samedi 21 mai 2016

29 mai 1942 : mais que s'est-il donc passé ce jour là ?...

29 mai 1942 - 29 mai 2016 : soixante quatorze ans après, un rappel historique s'impose car la France oublie trop facilement les dates qui dérangent sa conscience. 

Le journal "Le Matin" du 1er juin 1942

Vendredi 29 mai 1942, dimanche 7 juin 1942...
Ces jours terribles comptent parmi les plus humiliants de la Seconde Guerre Mondiale.
La première date correspond à la promulgation, par le Militärbefehlshaber in Frankreich - le commandement militaire allemand - de la 8e ordonnance * . Elle interdisait aux Juifs, français et étrangers de zone occupée, dès l'âge de six ans, de paraître en public sans porter l'étoile jaune. 

Ce signe distinctif reprenait le symbole du judaïsme de l’étoile de David (en hébreu : magen David, bouclier de David), déjà imposé en Pologne au 1er décembre 1939, sous la forme d'un brassard. 
L'étoile à six pointes apparut dès mai 1941 en Croatie, en septembre 1941 en Allemagne et en Roumanie, puis fin avril 1942 aux Pays Bas et le 1er juin en Belgique. 

La seconde date marque l'entrée en vigueur du marquage infâme, avec la contribution active de l'Etat français de Vichy pour la distribution des étoiles dans les commissariats de police, et les sous-préfectures.
Imprimées à 400.000 exemplaires, trois étoiles par personne étaient prévues pour 100.455 Juifs (61.684 français et 38.591 étrangers).

Le tampon JUIF : une initiative du gouvernement de Vichy
Si le port de l’étoile jaune n’a pas été étendu à la zone sud après l'invasion allemande du 11 novembre 1942, le gouvernement de Vichy imposa par la loi du 11 décembre 1942, la mention « Juif », tamponnée à l'encre rouge, sur les cartes d’identité et d’alimentation dans toute la zone sud. Un dispositif déjà en vigueur à Paris, suite à une ordonnance du préfet de police du 10 décembre 1941.
"Moi vivant, l'étoile juive ne sera pas portée en zone libre " avait dit Pétain au grand rabbin Isaïe Schwartz. (Témoignage de Paul Estèbe, chef adjoint du cabinet de Pétain à Raymond Tournoux, cité dans "Pétain et la France", Plon 1980, p.305)
Et Laval, dans ses mémoires rédigées dans sa cellule, apportera des précisions sur ce "tampon" : " Je refusai l'obligation que les Allemands et le commissariat général voulaient imposer aux Juifs en zone sud de porter l'étoile jaune. Les Allemands (...) avaient exigé la loi instituant l'obligation de faire figurer le mot "Juif" sur les cartes d'identité et de ravitaillement. (...) Ce fut le moindre mal, car l'insertion sur les cartes ne gênaient pas les Juifs vis-à-vis des autorités françaises. Elle leur permettait d'échapper, comme travailleurs, au départ pour l'Allemagne, car j'ai toujours donné l'instruction de les exclure des départs. Ils furent seulement requis au tout dernier moment pour les chantiers Todt et il y en eut un nombre infime "... 
Laval "oublie" seulement les déportations massives effectuées depuis la zone sud !

Sans état d'âme, en parallèle des législations antisémites allemandes, Vichy instaura par toute une série de lois et décrets l'antisémitisme d'État, avant d'apporter sa contribution active à l'antisémitisme d'extermination.


STRATEGIES DE SURVIE ET REFUS
Dans ce contexte implacable d'élimination des Juifs du paysage français, des stratégies de survie ont été élaborées : refus du recensement, passages clandestins de la ligne de démarcation, placements d'enfants, réseaux de sauvetage et actions individuelles des Justes.
L'étoile jaune, marqueur discriminatoire, deviendra aussi un enjeu de refus :
> Le Pr Robert Debré, qui mène par ailleurs des actions de résistance, sera interrogé par la police en mai 1943. L'inspecteur note dans son rapport que le médecin "s'est présenté à plusieurs reprises dans les bureaux allemands sans porter l'étoile". 
Relevé de toutes les interdictions du statut des Juifs par décret du 5 janvier 1941, il soigne notamment des enfants d'officiers allemands. "Quoique prétextant que les autorités occupantes ne le considèrent pas comme Juif, le Pr Debré n'en est pas moins recensé à la préfecture de police et ne possède aucune dispense de l'étoile". (CDJC-CCXXXVIII-117)
    > Des avocats et des avoués décidèrent de ne pas porter l'étoile au Palais de justice de Paris. 
    Le bâtonnier Jacques Charpentier profita des vacances judiciaires de juillet à octobre pour faire traîner la situation, suite à la demande du chef du service juif de la SS de Paris transmise au Commissariat Général aux Questions Juives, de lui "signaler les cas d'infractions avec l'adresse des intervenants". (CDJC-XXIII-6, ordre du 15 juillet 1942)


    M. Jacob (1876-1944)

    > Le poète Max Jacob, converti au catholicisme en 1915, qui vit depuis 1936 à l'abbaye de Fleury à Saint-Benoit-sur-Loire (Loiret), écrira dans une lettre : "Deux gendarmes sont venus enquêter sur mon sujet, ou plutôt au sujet de mon etoile jaune. Plusieurs personnes ont eu la charité de me prévenir de cette arrivée soldatesque et j'ai revêtu les insignes nécessaires". Son frère aîné sera déporté à Auschwitz en février 1943 mais Max Jacob refusera les offres de ses amis voulant le faire passer en zone libre ou lui procurer des faux papiers. En janvier 1944, sa soeur sera envoyée à Drancy et Max Jacob sera arrêté le 24 février par la Gestapo. 
    Il mourra épuisé d'une pneumonie à l'infirmerie de Drancy le 6 mars 1944.


    > Des gestes de solidarité apparaîtront lors de l'entrée en vigueur de l'ordonnance allemande : trois jours après l'introduction de l'étoile, la Sipo-SD de Paris relève qu'une quarantaine de personnes ont été arrêtées pour défaut d'étoile, ou pour avoir porté d'autres insignes, des étoiles fantaisistes avec des inscriptions comme "zazou", "swing", "potache", "papou". Juifs et non Juifs ont été envoyés à Drancy ou à la prison des Tourelles pour les femmes. Les jeunes de moins de 18 ans, ont été relâchés après 24 ou 48 h. (CDJC-XLIXa-33) 
    > Un sujet largement développé dans " Amis des Juifs - Les résistants aux étoiles " (Tirésias 2005) de Cédric Gruat et Cécile Leblanc.
    >
    Hélène Berr
    Dans son Journal (Tallandier 2008), Hélène Berr donne un témoignage très éclairant de l'atmosphère qui régnait au lendemain de l'entrée en vigueur de l'ordonnance allemande.


