jeudi 5 novembre 2015

"Le Fils de Saul" : la dignité humaine contre la barbarie

Géza Rörig interprète le rôle de Saul Ausländer dans "Le Fils de Saul" du hongrois László Nemes
Allez voir « Le Fils de Saul », du hongrois László Nemes, grand prix du jury à Cannes !
Ce film - qui atomise au passage les partisans du « détail » - oppose la barbarie mortifère à l’humanité d’un père.
Auschwitz, été 1944 : 12.000 Juifs, hommes, femmes et enfants sont assassinés chaque jour...
Saul Ausländer - interprété par Géza Rörig - est membre du Sonderkommando qui participe à l’extermination massive : forcer les déportés à se déshabiller, les pousser vers la « douche » des chambres à gaz, avec la fausse promesse d’un thé chaud et d’un travail, puis une fois gazés, déverser les monceaux de cadavres dans les fours crématoires...
Saul croit reconnaître son fils qui, au sortir de la chambre à gaz respire encore malgré le Zyklon B. Un allemand l’étouffera avec ses mains...
Saul n’aura plus alors qu’une seule idée en tête : lui éviter le four pour l’enterrer dignement avec le kaddish d’un rabbin. Un projet individuel complètement fou alors que le commando prépare une révolte collective.
Nemes ne cherche pas à montrer l’inmontrable crime de la Shoah.
Caméra aimantée au personnage, arrière-plans flous empêchant toute impudeur. L’horreur n’est que suggérée, l’image incomplète renforcée par les sons, les cris des victimes, le tambourinement des mains affolées contre les portes, les vocifèrements nazis. On imagine l’odeur, on assiste à peine à l’horreur...
Le prochain convoi arrive déjà, il faut nettoyer et quand les crématoires saturent, les fosses se remplissent, une balle dans la tête pour accélérer le mouvement.
Saul réussira à cacher son fils avec la complicité du médecin du camp, part à la recherche d’un rabbin, en trouve un qui meurt, croit en trouver un second…
Saul portera le cadavre de son fils mais l’histoire trébuche dans la course vers la liberté. Pas de « happy end » ?
En fait, « Le fils de Saul » magnifie la dignité humaine, une bouée fragile dans l’océan de la mort. Les morts-vivants ont su résister !
Un message universel tellement vrai dans le contexte actuel, qu'il s'agisse du réchauffement climatique ou des fous de DAESH...

mercredi 14 octobre 2015

Marrus et Paxton : Vichy n'a pas épargné les Juifs français

Trente-quatre ans après la publication de "Vichy et les Juifs", les historiens canadien et américain Michael Marrus et Robert Paxton publient aujourd'hui chez Calmann-Lévy, une nouvelle édition de leur célèbre ouvrage.


Cette nouvelle édition bat en brèche l’idée trop répandue que la survie de 75 % des Juifs de France est un résultat heureux, en partie attribuable à Vichy qui aurait sacrifié les Juifs étrangers pour épargner les Juifs français.

Les deux universitaires nord-américains démontrent, documents à l'appui, que "proportionnellement", la déportation des Juifs a été plus importante en France que dans les autres pays occupés, voire qu'en Italie fasciste.
"Sans la participation du régime de Vichy, sans la livraison aux Allemands de 10.000 Juifs étrangers en zone non occupée, sans la participation de la police française aux arrestations, sans l'action des individus (dénonciateurs, acheteurs de biens juifs aryanisés), sans tous ces éléments, le bilan aurait été moins lourd", insiste Robert Paxton dans une interview à l'Agence France Presse.
Le livre dénonce l'idée que Vichy aurait essayé d'épargner les Juifs anciennement établis en France. "S'il est vrai qu'en 1942 (après l'invasion de la zone libre), Vichy a des velléités de reporter un peu le départ de ses citoyens juifs, c'est trop tard et trop peu", dit Robert Paxton.
Critiqués en 1981 pour avoir souligné le soutien d'une grande partie des Français aux lois raciales de Vichy, les deux auteurs ne manquent pas de rendre hommage "aux Français anonymes et admirables" qui ont apporté leur aide aux Juifs persécutés. Le livre leur est dédié.

