemption provisoire du port de l’étoile jaune entre mai et septembre 1943, qui lui permettra de retravailler et de courir moins de risques lorsqu’il sortait le soir, malgré le couvre-feu. Un avantage certain obtenu en application du cadre dérogatoire de la 8e ordonnance allemande de mai 1942 imposant « l’insigne juif », grâce à son mariage mixte en 1923 avec Yvonne Colsy, de religion catholique. 

Leur fils Jean, baptisé, ne sera pas considéré comme juif. Marcel Lattès sera également dispensé des interdictions prévues par le Second statut des Juifs (loi du 2 juin 1941) et pourra composer de la musique pour le cinéma et le théâtre.

Un court répit car le 4 octobre 1943, la police viendra à nouveau l'arrêter à son domicile, près de Pigalle. 

Une arrestation due à une dispute à la sortie du Fouquet’s aux Champs-Elysées, avec un officier allemand qui se serait mal comporté avec une femme (d’après le témoignage de sa petite-fille, la réalisatrice Variety Moszynski, décédée en 2010).

Renvoyé à Drancy, ses soutiens n’obtiendront rien cette fois-ci et Marcel Lattès sera du convoi n° 64 du 7 décembre 1943 pour Auschwitz, qui comptait 155 enfants. 

Parmi ses compagnons d’infortune se trouvaient Aaron Cyrulnik, le père du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, et Raymond-Raoul Lambert (1894-1943), président de l’UGIF (Union Générale des Israélites de France), son épouse Simone et leurs quatre enfants, Lionel, 14 ans, Marc, 11 ans, Tony, 4 ans et Marie, 1 an.

Arrivés le 10 décembre, 267 hommes et 72 femmes seront sélectionnés pour les travaux forcés. Marcel Lattès meurt dans la chambre à gaz le 12 décembre, au lendemain de son 57e anniversaire.


Thierry Noël-Guitelman


Remerciements à M. Serge-David Abihssira, administrateur du Consistoire israélite de Nice, chargé de mission pour la restauration et la conservation du cimetière du Château, pour ses précieuses indications sur les Lattès inhumés à Nice.

mercredi 16 septembre 2020

Leguay - Bousquet : un parcours complice

Jean Leguay a vécu sa carrière de haut fonctionnaire dans l’ombre de celle de René Bousquet. Les deux hommes qui sont nés la même année, en 1909, auront un parcours complice. Co-responsables de la mort de milliers de juifs, ils mèneront après-guerre de brillantes carrières dans le privé…

Leguay, né le 29 novembre 1909 à Chevreuse, était le fils du président de la chambre des notaires de Rambouillet. Ancien élève des lycées Montaigne et Louis-le-Grand, diplômé de Sciences Po, docteur en droit et avocat, il débuta sa carrière dans la préfectorale en 1932. 
Le 3 octobre 1935, alors qu’il est secrétaire général des Basses-Alpes, il épouse Christine Janin, fille de Marie-Thérèse Nénot (soeur d’Antoinette Nénot, première épouse de Gontran Barry de Longchamps).
En 1936, il devient sous-préfet de Haute-Savoie. En juin 1939, il est nommé sous-préfet de Vitry-le-François (Marne), poste occupé depuis avril 1938 par René Bousquet, nommé secrétaire général à la préfecture de Châlons-sur-Marne, avec le soutien d’Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, frère de Maurice Sarraut, sénateur radical-socialiste de l’Aude et propriétaire de La Dépêche de Toulouse.
Du 16 novembre 1940, au 1er janvier 1942, Leguay lui succède au secrétariat général, Bousquet étant devenu préfet de la Marne, le plus jeune de France à 31 ans. 
Bousquet, né le 11 mai 1909 à Montauban, est aussi fils de notaire.
Diplômé de la faculté de droit de Toulouse, il débuta comme chef de cabinet du préfet de Tarn-et-Garonne. A 22 ans, en 1931, il devient chef de cabinet adjoint du sous-secrétariat d’Etat à l’Intérieur dans le premier gouvernement Laval. Sous le Front Populaire de 1936, il est chargé du fichier central de la Sûreté nationale.