    > Henri Szwarc, dans "Souvenirs : L'étoile jaune", rappelle : "Il n'était pas question de ne pas porter l'étoile, nous étions trop connus dans notre rue et à la merci d'une dénonciation. Nous avons par ailleurs reçu la visite d'un inspecteur chargé de vérifier jusque dans les armoires, que les étoiles étaient bien cousues sur nos vêtements". (Annales. Économies, Sociétés, Civilisations vol. 48, n° 3, 1993, p. 629-633)
    • Des protestations seront lancées par les autorités religieuses 
    > Chez les catholiques, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, autorise l'initiative d'un groupe de Jécistes demandant le 7 juin - dimanche de la Fête-Dieu - , de protester à la chaire de l'église de la Sorbonne.  Le chanoine Jean Rupp dira : " Une mesure incompréhensible pour l'âme française et où elle se refuse de se reconnaître, vient d'être prise par les Autorités d'Occupation. L'immense émotion qui étreint le Quartier Latin ne >nous laisse pas insensibles. Nous assurons les victimes de notre affection bouleversée et prions Dieu qu'il leur donne la force de surmonter cette terrible épreuve ".
    A la Sainte Chapelle, au cours de la messe réunissant le barreau parisien des avocats, le prédicateur, suppléant du cardinal, rappelle que "Juifs et chrétiens sont des frères ". (CDJC-XLIXa-94a : rapport d'un indicateur de la Gestapo).

    Dans de nombreuses paroisses d'arrondissement, des prêtres prendront position. (CDJC-XLIXa-92). Même à Vichy, "le RP Victor Dillard, devant ses fidèles de l'église Saint Louis, les invite à prier pour les 80.000 juifs que l'on bafoue en leur faisant porter l'étoile jaune. " (cité par Georges Wellers : Un Juif sous Vichy - Tirésias 1991, page 221)


    Le pasteur Bertrand
    • Chez les protestants, le pasteur André-Numa Bertrand, vice-président du Conseil de la Fédération protestante de France écrit dès le 12 juin au maréchal Pétain afin " de lui exprimer la douloureuse impression éprouvée (...) devant les nouvelles mesures prises par les autorités d'occupation à l'égard des israélites ". (CDJC-CXCV-36_001)
    Dans son sermon du 7 juin, le jour même où l'étoile jaune devait être portée, il déclarait : " Depuis ce matin, nos compatriotes israélites sont assujettis à une législation qui froisse dans leur personne et dans celle de leurs enfants, les principes les plus élémentaires de la dignité humaine ".
    Mandaté par le Conseil de la Fédération protestante de France, le pasteur Marc Boegner, président, remettra personnellement à Pétain, le 27 juin 1942 une lettre, relayée à tous les pasteurs de zone occupée, pour protester contre le port de l'étoile. 
    On y lit : " Ce port d'un insigne distinctif inflige à des Français une humiliation gratuite, en affectant de les mettre à part du reste de la nation (...) Aussi, les Eglises du Christ ne peuvent-elles garder le silence devant des souffrances imméritées ".

    > Un silence surprenant lié à l'isolement de ses dirigeants, repliés à Lyon, confrontés aux contradictions internes de la communauté juive. 
    Une résignation en dépit de la rencontre entre le cardinal Gerlier et le grand rabbin Kaplan, en août 1942, contre les déportations massives des Juifs des camps de zone libre. 
    Prévenu qu'un train de déportés du camp de Rivesaltes stationnerait en gare de Perrache le 11 août, Jacob Kaplan sera empêché de s'en approcher par la police. Il ira à l'archevêché de Lyon pour demander une protestation publique en chaire. Le 17 août, il transmet au cardinal Gerlier des informations sur la déportation des Juifs allemands et roumains, avec la preuve de l'extermination de ces derniers. Gerlier écrira à Pétain. (lire Sylvie Bernay : L'Eglise de France face à la persécution des Juifs 1940-1944 - CNRS Editions, p. 312 à 364)
    Le Consistoire réagira le 24 août 1942 en reprenant les termes du grand rabbin Kaplan, affirmant que les déportés sont sous " le coup d'un programme méthodique d'extermination ". (Lire "Les Français Juifs" 1914-1950 "Récit d'un désenchantement" par Muriel Pichon - Presses Universitaires du Mirail 2009, p. 184)
    Les dirigeants de l'Union générale des israélites de France appelaient quant à eux à "porter l'insigne dignement et ostensiblement", comme le rappelle Renée Poznanski dans "Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale" (Hachette, 2005, page 292 et CDJC-CCXIV-5).
    • En vain, des demandes d'exemption seront formulées, émanant d'associations ou de divers corps constitués : la Fédération des amputés de guerre, l'Ordre des médecins (en faveur de la veuve de Fernand Widal, mort en 1929, qui fut un ami de Pétain), les sapeurs-pompiers de Paris (requête du colonel Simonin, commandant du régiment, refusée par Oberg, chef supérieur de la SS et de la police).

    EXEMPTIONS : POUR LES "AMIES JUIVES" 

    DE PETAIN ET LES AUTRES...

    • Les mesures d'exemption prévues par la réglementation seront finalement peu utilisées : 
    " Lors de circonstances spéciales, dans l'intérêt du Reich, des dérogations à l'ordonnance peuvent être prévues dans des cas isolés" précisait le paragraphe 1 des dispositions d'application de l'ordonnance. (CDJC-CDXXVIII-82)
    Une brèche dans laquelle le maréchal Pétain s'engouffra pour demander quelques exemptions.
    En aucun cas il ne s'agissait de protéger les Juifs français de manière collective, en donnant en échange à l'ennemi les Juifs étrangers - la fameuse théorie du bouclier défendue après guerre par Robert Aron, et reprise en 2014 par le polémiste Eric Zemmour -. 

    Pétain voulait seulement protéger quelques très rares relations mondaines. 
    Le maréchal en fait la demande dans un courrier adressé le 12 juin 1942 à Fernand de Brinon, son ambassadeur auprès des autorités d'occupation. (AN F60 1485)
    La liste devait être communiquée le 22 juin pour être transmise au chef supérieur des SS et de la police. 
    Alors que les allemands misaient sur une centaine de demandes (CDJC-XLIXa-90a), le cabinet de Pétain transmet le 3 juillet, seulement trois demandes d'exemption concernant :
    - la marquise Marie-Louise de Chasseloup-Laubat (1879-1964)
    - sa sœur la baronne Lucie-Ernesta Girot de Langlade (1882-1944), filles du banquier Louis Stern
    - la générale Billotte, née Catherine Nathan (1883-1965), veuve depuis 1940 du général Gaston Billotte, gouverneur militaire de Paris de 1937 à 1939.