Une réponse à Zemmour

Cette nouvelle contribution des historiens permet de répondre de manière incontestable à Eric Zemmour. L'éditorialiste-polémiste, tentait d'expliquer dans son livre "Le suicide français", paru en octobre 2014, que Pétain avait sauvé les Juifs français !
Marrus et Paxton rappellent dans leur nouvelle préface que "le bilan final - la perte de 25% de Juifs vivant en France, y compris 15% des citoyens juifs de France, dont de nombreux enfants - est plus lourd qu'il ne l'aurait été sans la participation de l'administration et de certains citoyens français ".
Faut-il rappeler que le statut des juifs, voulu par Pétain excluaient les Juifs des services publics, instaurait des quotas à l’université ; la loi du 22 juillet 1941 décidait l’aryanisation des biens juifs... tous ces textes ne faisaient aucune distinction entre juifs français et juifs étrangers.
Faut-il rappeler que la police française était en première ligne de la rafle du Vel d'Hiv ?
Finalement, Pétain n'aura protégé que quelques Juifs français "amis" en demandant des "exemptions" de l'étoile jaune aux allemands, sans condamner par ailleurs cet insigne infamant.
Le 25 août1942, Heinz Röthke, chef du service juif de la SS, officialisa une unique liste de 26 exemptés

En tête, se trouvait Jeanne-Louise de Brinon, née Franck, épouse de Fernand de Brinon, ambassadeur de Pétain auprès des allemands, et les filles du baron Louis Stern : Marie-Louise de Chasseloup-Laubat et Lucie Girot de Langlade (qui finalement n'obtiendra pas son exemption et sera arrêtée et déportée en janvier 1944).
S'ajoutera la comtesse Suzanne Sauvan d'Aramon, épouse de Bertrand Sauvan d'Aramon, député de Paris qui vota les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940.
Les autres exemptés sont des "rouages économiques" pour faire tourner l'industrie aux mains de l'occupant, et des Juifs au service de la police anti-juive...


dimanche 4 octobre 2015

La famille Klapisch n'a pas porté l'étoile jaune

Des saumons et harengs fumés réputés
Le grand-père paternel du cinéaste Eric Klapisch, Salomon Klapisch, dit Solly, et son épouse Blima Lax, n'ont pas porté l'étoile jaune. Ils avaient aussi refusé de se faire recenser comme juifs.

Joseph et David, les deux frères de Solly, ont été arrêtés et déportés. Seul, David, reviendra de déportation.

Solly, Blima et plusieurs membres de la famille s’étaient réfugiés à Aix-les-Bains, en zone d’occupation italienne, où Solly entra en contact avec un réseau de policiers gaullistes qui fabriquaient des faux papiers.
Le beau-père de Solly, Jakob Lax, industriel en fourrures, refusa de rejoindre la famille.
Arrêté par la police française, interné à Drancy, il sera déporté à Auschwitz et gazé à son arrivée le 16 novembre 1942.
Lorsque les Allemands envahissent la région d’Aix-les-Bains, Solly est prévenu qu’il est sur une liste noire...
La famille part se réfugier à Montbrison (Loire), sous le nom de Clapier, jusqu’à la Libération.
Solly et Blima ont eu quatre enfants : Liliane Klapisch, artiste-peintre (elle épousa le philosophe franco-israélien Stéphane Mosès), Robert Klapisch, le père de Cédric, Fernand et Marcel.
Cachés à Trévignin (Savoie), ils se trouvaient avec d'autres enfants Juifs dans une maison d'enfants dirigée par les soeurs Francia et Louise Labioz-Lamberlin, qui ont reçu en 2010 le titre de Justes devant les Nations pour leurs actions de sauvetage. (voir ici la fiche de Yad Vashem)