Fin 1941, Leguay devient directeur de cabinet du préfet délégué en territoires occupés. 
En avril 1942,  lorsque Pierre Laval nomme Bousquet au secrétariat général à la Police, Leguay devient son délégué à Paris dans les territoires occupés et il est promu préfet hors cadre. Des rôles de premier plan pour la collaboration policière de Vichy avec l’occupant allemand.
Début juillet, Leguay participe avec Dannecker, chargé de la Question Juive à la Gestapo de Paris, à la commission préparatoire à la rafle du Vél d’Hiv. 

La déportation des enfants

Alors que Laval proposait dans un premier temps que les enfants de moins de 16 ans accompagnent leurs parents « lors de l’évacuation des familles juives de la zone non-occupée », le chef du gouvernement accepte finalement que les juifs de zone occupée et de zone libre, enfants compris, soient livrés…
Le 15 juillet 1942, Bousquet, sous l’autorité de Darquier de Pellepoix, Commissaire Général aux Questions Juives, donne officiellement l’ordre d’arrêter les juifs apatrides de région parisienne. 
Les 16 et 17 juillet, lors de la rafle du Vél'd’Hiv, près de 3000 policiers français arrêtent 13.152 juifs à Paris et banlieue.
Le 17 juillet, lors d’une réunion consacrée aux enfants arrêtés, Jean Leguay plaide « avec insistance » le principe de leur déportation, et leur transfert dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Plus de 800 enfants de moins de 6 ans seront finalement déportés dix à quinze jours après leurs parents…
Le 18 août Bousquet abaisse de 5 à 2 ans l’âge d’arrestation des enfants juifs en zone sud. 
Fin 1943, Pétain révoquera Bousquet et Leguay. En 20 mois à la tête de la police, ils auront participé à la déportation de 60.000 personnes de confession juive.
Préfet de l’Orne depuis janvier 1944, Leguay sera suspendu à la Libération et révoqué en 1945.
Il poursuivra une carrière dans le privé aux Etats-Unis. D’abord pour le groupement professionnel des industries d’art et de création, puis de 1950 à 1957 comme vice-président de la distribution des parfums Nina Ricci. Sa révocation sera annulée en 1955, et il sera réintégré dans le corps préfectoral en 1957.
De 1958 à 1970 il sera directeur général du groupe Warner-Lambert Co, un conglomérat industriel pharmaceutique dont il deviendra président international jusqu’en 1974. En 1975, il prend sa retraite après avoir présidé les laboratoires Substantia à Suresnes. 
Inculpé de crimes contre l’humanité en 1979 pour son rôle dans l’organisation de la rafle du Vél'd’Hiv les 16 et 17 juillet 1942, il meurt avant l’ouverture d’un procès le 2 juillet 1989. 

Quant à René Bousquet, il comparaîtra en 1949 devant la Haute-Cour mais sera acquitté, à l’issue d’un procès expédié en trois jours. 
Ecarté de la fonction publique il réussira à faire une brillante carrière d’homme d’affaires sans avoir à s’exiler à l’étranger. On le retrouve à la Banque d’Indochine, et au conseil d’administration du quotidien La Dépêche du Midi, qu’il dirige aux côtés de la veuve de Jean Baylet, décédé en 1959. 
Une décision du Conseil d’Etat lui permet en 1957, de retrouver sa Légion d’Honneur. Il est amnistié en 1958. Ami de François Mitterrand depuis le début des années 50, il sera même candidat de l’UDSR (Union démocratique et socialiste de la Résistance) aux élections législatives dans la Marne. 
Jusqu’en 1978, il siège au conseil d’administration d’UTA, compagnie aérienne dirigée par Antoine Veil, qui obtiendra sa démission.