    >
    Mme Girot de Langlade devant son château à Cuts (Oise)
    Mme Girot de Langlade n'obtiendra pas l'exemption et sera finalement arrêtée le 3 janvier 1944. Déportée à Auschwitz par le convoi n° 66, elle périra à la chambre à gaz le 24 janvier 1944). 

    (Lire notre étude complète sur ce cas, objet d'erreurs répétées de plusieurs historiens)

    Déjà, 19 juin 1942, le SS-Sturmbannführer Herbert Hagen avait transmis à son commandement les conclusions d'une réunion tenue en présence de l'ambassadeur d'Allemagne Otto Abetz, pour d'autres demandes d'exemption réclamées par Pétain, en faveur de la veuve de Bergson - qui réussira à se réfugier en Suisse avec sa fille Jeanne -, l'écrivain Colette - qui n'était pas juive ! - et le pianiste classique Constantin Konstantinoff, chargé de la programmation musicale de Radio Paris. 
    Aucune décision n'avait alors été prise. (CDJC-XLIXa-91b)

    > Le dispositif dérogatoire de la 8e ordonnance prévoyait aussi l'exemption pour des Juifs étrangers issus des "pays belligérants, alliés et des pays neutres" pour "éviter les représailles contre les ressortissants allemands ainsi que les interventions des pays neutres" précise le 13 mai 1942 Théodor Dannecker, chef de la section IVJ de la Gestapo à Paris. (CDJC-XLIXa-13). 
    Ainsi, 9.837 personnes seront concernées d'après la préfecture de police.
    Les pays concernés sont la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, les états ennemis d'Amérique centrale ou du sud, Italie, Grèce, Turquie, Bulgarie, Suisse, Espagne, Brésil, Canada.

    26 EXEMPTIONS...

    >
    Une note secrète d'Heinz Röthke (CDJC-XXVa-164)
    Le 25 août 1942, une unique note signée Heinz Röthke, chef du service juif de la SS de Paris, dresse une liste de 26 exemptions de l'étoile, accordées à titre provisoire jusqu'au 31 août, avec prolongation possible de trois mois. (CDJC-XXVa-164)
    L'épouse de l'ambassadeur de Brinon, née Jeanne-Louise Franck (1896-1982), y figure en premier. 
    Suivent trois exemptions non nominatives faites à la demande de Pétain. 
    Outre Mme de Chasseloup-Laubat et la générale Billotte - dont l'exemption qui aurait été accordée ne figure pas dans les archives - la comtesse Suzanne Sauvan d'Aramon (1887-1954), épouse du député de Paris Bertrand d'Aramon qui vota les pleins pouvoirs à Pétain, et fille du banquier Edgar Stern, obtient son exemption le 13 juillet 1942. (CDJC-XXVa-172)
    Arrêtée, elle sera internée à Drancy le 25 juin 1944.

    Les exemptions permettront aussi de faciliter la présence allemande sur le sol français :
    Huit exemptions seront accordées pour de "pressants motifs économiques", afin de permettre le travail de cadres Juifs dans des entreprises au service des allemands.
    Sept autres exemptions concernent les services de contre-espionnage.
    Six sont accordées à des Juifs "travaillant avec la police anti-juive", indicateurs, dénonciateurs.
    Une exemption, formulée par le service de renseignements allemand, concerne Josef Hans Lazar, chef de la propagande allemande en Espagne.
    Trois exemptions sont accordées à des marchands d'art Juifs (Allan et Emmanuel Loebl, Hugo Engel) chargés d'alimenter le projet de musée voulu par Hitler à Linz, en Autriche, et les collections pillées par le maréchal Hermann Göring.

    Enfin, quelques très rares exemptions répondront à des demandes individuelles (cas de mariages mixtes, présentation de certificats de non appartenance à la "race juive") avec des appuis au plus haut niveau. 

    >
    Marcel Lattès (1886-1943)
    Lire les cas d'Ida Seurat-Guitelman et du compositeur Marcel Lattès.


    Ida Seurat-Guitelman a pu obtenir une exemption grâce à un courrier adressé avenue Foch, au siège de la Gestapo, par son mari, policier, qui bénéficia du soutien d'Emile Hennequin, le chef de la police parisienne, qui participa de près à la rafle du Vel d'Hiv.

    Marcel Lattès, compositeur de talent, auteur de comédies musicales et de musiques de films, avait été arrêté le 12 décembre 1941 avec d'autres français israélites. Libéré grâce à Sacha Guitry et son frère banquier, son exemption obtenue en mai 1943 lui avait permis de retravailler jusqu'à son arrestation le 15 octobre 1943. Il sera déporté à Auschwitz par le convoi n°64 du 7 décembre 1943.

    En général, la plupart des demandes d'exemption sont refusées, même lorsqu'elles sont transmises par les autorités préfectorales.
    Maurice Papon à la préfecture de Bordeaux entre 1942 et 1944