La famille Klapisch, venue de Pologne, était arrivée à Paris en 1913.
En 1919, Mordechai, l'aïeul, avec ses trois fils ainés, Harry, David et Joseph, fonda à Décines, près de Lyon, la société Klapisch et ses fils, spécialisée dans la production et la commercialisation du saumon et du hareng fumé.
En 1921, l’entreprise s’installera à Cachan, en banlieue sud de Paris.
Brillant physicien des particules, Robert a été directeur de la recherche au CERN, où il dirigea le programme qui aboutira à l’attribution du prix Nobel de physique en 1984. Marié d'abord à la psychanalyste Françoise Meyer (la mère de Cédric), il épousa en secondes noces Christiane Zuber, directrice d'études au Centre de recherches historiques.

Cédric Klapisch et sa mère
devant l'album familial
Cédric Klapisch a raconté l'histoire de ses grands-parents maternels, Raymonde et Robert Meyer,  dans un court-métrage, réalisé en 2014 : "Mon livre d'histoire".
(Voir la bande annonce ICI)
Un film qui part de l'inauguration d'une plaque commémorative à Montélimar, le 28 août 2013, au n° 7 de la rue Chabaud, où les époux Meyer furent arrêtés. 
La mère du réalisateur a accepté que son fils ouvre le livre après un travail de deuil de 70 ans, car elle se disait pendant longtemps qu'elle reverrait ses parents un jour...
Au service de l'Armée secrète, ils furent arrêtés le 11 octobre 1943 à Montélimar, et seront déportés à Auschwitz où ils mourront.

mardi 22 septembre 2015

L'histoire vraie de Francine Christophe


Le 12 septembre dernier, le photographe Yann Arthus-Bertrand a dévoilé son film "Human". Parmi les témoignages recueillis, on retrouve celui de Francine Christophe, survivante des camps de concentration. Elle raconte son miracle du carré de chocolat au camp de Bergen-Belsen.


Francine Christophe, née le 18 août 1933, a été internée au camp de Drancy avant d'être déportée le 2 mai 1944 avec d’autres femmes et enfants de prisonniers de guerre français, juifs. Ce statut, prévu par les Conventions de Genève, la sauvera.
Elle n'ira pas à Auschwitz mais au Camp de l’Etoile, dans le camp de Bergen-Belsen.
Évacuée du camp en avril 1945, elle sera libérée par les troupes britanniques.

jeudi 23 juillet 2015

"La Femme au tableau" : l'honneur retrouvé de la famille Bloch-Bauer

Adèle Bloch-Bauer : le tableau de Gustav Klimt volé par les nazis sera finalement restitué à la famille grâce à la ténacité de Maria Altmann et du jeune avocat Randol Shoenberg
Sorti sur les écrans français le 15 juillet dernier, "La Femme au tableau" (*) nous plonge au coeur d'une Autriche divisée entre l'oubli et la volonté de rendre justice aux victimes juives de la période nazie.
Ce film britannico-américain, réalisé par Simon Curtis, retrace la véritable histoire de Maria Altmann, une autrichienne juive réfugiée aux États-Unis peu avant la Seconde Guerre mondiale. Soixante-cinq ans plus tard, elle décide de se battre pour récupérer auprès du gouvernement autrichien les peintures de Gustav Klimt que sa famille possédait. Confisquées par les nazis, elles étaient accrochées depuis aux cimaises du musée du Belvédère. Véritable icône de beauté, le portrait de sa tante, Adèle Bloch-Bauer, comptait parmi les fiertés de l'art autrichien...
S'engage alors une bataille juridique exaltante, grâce au talent de Helen Mirren - qui incarne Maria Altmann -. Menant une vie tranquille depuis cinquante ans dans sa boutique de modiste, elle avait oublié son passé jusqu'à la mort de sa soeur. C'est en triant ses papiers, qu'elle décide alors de se lancer dans un combat digne de David et Goliath pour recouvrer la propriété des tableaux spoliés.
N'ayant pas la fortune nécessaire pour s'entourer des meilleurs avocats, elle fait appel au jeune débutant Randol Schoenberg, interprété par l'excellent Ryan Reynolds. Entre un poste dans un grand cabinet et la nécessité d'honorer ses origines juives, il s'engage aussi dans cette aventure où s'accumuleront les pires obstacles.
Le portrait d'Adèle sera finalement restitué à la famille Bloch-Bauer et sera racheté pour 135 millions de dollars en juin 2006, par le milliardaire Ronald Lauder. Il est exposé désormais à la Neue Galerie à New-York.
(*) Durée : 107 minutes