En 1986, une instruction judiciaire est lancée contre Bousquet mais François Mitterrand, devenu Président de la République, interviendra pour ralentir la procédure. 
La Cour de cassation tranche en faveur d’un procès en cour d’assises, suite à l’acquittement de 1949, les partisans d’un nouveau procès invoquant une nouvelle infraction pénale, le crime contre l’humanité.
En 1989, une plainte en ce sens est déposée par trois associations suite à la déportation de 194 enfants.
Bousquet sera inculpé en 1991 mais l’instruction sera close et il n’y aura jamais de procès car le 8 juin 1993, Bousquet est assassiné à son domicile par Christian Didier qui, condamné à dix ans de prison, sera libéré en 2000.
                                                                                                                                          T. N-G


lundi 14 septembre 2020

POUR COMPRENDRE LE ZELE DE LA POLICE

Dès le décret-loi du 22 juillet 1940 révisant les naturalisations établies depuis 1927, où 8000 juifs perdront leur nationalité française, les autorités de Vichy devanceront les ordonnances allemandes en matière de répression antisémite.

Suivra l'ordonnance allemande du 27 septembre 1940 énonçant les critères d'appartenance à la religion juive, entrainant le recensement des personnes et des entreprises juives. Dans la foulée, l'Etat français adoptera le 3 octobre 1940 son premier "Statut des Juifs" applicable aussi bien en zone "libre" qu'en zone occupée...

Ainsi, jusqu'en août 1944, c'est au nom des ordonnances allemandes qu'elles étaient obligées de faire appliquer depuis l'armistice, que police et administration françaises se révèleront de parfaits exécuteurs d'ordres pour mener la répression raciale : fichiers, arrestations, interrogatoires, internements, rafles, seront facilités par la politique de collaboration franco-allemande mise en place à partir de la rencontre du 24 octobre 1940 entre Hitler et Pétain, à Montoire.

Création du Commissariat Général aux Questions Juives (loi du 29 mars 1941), réorganisation de la police nationale (loi du 23 avril 1941), second Statut des Juifs (loi du 2 juin 1941), "aryanisation" des biens juifs (loi du 22 juillet 1941), création de la Police aux questions juives (PQJ) (arrêté du 19 octobre 1941), création de l'UGIF (Union Générale des Israélites de France) (loi du 29 novembre 1941)... Tout cet arsenal rendra la collaboration active.

Lors de la première rafle du 14 mai 1941, dite "rafle du billet vert" liée à la couleur de la convocation, plus de 3700 Juifs étrangers seront arrêtés par la police française. Serge Klarsfeld, dans "Vichy-Auschwitz - Le rôle de Vichy dans la Solution finale de la Question Juive en France - 1942" cite le rapport établi sans ambiguïté par la Préfecture de Police : « En accord avec la Délégation générale du Gouvernement français dans les Territoires occupés et sur la demande des Autorités d'occupation, la Préfecture de Police a procédé ce matin, sur convocations, à la concentration de ressortissants polonais juifs, âgés de 18 à 40 ans, et de ressortissants tchécoslovaques et ex-autrichiens, âgés de 18 à 60 ans ». (1)

Un irréversible processus s'enclenche avec les rafles suivantes : le 20 août 1941, visant les Juifs français, puis le 12 décembre 1941, la rafle des notables en représailles d'attentats anti-allemands.

L'irréparable arrivera avec le premier convoi des déportations vers l'Est... le 24 mars 1942, parti à midi de la gare du Bourget-Drancy, avec une halte à Compiègne. Direction Auschwitz pour 1.146 Juifs.

Tout s'accélère avec la nomination le 18 avril 1942 de René Bousquet, Secrétaire général à la Police. La "coopération policière franco-allemande" sera fixée par d'intenses négociations entre Bousquet et le général SS Carl Oberg, Höhere SS und Polizeiführer, chef supérieur de la SS et de la police en zone occupée.