    > A son procès, en 1998, Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde, soutiendra avoir " sauvé des juifs " à l'occasion d'interventions multiples. 
    Il assura que ses services accordèrent 1.182 dérogations au port de l'étoile jaune (951 français et 231 étrangers). Des dérogations au demeurant impossibles puisqu'elles relevaient des seules autorités allemandes.
    Lorsque le procureur général interroge Papon sur l'application de la 8e ordonnance, il répondra : " le premier choc que j'ai eu en arrivant à Bordeaux, ça été l'étoile jaune qui venait d'être distribuée quelques jours avant mon arrivée. J'en ai constaté les effets et j'en ai condamné les méthodes (...) L'étoile jaune c'était en mai. Dès juillet, les allemands exigeaient la livraison d'hommes et de femmes innoçents. "
    Papon (1910-2007) sera condamné à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l'humanité. Après guerre, il n'avait jamais été inquiété et mena une longue carrière de préfet, en Corse, en Algérie, à Paris comme préfet de police de 1958 à 1967. Il sera impliqué sans suite dans la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 du FLN, puis du 8 février 1962 où neuf manifestants seront tués au métro Charonne.
    Député gaulliste du Cher de 1968 à 1981, ministre du budget de 1978 à 1981, il est rattrapé par son passé en 1981, suite à un article du Canard Enchaîné, mais son procès n'aura lieu qu'après 17 ans de bataille juridique.
    • Jacques-Félix Bussière, préfet du Loir-et-Cher, transmettra le 26 juin 1942 au ministère de l'Intérieur une demande déposée par une commerçante de Romorantin, Alice Houlmann-Lévy, 73 ans, et son employée Claire Kahn, 61 ans. Il lui sera répondu qu'il n'appartient pas au ministère " d'accorder de telles dispenses, ni même de les transmettre aux autorités allemandes ". Les deux femmes, arrêtées pour " action anti-allemande " seront déportées respectivement à Sobibor le 25 mars 1943, et à Auschwitz le 31 juillet 1943.
    • Louis Tuaillon, sous-préfet d'Oloron Sainte-Marie, écrira un courrier courageux au chef de la Sûreté allemande le 29 mai 1943 à propos des juifs évacués de la côte Basque " mis dans l'obligation de porter l'étoile jaune et de se présenter chaque semaine à la mairie ". En l'absence d'instruction il refuse de faire suivre d'effet ces demandes et rappelle qu'aucun texte français n'a imposé l'étoile en zone sud. (archives départementales Pyrenées-Atlantiques SDA 64). Nommé préfet de Lot-et-Garonne, puis à Limoges et Marseille. Arrêté par la Gestapo d'Agen en juin 1944, il sera déporté. Nommé préfet de Moselle en 1945, il meurt à 43 ans en 1947.
    • Colette, mariée depuis 1935 à Maurice Goudeketn'obtiendra pas d'exemption pour son mari. Arrêté en décembre 1941, interné à Drancy puis à Compiègne, il échappa à la déportation grâce aux interventions de Sacha Guitry, Brasillach et Drieu la Rochelle. Libéré le 6 février 1942, il sera caché jusqu'à la Libération. Le 31 mai 1943, Colette avait adressé un courrier au ministre de l'Interieur pour que Goudeket obtienne une dérogation au port de l'étoile mais le Commissariat général aux questions juives lui fait savoir le 19 juin que les autorités allemandes ont répondu "qu'aucune dérogation n'était admise". (CDJC-CXIII-9)
    Nelly Frankfurt
     avait 17 ans (Archives départementales 37)
    • Nelly Frankfurt, 17 ans, d'origine Polonaise, vit avec sa famille expulsée de Gironde au camp de La Lande, près de Tours. Elle écrivit le 31 mai 1942 une lettre poignante au général-chef de la Kommandantur de Paris. (CDJC-XLIXa-51b). 
    Elle écrivait : " J'ai de la peine à concevoir que je ne pourrai plus me trouver en société sans provoquer chez certains un sentiment d'animosité. J'aime tous les êtres humains sans distinction, et me voir repoussée par ceux que j'aime, surtout par mes camarades de classe, me cause un vif chagrin (...) Je m'adresse donc à votre bonté, à vos sentiments humains qui, j'en suis sûre, sont aussi forts qu'en moi ". En guise de réponse, elle sera arrêtée puis déportée à Auschwitz avec sa mère Alla, 54 ans, par le convoi n°8 du 20 juillet 1942. Son père, Stanislas, 59 ans, directeur commercial à Bordeaux, sera déporté à Auschwitz par le convoi n° 31 du 11 septembre 1942.

    29 mai 1942, 7 juin 1942 : ces deux dates ne peuvent être oubliées !

    Thierry Noël-Guitelman

    * Document consultable sur le site du Mémorial de la Shoah/CDJC

    > Ressources documentaires à consulter :

    France TVéducation : Shoah, le port infamant de l'étoile jaune

    Concours national de la résistance et de la déportation : éphéméride du réseau Canopé


    Mémorial de la Shoah

    D'autres livres incontournables sur le sujet :

    - Serge Klarsfeld : L'étoile des Juifs (L'Archipel 1992)
    - Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton : Vichy et les Juifs (Calmann-Lévy 2015)
    - Léon Poliakov : L'étoile jaune - La situation des Juifs en France sous l'Occupation - Les législations nazie et vichyssoise (Grancher 1999)
    - Maurice Rajsfus : Opération étoile jaune (Le Cherche Midi 2002)
    - Bernard Ullmann : Lisette de Brinon, ma mère - Une Juive dans la tourmente de la Collaboration (Complexe 2004)
    - Richard H. Weisberg : Vichy, la Justice et les Juifs (Archives contemporaines 1998)
    Françoise Siefridt : J'ai voulu porter l'étoile jaune (Robert Laffont 2010)

      vendredi 20 mai 2016

      Hélène Berr : "Je considérais cela comme une infamie"

      Hélène Berr raconte son attitude face à l'étoile jaune dans son exceptionnel journal

      Hélène Berr (1921-1945) jeune juive française, a tenu son journal du 7 avril 1942 jusqu’au 15 février 1944 à Drancy, où elle raconte sa vie quotidienne.

      Alors qu’elle préparait l’agrégation d’anglais, les lois antisémites du régime de Vichy l’obligent à abandonner ses études et elle devient assistante sociale bénévole à l’UGIF (Union générale des israélites de France) à partir du 6 juillet 1942.

      Arrêtée chez elle le 8 mars 1944, elle sera déportée à Auschwitz par le convoi n° 70, avec ses parents, le 27 mars 1944, le jour de ses 23 ans.

      Son père, Raymond, polytechnicien, ingénieur des Mines, était vice-président de la société Kuhlmann. Envoyée au camp de Bergen-Belsen, elle ne se lève pas, un matin, à l'heure de l’appel. Elle sera battue à mort  le 10 avril 1945, quelques jours avant la libération du camp par l’armée britannique.

      Son journal sera publié pour la première fois en 2008 aux éditions Tallandier par sa nièce Mariette Job et sera préfacé par l’écrivain Patrick Modiano, prix Goncourt 1978 et prix Nobel de littérature 2014.

      Le 1er juin 1942, la mère d’Hélène lui annonce «la nouvelle de l’étoile jaune».

      Voici sa réaction : 

      « Chez Mme Jourdan, j’ai rencontré (…) avec qui nous avons discuté de la question de l’insigne (l’étoile jaune). A ce moment-là, j’étais décidée à ne pas le porter. Je considérais cela comme une infamie et une preuve d’obéissance aux lois allemandes.
      Ce soir, tout a changé à nouveau : je trouve que c’est une lâcheté de ne pas le faire, vis-à-vis de ceux qui le feront.
      Seulement, si je le porte, je veux toujours être très élégante et très digne, pour que les gens voient ce que c’est. Je veux faire la chose la plus courageuse. Ce soir, je crois que c’est de le porter. » 

      Au soir du lundi 8 juin, journée où Hélène Berr porte l'étoile pour la première fois, fixée à sa boutonnière par un bouquet tricolore, elle note dans son journal :
      " Mon Dieu, je ne croyais pas que ce serait si dur. J'ai eu beaucoup de courage toute la journée. J'ai porté la tête haute, et j'ai si bien regardé les gens en face qu'ils détournaient les yeux. Mais c'est dur. D'ailleurs, la majorité des gens ne regarde pas. Le plus pénible, c'est de rencontrer d'autres gens qui l'ont. Ce matin, je suis partie avec Maman. Deux gosses dans la rue nous ont montrées du doigt en disant : « Hein ? T'as vu ? Juif. » Mais le reste s'est passé normalement. Place de la Madeleine, nous avons rencontré M. Simon, qui s'est arrêté et est descendu de bicyclette. J'ai repris toute seule le métro jusqu'à l'Etoile. A l'Etoile, je suis allée à l'Artisanat chercher ma blouse, puis j'ai repris le 92. Un jeune homme et une jeune fille attendaient, j'ai vu la jeune fille me montrer à son compagnon. Puis ils ont parlé.
      Instinctivement, j'ai relevé la tête-en plein soleil-, j'ai entendu : "C'est écoeurant." Dans l'autobus, il y avait une femme, une maid [domestique] probablement, qui m'avait déjà souri avant de monter et qui s'est retournée plusieurs fois pour sourire ; un monsieur chic me fixait : je ne pouvais pas deviner le sens de ce regard, mais je l'ai regardé fixement. 
      Je suis repartie pour la Sorbonne ; dans le métro, encore une femme du peuple m'a souri. Cela a fait jaillir les larmes à mes yeux, je ne sais pourquoi. Au Quartier latin, il n'y avait pas grand monde. Je n'ai rien eu à faire à la bibliothèque. Jusqu'à quatre heures, j'ai traîné, j'ai rêvé, dans la fraîcheur de la salle, où les stores baissés laissaient pénétrer une lumière ocrée. A quatre heures, J. M. [Jean Morawiecki] est entré. C'était un soulagement de lui parler. Il s'est assis devant le pupitre et est resté là jusqu'au bout, à bavarder, et même sans rien dire. Il est parti une demi-heure chercher des billets pour le concert de mercredi ; Nicole est arrivée entre-temps.
      Quand tout le monde a eu quitté la bibliothèque, j'ai sorti ma veste et je lui ai montré l'étoile. Mais je ne pouvais pas le regarder en face, je l'ai ôtée et j'ai mis le bouquet tricolore qui la fixait à ma boutonnière. Lorsque j'ai levé les yeux, j'ai vu qu'il avait été frappé en plein coeur. Je suis sûre qu'il ne se doutait de rien. Je craignais que toute notre amitié ne fût soudain brisée, amoindrie par cela. Mais après, nous avons marché jusqu'à Sèvres-Babylone, il a été très gentil. Je me demande ce qu'il pensait. [...]

      Mardi 9 juin 

      Aujourd'hui, cela a été encore pire qu'hier.
      Je suis éreintée comme si j'avais fait une promenade de cinq kilomètres. J'ai la figure tendue par l'effort que j'ai fait tout le temps pour retenir des larmes qui jaillissaient je ne sais pourquoi.
      Ce matin, j'étais restée à la maison, à travailler du violon. Dans Mozart, j'avais tout oublié.
      Mais cet après-midi tout a recommencé, je devais aller chercher Vivi Lafon à la sortie de l'agreg [l'agrégation d'anglais] à deux heures. Je ne voulais pas porter l'étoile, mais j'ai fini par le faire, trouvant lâche ma résistance. Il y a eu d'abord deux petites filles avenue de La Bourdonnais qui m'ont montrée du doigt. Puis, au métro à l'Ecole-Militaire (quand je suis descendue, une dame m'a dit : « Bonjour, mademoiselle »), le contrôleur m'a dit : « Dernière voiture. » Alors, c'était vrai le bruit qui avait couru hier. Cela a été comme la brusque réalisation d'un mauvais rêve. Le métro arrivait, je suis montée dans la première voiture. Au changement, j'ai pris la dernière. Il n'y avait pas d'insignes. Mais rétrospectivement, des larmes de douleur et de révolte ont jailli à mes yeux, j'étais obligée de fixer quelque chose pour qu'elles rentrent.
      Je suis arrivée dans la grande cour de la Sorbonne à deux heures tapantes, j'ai cru apercevoir Molinié au milieu, mais, n'étant pas sûre, je me suis dirigée vers le hall au bas de la bibliothèque. C'était lui, car il est venu me rejoindre. Il m'a parlé très gentiment, mais son regard se détournait de mon étoile. Quand il me regardait, c'était au-dessus de ce niveau, et nos yeux semblaient dire : « N'y faites pas attention. » Il venait de passer sa seconde épreuve de philo.
      Puis il m'a quittée et je suis allée au bas de l'escalier. Les étudiants flânaient, attendaient, quelques-uns me regardaient. Bientôt, Vivi Lafon est descendue, une de ses amies est arrivée et nous sommes sorties au soleil. Nous parlions de l'examen, mais je sentais que toutes les pensées roulaient sur cet insigne. Lorsqu'elle a pu me parler seule, elle m'a demandé si je ne craignais pas qu'on m'arrache mon bouquet tricolore, et ensuite elle m'a dit : « Je ne peux pas voir les gens avec ça. » Je sais bien ; cela blesse les autres. Mais s'ils savaient, eux, quelle crucifixion c'est pour moi. J'ai souffert, là, dans cette cour ensoleillée de la Sorbonne, au milieu de tous les camarades. Il me semblait brusquement que je n'étais plus moi-même, que tout était changé, que j'étais devenue étrangère, comme si j'étais en plein dans un cauchemar. Je voyais autour de moi des figures connues, mais je sentais leur peine et leur stupeur à tous. C'était comme si j'avais eu une marque au fer rouge sur le front. [...]

      Visite au père d'Hélène, en partance pour Drancy 

      Vice-président de l'entreprise Kuhlmann, Raymond Berr, père d'Hélène, a été arrêté le 23 juin 1942 sous prétexte que son étoile jaune était agrafée et non cousue. Sa famille obtient de le voir à la préfecture de police avant son départ pour Drancy :
      A partir du moment où Papa est entré, il m'a semblé brusquement que l'après-midi se raccrochait automatiquement à ce passé si récent où nous étions tous ensemble, et que tout le reste n'était qu'un cauchemar. Cela a été en quelque sorte une accalmie, une éclaircie avant l'orage. Quand j'y réfléchis maintenant, je m'aperçois que cela a été une bénédiction. Nous avons revu Papa après la première phase de la tragédie, après l'arrestation. Il nous l'a racontée. Nous avons vu son sourire. 
      Nous l'avons vu partir avec le sourire. Nous savons tout et j'ai l'impression qu'ainsi nous sommes encore plus unis, qu'il est parti pour Drancy lié encore plus étroitement à nous.
      Il est entré avec son sourire radieux, prenant la situation au comique : il était sans cravate, et au début cela m'a donné un choc, on l'avait déjà dénudé en deux heures. Papa sans cravate ; il avait l'air d'un « détenu », déjà. Mais cela a été fugitif. L'un des employés, avec des excuses, lui a dit qu'il allait lui rendre sa cravate, ses bretelles et ses lacets. Tous riaient. L'agent nous expliquait pour nous rassurer que c'était un ordre car hier un détenu avait essayé de se pendre. [...]
      Il y avait quelque chose de comique dans cette scène, où le détenu était Papa, où les autorités étaient pleines de respect et de sympathie. On se demandait ce que nous faisions tous là.
      Mais c'est parce qu'il n'y avait pas d'Allemands. Le sens plein, le sens sinistre de tout cela ne nous apparaissait pas, parce que nous étions entre Français.
      J'oublie de noter les détails donnés par Papa sur son arrestation, c'est tout ce que j'ai su et je n'en saurai pas plus avant de le revoir. Il est en effet allé rue de Greffulhe, et ensuite avenue Foch, où un officier (moi, j'ai compris un soldat) boche s'est jeté sur lui en l'accablant d'injures ( schwein [sale porc], etc.) et lui a arraché son étoile, en disant : « Drancy, Drancy ». C'est tout ce que j'ai entendu. Papa parlait d'une façon assez entrecoupée, à cause de toutes les questions que nous lui posions. 
      A un moment, j'ai remarqué une plus grande animation. [...] La porte s'est ouverte, et trois femmes sont entrées, la mère, une grosse blonde vulgaire, la fiancée et une autre qui devait être la soeur, on a introduit le détenu, un jeune homme très brun, qui avait une beauté un peu sauvage, c'était un juif italien, inculpé pour hausse illicite [marché noir], je crois. Ils se sont tous assis sur le banc de bois. A partir de ce moment, il y a eu du tragique dans l'atmosphère. En même temps, nous étions, tous les quatre ensemble, tellement éloignés de ces pauvres gens, que je n'arrivais plus à concevoir que Papa fût arrêté aussi."