L'accord du 2 juillet 1942 scellera le sort de 40.000 Juifs de France déportables : Bousquet s'est engagé à livrer 10.000 Juifs de zone libre et d'arrêter 20.000 Juifs en région parisienne, tous étrangers. Environ 6.500 Juifs français - que Pétain et Laval veulent jusqu'alors distinguer des étrangers - le seront d'ici la fin 1942.

Le 4 juillet 1942, Laval propose la déportation à partir de 2 ans des enfants de Juifs apatrides à arrêter en zone non occupée. Le 17 juillet 1942 la police française envisage la déportation de 4.051 enfants à partir de 2 ans, des Juifs apatrides, arrêtés à Paris, la veille, lors de la rafle du Vél'd'Hiv. Proposition acceptée par Eichmann et appliquée massivement à partir du 17 août. La rafle se déroulera avec la participation des policiers et gendarmes français sur ordre de Vichy.

Le 19 juillet 1942, un premier convoi des raflés prend la direction d'Auschwitz avec 1.000 personnes, dont 172 Juifs français livrés par Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture régionale de Bordeaux. Dès son arrivée à Birkenau ce convoi n°7 verra 375 hommes immédiatement gazés...

Suivront l'accord de collaboration entre les polices françaises et allemandes début août 1942, et les rafles en zone libre le 26 août. En moins d'un mois, entre le 7 août et le 5 septembre, 9.872 Juifs seront transférés à Drancy par la police de Vichy, dont 6.584 arrêtés en zone libre...

Un nombre plus bas que prévu alors que les protestations s'enchainent au sein des autorités religieuses et du Consistoire central et entraineront un ralentissement du "programme" prévu de 13 trains pour septembre. Une grande rafle de plus de 5.000 Juifs français, prévue le 22 septembre à Paris, sera annulée, la police parisienne se limitant à l'arrestation de 1.574 Juifs roumains le 24 septembre. Le lendemain, ils seront 729 avec 63 de leurs enfants, français, a être inclus dans le convoi n° 37 parti de Drancy... Le 28, ils seront 609 et 67 enfants à constituer le gros du convoi n° 38. Les contingents de mille Juifs ne sont plus respectés... Eichmann est informé qu'il ne sera pas possible de déporter des contingents élevés, et le "programme" d'octobre est annulé.

Le 6 octobre, Röthke, responsable du service des Affaires Juives de la Gestapo, transmet à tous les commandos de la Sipo-SD l'ordre qui vise à l'arrestation de Juifs étrangers. Cet ordre commence par la formule : « Dans le cadre de la solution finale de la question juive et en ayant recours à la police française, les Juifs des nationalités qui suivent doivent être arrêtés... » Fin octobre, le résultat total sera de 1.965 Juifs, auxquels s'ajouteront 600 Juifs de Drancy.

Avec l'occupation de la zone libre par les Allemands à compter du 11 novembre, Bousquet indique aux préfets que « toutes opérations de police ne peuvent et ne doivent être effectuées que par la police française ».

Un mois plus tard, la loi du 11 décembre 1942, impose la mention "Juif" sur les papiers d'identité et les cartes d'alimentation dans la nouvelle zone sud, pour les Juifs français et étrangers. Une obligation qui s'ajoute à l'étoile jaune, imposée au 1er juin 1942 par les Allemands, en zone occupée, où le cachet "Juif" existait déjà...

Dans un tableau récapitulatif des 43 convois de l'année 1942, dressé par Serge Klarsfeld, sur 41.951 déportés à Auschwitz (dont 6.000 enfants de moins de 17 ans), 24.361 seront gazés à leur arrivée. Soit, sur 11 semaines de mars à novembre, une moyenne de 3.000 Juifs par semaine. On dénombrera 805 survivants en 1945. (2)

Au total, du 27 mars 1942 au 17 août 1944, les 79 trains partis vers Auschwitz entraîneront l'extermination de près de 76.000 Juifs...

« Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français » déclarait le Président de la République, Jacques Chirac, dans son célèbre discours prononcé lors de la cérémonie de commémoration de la rafle du Vél'd'Hiv le 16 juillet 1995, reconnaissant la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs. « Le 16 juillet 1942, 4.500 policiers et gendarmes, sous l'autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis ».

A la Libération, outre des exécutions expéditives sans procès de policiers et de miliciens, l'épuration de la police permettra de juger les fonctionnaires les plus zélés. 

En 1954, le "bilan définitif" après les recours liés à la loi d'amnistie de 1953, seulement 2.019 policiers seront sanctionnés dont 1.162 révoqués. « Depuis la fièvre épuratoire de la Libération : au total 41 % des sanctions (1.440) ont été annulées et 36 % des révocations (663) » relève Jean-Marc Berlière dans "Les policiers français sous l'Occupation". A la Préfecture de Police, véritable Etat dans l'Etat, 1.906 sanctions, 800 révocations, 164 retraites d'office, soit un policier sur dix sanctionné en 1945. Dans la hiérarchie, 52 révocations sans pension. 196 policiers parisiens seront condamnés par la justice, dont plus de 20 à la peine de mort. (3) 

68 Justes parmi les Nations

Serviteurs de l'Etat et de l'ordre, police et gendarmerie françaises ne constituaient pas un corps homogène. Face aux dérives collaborationnistes, quelques uns ont renoncé à l'obéissance imposée par leurs fonctions, contribuant avec d'autres français à sauver les trois quarts de la communauté juive de France. Ainsi, 68 policiers et gendarmes qui n'ont pas hésité à mettre leur vie en danger pour sauver des Juifs, ont reçu le titre de "Justes parmi les Nations", décerné par l'Etat d'IsraëlA Nancy, sept policiers du service des étrangers préviendront des familles et sauveront quelque 300 personnes de la rafle du 19 juillet 1942. Ces policiers, qui seront reconnus Justes, « que l'on peut qualifier d'humanistes n'ont jamais appartenu à l'une des trois organisations de la Résistance dans la police » relève Maurice Rajsfus dans "La police de Vichy". (4) 

Peu de policiers ont prévenu leurs futures victimes des rafles et seule une minorité s'engagea tôt dans la Résistance, quand d'autres attendront la dernière heure. Plus de 150 policiers tomberont dans les ultimes combats de la Libération de Paris et « dans la matinée du samedi 19 août 1944, les Parisiens incrédules découvrent le drapeau tricolore flottant sur la préfecture de police. Beaucoup s'étonnent : la police n'a-t-elle pas été pendant quatre ans l'auxiliaire fidèle d'un occupant qu'elle a protégé et dont elle a pris en charge une partie des tâches ? » interroge J.M. Berlière dans un chapitre intitulé Résistance ou opportunisme ?... (5) 

Au bilan, indulgence, pardon et oubli dominent à part quelques "exemples" :

René Bousquet (1909-1993) et Jean Leguay (1909-1989) constituent le meilleur exemple au plus haut niveau de la hiérarchie. Le premier, acquitté par la Haute Cour en 1949, mènera une carrière dans le privé après guerre. Poursuivi pour crime contre l'humanité en 1989, inculpé en 1991, l'action de la justice s'éteindra le 8 juin 1993, lorsqu'il sera assassiné à son domicile.

Leguay, délégué de Bousquet en zone occupée, verra sa révocation de 1945 annulée en 1955. Menant aussi une carrière dans le privé, il est à la retraite lorsqu'en 1979 il est inculpé de crime contre l'humanité pour son rôle dans l'organisation de la rafle du Vél'd'Hiv. Il meurt avant l'ouverture d'un procès.

Amédée Bussières (1886-1953), préfet de police de mai 1942 à août 1944, sera condamné aux travaux forcés à perpétuité en 1946 mais bénéficiera d'une remise de peine. 

André Tulard, né en 1899, directeur du fichier juif, meurt en 1967 sans être inquiété. 

Jean François, né en 1884, directeur des Affaires juives à la Préfecture de police, obtiendra deux classements par la justice en 1946. En 1954, il est même nommé directeur honoraire, et n'a jamais été sanctionné. 

Emile Hennequin (1887-1977), directeur de la police municipale, jugé en 1947, écopera de 8 ans de travaux forcés. Gracié en 1948, il sera mis à la retraite d'office.

Charles Permilleux, né en 1896, sous directeur du service spécial des affaires juives à la Direction de la PJ de la Préfecture de police, obtiendra un classement par la justice en 1946. La commission d'épuration avait proposé sa révocation sans pension... En 1949, le Conseil d'Etat déclare un "vice de forme" et Permilleux est rétabli dans ses droits au 1er septembre 1944.

Parmi ses inspecteurs, Henri Jalby, impliqué dans plus de 200 arrestations, est révoqué sans pension, son dossier est classé en justice en 1948 et sa pension est rétablie. Antoine Santoni, enfui en Allemagne à la Libération, sera arrêté en Suisse. Evadé lors de son transfert, il est repris en 1951. Jugé en 1953, il sera acquitté et rétabli dans ses droits en 1957. Laville, arrêté avec Santoni, qui déclarait « s'ennuyer » à la 5e section des RG, sera révoqué sans pension. Jugé en 1946, il est condamné à mort. Son jugement cassé, il est rejugé quatre mois plus tard, et condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Au sein des Brigades Spéciales de la Préfecture de police, qui dépendaient de la direction centrale des Renseignements Généraux, 154 policiers sur 220 seront poursuivis. 64 inspecteurs condamnés dont 22 à la peine de mort (10 exécutés. Les peines capitales non exécutées sont 4 contumaces et 8 grâces). Parmi les plus zélés des tortionnaires, le commissaire Fernand David, né en 1908, fusillé le 5 mai 1945, avec Lucien Rottée, né en 1893, directeur des RG.

L'inspecteur principal Gaston Barrachin, né en 1900, à l'origine de l'arrestation du groupe Manouchian, fusillé le 19 janvier 1946.

Louis Sadosky, inspecteur principal à la 3e section des RG, né en 1899, passe devant la commission d'épuration pour "zèle exagéré dans l'application des ordonnances allemandes". Révoqué sans pension en 1946, la cour de justice lui reprochera plusieurs milliers d'arrestations d'israélites. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, radié de la médaille militaire, sa peine est réduite à 10 ans en 1949, puis amnistiée en 1951. Il quittera la prison en 1953, rétabli dans ses droits à la retraite.

Just Bignand, de la BS du 4e arrondissement, né en 1910, bénéficia d'un classement mais du fait d'une nouvelle plainte, il sera condamné à trois ans de prison en 1950. Amnistié en 1953, il ne sera pas réintégré. Son chef, Francis Guillaume, surnommé "Darquier de Pellepoix", né en 1900, crédité de 84 arrestations de juifs, se suicida avant sa comparution devant la commission d'épuration.

Jean Dides (1915-2004), spécialiste des affaires juives et des résistants étrangers, révoqué, ne sera jamais jugé. A la tête d'une association corporatiste de défense des gradés épurés de la police municipale, forte de 2.200 membres, il sera réintégré. Devenu dirigeant du syndicat des commissaires de police, il participa à l'épuration des communistes dans les CRS. Il est à nouveau révoqué en 1954 lors de "l'affaire des fuites" où François Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur avait été mis en cause. Elu député poujadiste en 1956, conseiller municipal de Paris en 1959, il cofonde en 1960 le Front National pour l'Algérie française.