      samedi 27 février 2016

      L'hommage de l'Académie des César à Nita Raya

      Nita Raya est apparue sur l'écran des César (capture d'écran Canal Plus)
      Vendredi 26 février, l'Academie des César a rendu hommage aux nombreux disparus de l'année.
      L'actrice Nita Raya, décédée le 25 mars 2015 à 99 ans, est apparue en photo.
      On peut la voir sur le site de Canal plus, dans l'intégrale de la cérémonie en pointant sur 1 h 25'25".

      Merci à Elodie Saura qui, mi-janvier, m'a demandé pour l'Academie, une photo de celle qui fut la compagne de Maurice Chevalier (le roi du music hall la protégea durant la Seconde guerre mondiale).
      Ne disposant pas de documents originaux, je l'ai mise en contact avec son petit-fils Grégoire Akcelrod.
      Nita Raya, d'origine juive roumaine- était née Raya Jerkovitch.

      Danseuse, chanteuse, meneuse de revue, elle participa à de nombreux films de 1934 à 1954 et tourna pour les plus grands cinéastes de l'époque comme Christian-Jaque, Abel Gance, Maurice Gleize, Pierre Colombier, Marcel L'Herbier, Maurice Dekobra.

      Cet ultime hommage de la profession répare un oubli de plus de soixante ans !





      Pour en savoir plus sur Nita Raya :

      mercredi 24 février 2016

      Serge Klarsfeld : L'avenir de la mémoire est garanti mais il faut s'engager

      Serge Klarsfeld était l'invité du Musée de la Résistance et de la Déportation de Haute-Garonne, le 23 février 2016.
      Serge Klarsfeld : " Il faut s'engager "
      Militant de la mémoire de la Shoah, Serge Klarsfeld est venu présenter à Toulouse, dans l'hémicycle du conseil départemental, son dernier ouvrage, "Mémoires", co-écrit avec son épouse Beate (Fayard-Flammarion, 2015).
      A ses côtés, symboles de la poursuite du travail de mémoire, les jeunes historiens Alexandre Doulut et Sandrine Labeau, pour " 1945, les rescapés Juifs d'Auschwitz témoignent " (Après l'oubli - FFDJF, 2015). Le débat était animé par Hubert Strouk, coordinateur régional du Mémorial de la Shoah et Guillaume Agullo, directeur du Musée départemental de la Résistance et de la Déportation.
      Celui qui, depuis son mariage en 1963 avec Beate Klarsfeld, s'est engagé dans ce combat sans relâche pour ne pas oublier, garde le cap, renforcé dans ses convictions par la progression de l'antisémitisme, du terrorisme et le fondamentalisme islamiste.
      "La Shoah continuera d'interpeller nos sociétés occidentales pendant très longtemps" a déclaré l'historien-avocat qui rappela son parcours.
      Né en 1935 en Roumanie, celui qui échappa à la Gestapo en 1943, à Nice, a vu son père déporté vers Auschwitz. Sa rencontre avec la fille d'un ancien officier de la Wermacht, a permis d'unir leur destin, pour comprendre et dénoncer ce qui allait devenir la plus grande tragédie du vingtième siècle.
      " Nous avons été plongés dans l'exceptionnalité. On peut s'engager et agir sur l'Histoire " a souligné Serge Klarsfeld en rappelant l'épisode de la gifle donnée par Beate, en 1968, au chancelier allemand, ex-nazi, Kurt Kiesinger. Un acte militant fondateur qui a permis de réveiller les consciences, des deux côtés du Rhin et bien au delà.
      S'engagea alors une action de longue haleine pour retrouver les anciens criminels nazis et les faire juger. " Notre premier combat a été d'épurer la société allemande. Puis, ce fut Vichy et c'est à Toulouse, en février 1973, que Beate, revenant de Bolivie, sur les traces de Klaus Barbie, rappela le rôle joué en France par René Bousquet, qui a sévi ici." (voir NDLR)
      Serge Klarsfeld rappela également les actions menées contre Paul Touvier, seul français condamné pour crimes contre l'humanité en 1994 (grâcié en 1971 par le président Pompidou), et Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de Bordeaux, devenu ministre, condamné à dix ans de réclusion criminelle en 1998.

      Les menaces existent...

      De l'association des Fils et Filles de déportés juifs de France, créée en 1979, à la parution des Mémorials de la Shoah en 1978 et 2012, Serge et Beate Klarsfeld n'ont jamais baissé les bras.
      Ils poursuivent leur combat, passant le relais à la nouvelle génération.
      Serge Klarsfeld a d'ailleurs co-signé le livre "1945, les rescapés Juifs d'Auschwitz témoignent", rappelant qu'il confia ses archives à Alexandre Doulut qui décrypta les auditions faites après guerre par le ministère des Anciens Combattants.
      Il salua fraternellement la Toulousaine Marise Crémieux-Hurstel, 88 ans, auteur de " Journal d'une adolescente juive sous Vichy " (Privat, 2016), écrit à l'initiative de sa belle-fille Nicole Zimermann, journaliste. Avec émotion elle lui a remis le manuscrit original de ses carnets de jeunesse qui ira rejoindre le Mémorial de la Shoah à Paris. Une transmission effectuée en présence de Jacques Fredj, qui dirige l'institution.
      La parole longtemps enfouie, que la société française ne voulait pas entendre, est désormais protégée...
      Pour l'avenir, malgré l'inéluctable disparition des derniers témoins, Serge Klarsfeld reste confiant en dépit du contexte actuel : "il a fallu une bonne trentaine d'années pour se rendre compte du crime commis. Avec les historiens, l'avenir de la mémoire est garanti. Mais devant la montée des extrêmes et l'antisémitisme, l'avenir politique n'est pas garanti. Les menaces existent toujours et c'est pourquoi il faut s'engager" a-t-il conclu.