Pierre-Napoléon Poinsot, né en 1907, commissaire de la SAP (section des activités politiques) à Bordeaux de 1938 à 1944 est à la tête d'une brigade sanguinaire. Sous-directeur des RG à Vichy début 1944, il s'enfuit en Suisse. Condamné à mort, il est exécuté à Riom en juillet 1945.

Jacques Schweblin, né en 1901, directeur de la PQJ (Police des Questions Juives, créée en 1941 par le ministre de l'Intérieur Pierre Pucheu), antisémite fanatique, déporté en 1943 à Buchenwald par les Allemands, ne rentrera pas.  Lors de ses visites à Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande, il détroussait les internés avec ses hommes.

(1) Serge Klarsfeld, "Vichy-Auschwitz - Le rôle de Vichy dans la Solution finale de la Question Juive en France - 1942(Fayard, 1983), p. 15

(2) op. cit. p. 191 

(3) Jean-Marc Bélière, "Les policiers français sous l'Occupation", (Perrin, 2001), p. 329-330-333

(4) Maurice Rajsfus, "La police de Vichy - Les forces de l'ordre françaises au service de la Gestapo 1940/1944", (Le Cherche Midi, 1995), p. 221

(5) J.M. Berlière, op. cit. p. 37 

vendredi 4 septembre 2020

Libérée de Drancy sur fond de pillage des oeuvres d’art

Trois exemptions d’étoile jaune seront accordées en août 1942 aux marchands d'art Juifs Allan et Emmanuel Loebl, et Hugo Engel, galeriste Juif autrichien, et son fils Herbert. Ils avaient été chargés d'alimenter le projet de musée voulu par Hitler à Linz, en Autriche, et les collections pillées par Hermann Göring. (1)

Allan Loebl était au service de Bruno Lohse (1911-2007), historien d'art engagé dans la SS, pour lui fournir les plus belles oeuvres. 

Echange de « bons procédés », Lohse fera libérer l'épouse de Paul de Cayeux de Sénarpont (1884-1964), président du syndicat des marchands d'art, et propriétaire de la galerie Cailleux.  Née Judith-Marguerite Serf (1882-1973), issue d'une famille juive alsacienne de Buschwiller (Haut-Rhin), elle avait été internée à Drancy. Elle s'était mariée en 1910 avec le galeriste, personnage influent, conseiller du commerce extérieur, expert devant le tribunal civil de la Seine et l'administration des Douanes.

Dans le syndicat des marchands d'art, on retrouve l'industriel Achille Boitel, liquidé en 1944 par la Résistance. Une bombe avait été placée dans sa voiture…

Spéculateur, il agissait comme banquier non officiel du syndicat et a vendu plusieurs tableaux à Göring, notamment " La femme à l'oeillet " du peintre de la Renaissance allemand Lucas Cranach, et "Le bain de Diane" de Nicolas Bertin, peintre français du 18e siècle.

L'antiquaire Yves Perdoux en était également membre. Il révéla les cachettes du marchand d'art Paul Rosenberg, obtenant en contre-partie trois Pissaro et un Renoir... (2)

Afin d'échapper à l'aryanisation de la galerie d'art, les enfants et petits-enfants des époux Cailleux de Sénarpont, d'origine juive mais de confession protestante, iront se réfugier au début de décembre 1943 dans le sud Deux-Sèvres, à Thorigné, un petit village proche de Niort : Jean de Cailleux, marié en 1935 à Daria Kamenka (1908-1998) femme de lettres d'origine russe, et leurs jeunes enfants Marianne, Catherine et Olivier. Par l'entremise du pasteur Roullet, ils seront cachés chez M. et Mme Simon. Début 1944, ce pasteur sera arrêté par les Allemands pour son action résistante. (3)