      Thierry Noël-Guitelman

      NDLR : L'organisateur de la rafle du Vel d'Hiv, secrétaire général de la police de Vichy, proche de François Mitterrand, réussit à échapper à l'épuration malgré sa comparution devant la Haute Cour de Justice qui l'acquitta. Radié de la fonction publique il fit partie du conseil d'administration du journal régional La Dépêche de 1959 à 1971. En 1991, il est inculpé de crimes contre l'humanité mais il sera assassiné de cinq balles de révolver à son domicile parisien).

      Dédicace de Serge Klarsfeld à un rescapé du camp de Dora


      Sandrine Labeau
      Alexandre Doulut
      Mme Crémieux-Hurstel


      vendredi 27 novembre 2015

      L'étoile de la baronne Girot de Langlade : une erreur historique à corriger


      La baronne Girot de Langlade devant son château, à Cuts (Oise) - photo collection particulière E. de Langlade

      Dans la nouvelle édition de "Vichy et les Juifs", parue en octobre 2015 chez Calmann-Lévy, les historiens américains Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton, reproduisent à nouveau une erreur historique, concernant l'exemption d'étoile jaune de Mme Girot de Langlade, née Stern.

      En un peu plus de trente ans, "Vichy et les Juifs" est devenu un incontestable ouvrage de référence, abondamment cité et reproduit.   

      Inévitablement, cette "Bible" contient des erreurs qui n'enlèvent rien à sa pertinence générale. Une somme de recherches éclairant d'un jour nouveau le rôle de Vichy dans le processus nazi de la "Solution finale".  

      Mais la finalité de la recherche historique ne vise-t-elle pas à lever les incertitudes, à éclaircir les zones d'ombre ?

      S'agissant du cas précis de Mme Lucie Girot de Langlade, nous allons tenter de démontrer comment une approximation d'historiens est devenue au fil du temps, une véritable erreur historique qui mérite d'être corrigée.


      A la page 344 de leur nouvelle livraison, Marrus et Paxton indiquent que le maréchal Pétain " souhaitait des dérogations pour trois femmes : la comtesse d'Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat et sa soeur, Mme Pierre Girot de Langlade ". 
      Toutes trois sont des amies de Philippe Pétain et son épouse Annie.

      La première, Suzanne Sauvan d'Aramon (1887-1956) est la fille du banquier Edgar-Salomon Stern (1854-1937) et Marguerite Fould, sa cousine. Elle est l'épouse de Bertrand Sauvan d'Aramon (1876-1949)
      Ce député du 15e arrondissement de Paris vota les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. 
      Les deux suivantes sont les filles du banquier Louis-Antoine Stern (1840-1900) et d'Ernesta de Hierschel (1854-1926), plus connue sous son nom de plume Maria Star, qui tenait un salon littéraire réputé, chez elle, au 68 rue du Faubourg Saint-Honoré. Les deux banquiers sont cousins.

      La référence citée est double : la lettre du 3 juillet 1942 de Bernard Ménétrel, secrétaire particulier de Pétain (Archives Nationales F60 1 485) et l'ouvrage référence "L'Etoile Jaune" de l'historien Léon Poliakov, paru en 1949 et réédité en 1999 (page 62). 
      Page 345, les historiens soulignent : " Les Allemands considérèrent avec froideur ces requêtes ainsi que plusieurs autres. Ils accordèrent une poignée d'exemptions provisoires (parmi lesquelles les trois amies de Pétain, Mme de Brinon et la veuve d'Henri Bergson), mais refusèrent en général d'accueillir favorablement de telles demandes ".
      En dépit des très nombreux enrichissements apportés à leur nouvelle édition, Marrus et Paxton n'ont rien rajouté au chapitre des exemptions. Les passages concernés de la première édition de "Vichy et les Juifs", parue en 1981, sont reproduits à l'identique.

      Ménétrel, dans sa lettre, transmettra effectivement à de Brinon deux demandes précises en faveur des filles du baron Stern.
      Il écrit : " Le Maréchal a été heureux de savoir que sa demande avait été prise en considération et il a été sensible à la réponse qui lui a été faite.
      Vous voudrez bien, je vous prie, en son nom remercier les Autorités Allemandes de leur compréhension.
      Vous pourrez faire savoir que les dérogations ne peuvent être, dans l'esprit du Maréchal, que tout à fait individuelles et qu'elles ne seront dictées que par des considérations d'ordre familial.
      Ainsi que vous me l'avez demandé, voici quelques renseignements concernant les deux demandes qui ont été formulées verbalement pour :
      1) Mme de Chasseloup-Laubat,
      2) Mme de Langlade, née Lucie Stern, soeur de la Marquise de Chasseloup-Laubat.
      (...)

      Je pense qu'à ces demandes pourrait être jointe celle de Mme la Générale Billotte, dont je vous avais adressé la lettre reçue par le Maréchal, ainsi que copie de la réponse que je lui ai faite ".
      Née Catherine Nathan (1883-1965), fille de Ezra Nathan et Rebecca Finkelstein, la générale Billotte n'obtiendra pas d'exemption. 
      Elle était la veuve depuis mai 1940 du général Gaston Billotte, gouverneur militaire de Paris de 1937 à 1939.

      Léon Poliakov, premier historien à avoir travaillé sur le fonds d'archives de la Gestapo - conservé au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) du Mémorial de la Shoah -, se voulait prudent.
      Dans son livre "L'Etoile Jaune", écrit en 1949, il cite seulement  deux exemptions : la comtesse d'Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat et "un troisième cas que nous n'avons pas pu identifier ". Une inconnue qui perdurera.

      En 1979, le journaliste-historien Henri Amouroux, dans " La vie des français sous l'Occupation " (Fayard), pages 382 et 383, confirme ce doute et se limite à nommer deux cas sur trois  : " Avec Mme de Brinon sont également exemptées trois personnes (dont la comtesse d'Aramon et la marquise de Chasseloup-Laubat), en faveur desquelles le maréchal Pétain est intervenu le 12 juin 1942 ".