(1) CDJC XXVa-186 Documents du 10 août 1942 au 13 juillet 1943 concernant l’exemption d’Allan et Emanuel Loeb, et Hugo Engel

(2) André Gob : " Des musées au dessus de tout soupçon " Armand-Colin, 2007, chap. 4 : Butin, saisies, spoliations 1933-1946, p. 142-144

L’Oeil n° 630 - décembre 2010 Dans les ténèbres du Dr Lohse, par Philippe Sprang

(3) Jean-Marie Pouplain : " Les enfants cachés de la Résistance " Geste éditions, 1998, p. 106-109.

mardi 1 septembre 2020

Bibliographie

Laure Adler, Françoise, Grasset, 2011.

Eric Alary, La ligne de démarcation, Perrin, 2010

Henri Amouroux, La vie des Français sous l’Occupation, Fayard, 1979

Henri Amouroux, Les passions et les haines, Laffont, 1981

Pierre Assouline, Le dernier des Camondo, Gallimard, 1997

Robert Badinter, Idiss, Fayard, 2018

Jean-Marc Berlière, Policiers sous l'Occupation, Perrin 2009

Jean-Marc Berlière, Polices des temps noirs, Perrin 2018

Hélène Berr, Journal (1942-1944), préface de Patrick Modiano, Tallandier, 2008

Jacques Chevalier, Entretiens avec Bergson, Plon, 1959

Jérôme Clément, Plus tard, tu comprendras, Grasset, 2005

Asher Cohen, Persécutions et sauvetages : Juifs et Français sous l'Occupation et sous Vichy, Editions du Cerf, 1993

Michèle et Jean-Paul Cointet, Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation, Tallandier, 2000


Robert Debré, L'honneur de vivre, Stock - Hermann, 1974

Jean-Louis Debré, Une histoire de famille, Robert Laffont, 2019


Charles Enderlin, Les Juifs de France entre République et Sionisme, Seuil, 2020


Jacques Fredj, Les archives de la Shoah, Centre de documentation juive contemporaine – L’Harmattan, 1998


Cyril Grange, Une élite parisienne : les familles de la grande bourgeoisie juive, 1870-1939, Editions du CNRS, 2016


Ida Grinspan et Bertrand Poirot-Delpech,  J’ai pas pleuré, Laffont, 2002


Maurice Goudeket, Près de Colette, Flammarion, 1956


Cécile Gruat et Cédric Leblanc, Amis des Juifs, les résistants aux étoiles, Tiresias - Les oubliés de l’histoire, 2005


Laurent Joly, Vichy dans la « Solution Finale » - Histoire du Commissariat Général aux Questions Juives, Grasset 2006

Laurent Joly, Dénoncer les juifs sous l'Occupation, Paris 1940-1944, CNRS éditions, 2017


Nadia Kaluski-Jacobson, Les lettres de Louise Jacobson et de ses proches 1942-43, Laffont, 1997


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Liliane Lelaidier-Marton, Une ombre entre deux étoiles – Histoire d’une enfant cachée, Editions Velours, 2006


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Adam Rayski, Le choix des Juifs sous Vichy entre soumission et résistance, La Découverte, 1992


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Anne Sinclair, La rafle des notables, Grasset, 2020


Anne-Lise Stern, Le Savoir-Déporté : Camps, histoire, psychanalyse, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du xxie siècle », 2004


Bernard Ullmann, Lisette de Brinon, ma mère - Une Juive dans la tourmente de la Collaboration, Éditions Complexe, 2004


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Limor Yagil, Chrétiens et Juifs sous Vichy, 1940-1944 : sauvetage et désobéissance civile, Edition du Cerf, 2005

Limor Yagil, La France terre de refuge et de désobéissance civile 1936-1944 : l'exemple du sauvetage des juifs, Cerf 2010-2011, 3 tomes

Limor Yagil, Au nom de l'art 1933-1945, Exils, solidarités et engagements, Fayard 2015