      En 1985, l'historien Maurice Rajsfus dans "La police de Vichy" (Le Cherche Midi), au chapitre de la police française et l'étoile jaune, parle "d'un certain nombre de dérogations au port de l'étoile jaune" et cite (page 109) celles accordées à Mme de Brinon, à la comtesse d'Aramon et à la marquise de Chasseloup-Laubat, en citant les sources documentaires respectives (CDJC-XXVa 174 et 175). 
      Mais en 2002, dans son livre "Opération Etoile Jaune" (Le Cherche Midi), Rajsfus introduit nommément une troisième personne : à la page 74, outre les exemptions accordées à Mme de Brinon, la comtesse d'Aramon, et la marquise de Chasseloup-Laubat, il rajoute Mme Pierre Girot de Langlade, déjà citée en 1981 par Marrus et Paxton.
      Sa source mentionne une série de documents du CDJC sur les exemptions, des cotes XXVa-164 à 206.
      Le premier document
      est la note du 25 août 1942, signée Röthke (l'adjoint de Dannecker, chef à Paris, de la section IV J de la Gestapo), qui fait état de 26 exemptions.
      Outre Mme de Brinon, citée en premier, est indiqué sans précision nominative " trois exemptions sollicitées par le maréchal Pétain ".
      Le dernier document (CDJC-XXVa-206a) date du 1er juin 1943.
      A la lettre signée par Hagen, chef d'état major de la SS, adressé à Fernand de Brinon, l'ambassadeur de Vichy à Paris, sont joints les trois certificats de Mme de Brinon, de la marquise de Chasseloup-Laubat et de la comtesse d'Aramon.
      Des certificats valables jusqu'au 31 août 1943.
      Les autres documents concernent diverses exemptions "pour motifs économiques", "des juifs travaillant avec la police anti-juive", le contre-espionnage, et une série de mesures individuelles.
      Concernant la veuve de Bergson - qui d'après Marrus et Paxton bénéficia d'une exemption alors qu'il s'agissait d'une proposition, restée sans suite, comme pour Maurice Goudeket, le mari de l'écrivain Colette. (document CDJC-XLIXa-91b)

      Au final, aucun document du fonds de la Gestapo, ne contient l'exemption prévue pour Mme Girot de Langlade. 

      Bernard de Langlade :
      " les historiens ont
      recopié l'erreur "

      Transformé en hôpital militaire en 1914, le château de Cuts a été incendié en 1917. Il sera reconstruit en 1926
      Le maréchal Pétain connaissait bien la baronne Girot de Langlade, qui l'invitait aux chasses organisées dans son château de Cuts (Oise). Ce département n'avait pas de secret pour Pétain car il installa son quartier général en 1916 à Noailles, et le Grand Quartier Général à Compiègne d'avril 1917 à mars 1918. 
      Le château, transformé en hôpital militaire en 1914, brûla pendant la guerre, en 1917
      Pétain fréquentait aussi le domicile parisien de la famille, 10 rue Léonard-de-Vinci, dans le 16e.
      Lorsque le 16 mai 1940, Pétain, ambassadeur de France en Espagne, rentre à Paris à la demande du président du conseil Paul Reynaud, il voyage dans le même train que Mme de Langlade, qui se trouvait alors en villégiature à Biarritz.
      Courrier de l'Oise du 19 juin 1927
      Pétain fut également le témoin de mariage de Yolande de Chasseloup-Laubat, fille de la marquise, mariée le 8 juin 1927 à Fernand de Seroux. (lire ci-contre la coupure de presse)

      Lucie Ernesta Henriette Stern, née à Paris le 20 octobre 1882, s'était convertie au catholicisme en 1911, sept ans après son mariage, le 9 avril 1904, avec le baron Pierre Girot de Langlade (1869-1931), dont elle aura un fils, Louis, en 1905. Il est décédé en 1982.
      Présidente de la Croix-Rouge de l'Oise, membre de plusieurs oeuvres sociales, elle monta même un dispensaire.
      Mme Girot de Langlade était une habituée des salons de la préfecture, et se croyait à l'abri du danger.
      Son petit-fils, Bernard, 77 ans, se souvient très bien de l'avoir vue arborant son étoile : 
      " Tout le monde lui avait dit de partir mais elle ne voyait aucune raison de le faire. Le matin de son arrestation, nous avions fait une promenade ensemble. J'avais alors six ans." 
      A propos de son exemption d'étoile, il estime que les historiens " n'ont fait que recopier une erreur historique. Elle a aussi été entretenue en 2005, par le roman "Lutétia", de Pierre Assouline. J'ai écrit à Robert Paxton pour lui dire que ma grand-mère n'a jamais bénéficié d'exemption d'étoile. Il s'est déclaré "ennuyé" dans sa réponse, mais l'erreur a été reproduite à nouveau " (NDLR : "Lutétia", p. 266, éditions Gallimard).

      L'arrestation 

      Le 3 janvier 1944, à l'heure du repas, des allemands se présentent au château de Cuts. 
      Bernard de Langlade se souvient : " J'étais avec mes trois frères et ma mère. Quand elle s'est levée, ils lui ont dit : ce n'est pas vous ! Elle les a conduits à ma grand-mère qui habitait à trois cents mètres. On lui demanda de rassembler des affaires ". 
      Mme Girot de Langlade monta à bord d'un camion bâché, qui n'était pas gardé. Elle sera dirigée sur Noyon.
      " Elle n'avait pas conscience de ce qui se passait et pensait qu'il s'agissait d'une simple vérification d'identité " estime Bernard de Langlade.
      Le reçu d'internement à Drancy
      Le 4 janvier, elle passa la nuit à Royallieu avant d'être transférée à Drancy, le lendemain.
      Le reçu administratif du camp, signé du chef de la police, porte le matricule 10757 et la baronne déposa la somme de 4.025 F.

      Girot au lieu de Langlade

      Malgré les réclamations de sa famille pendant la quinzaine de jours qui sépareront son arrestation de sa déportation, et des renseignements transmis par une infirmière de la Croix-Rouge, la baronne ne sera pas libérée. 
      Aujourd'hui encore, sa famille estime que ce refus est lié à une confusion de nom. 
      Enregistrée sous le simple patronyme Langlade, les démarches concernaient une dame...Girot.
      Le 20 janvier 1944, elle fera partie du convoi n°66 pour Auschwitz où se trouvait aussi la soeur de Max Jacob, Myrté-Léa, le champion olympique de natation Albert Nakache, sa femme Paule et sa fille Annie, les parents du résistant Raymond Aubrac.

      Madame Girot de Langlade périra dans la chambre à gaz le 24 janvier 1944.
      Un certificat, établi le 25 juillet 1945, par le bureau des fichiers des déportés politiques stipule bien Madame de Langlade, née Stern, " n'est pas rentrée " de déportation...
      Un autre certificat, du Ministère des anciens combattants et victimes de guerre, établi au nom de Madame Girot de Langlade, confirme sa "présomption de décès". 
      Soixante et onze ans après les faits, son petit-fils tente une explication à l'arrestation de sa grand-mère : " Sa soeur, la marquise de Chasseloup-Laubat n'a pas été inquiétée. Les allemands ont profité du fait que ma grand-mère était veuve depuis 1931. Elle était plus vulnérable ".  

      Thierry Noël-Guitelman