NB - Ce film s'inscrit dans la même thématique que "The Monuments Men", sorti en 2014.
Signalons aussi le film "L'Antiquaire", de François Margolin, sorti en 2015. Avec Michel Bouquet, François Berléand, Robert Hirsch et Anna Sigalevitch.
Synopsis : la jeune journaliste française Esther Stegmann découvre par hasard l'existence d'un tableau du peintre Jacques-Laurent Agasse (1767-1849) ayant appartenu à sa famille avant la guerre. Elle se lance dans une l'enquête pour comprendre les dessous de ce secret de famille.
Le film s'inspire d'un fait réel : la recherche par Sophie Seligmann des biens de son grand-père Jean-Albert Seligmann, né en 1903, fusillé au Mont-Valérien le 15 décembre 1941.

mercredi 1 avril 2015

Disparition de Nita Raya à 99 ans

La face cachée de l'étoile jaune : Disparition de Nita Raya à 99 ans: Nita Raya (studio Harcourt) Nita Ray a  été inhumée le 30 mars 2015, dans l'intimité familiale à Kermaria-Sulard (Côtes d'Armor...

jeudi 9 octobre 2014

Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature 2014


Prix Nobel de littérature 2014, Patrick Modiano voit son obsessionnelle quête du passé récompensée. L'académie suédoise a voulu saluer « l'art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation ».
Son premier roman, "La Place de l'étoile", publié en 1968, nous plongeait effectivement au coeur de l'obscurité du passé. Un récit quasi autobiographique, racontant l'histoire de Raphaël Schlemilovitch, juif français, né comme Modiano après la guerre.
Ce héros hallucinatoire, aux mille existences, cotoie aussi bien Maurice Sachs qu'Otto Abetz, Brasillach, Drieu la Rochelle, Proust, Dreyfus, mais aussi la Gestapo, Hitler, Eva Braun et les amiraux pétainistes. Et en exergue de son roman, on trouve cette remarquable histoire juive : « Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit : "Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile ?" Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. »
Cette inguérissable blessure raciale, on la retrouvera dans toute son oeuvre et toute sa vie.
Elle est liée à l'ombre de son père, Albert Modiano qui rencontra en 1942, sa future mère, traductrice à la Continental, la société de production contrôlée par l'occupant allemand.
Clandestin, ce père ne porta pas l'étoile jaune, mais il travailla avec le bureau d'achat du SD, le service de renseignement de la SS, en leur revendant des marchandises issues du marché noir.
Un père absent, le rejet de sa mère qui le place deux ans en nourrice, un petit frère mort à dix ans, son baptême à cinq ans, Patrick Modiano aura eu une enfance terrible.
Son adolescence ne vaudra guère mieux, avec des études ratées au lycée Henri IV, jusqu'à sa rencontre, décisive, avec Raymond Queneau, un ami de sa mère.
L'auteur surréaliste lui donna même des cours particuliers pour l'aider à passer son bac.
Il lui ouvrira toutes grandes les portes du monde littéraire, notamment les éditions Gallimard qui publieront son premier roman "La Place de l'étoile".
Queneau aidera Patrick Modiano dans sa résilience, en se substituant au père maudit avec qui il sera définitivement fâché, de 1966 jusqu'à sa mort, dans de curieuses circonstances, en 1977.
Mais ce père continuera de hanter une bonne partie de l'oeuvre de Patrick Modiano.
Il apparait dans "Dora Bruder", publié en 1997, puis dans "Un pedigree", paru en 2005. Face à l'énigme du père, son côté trouble, ses trafics, sa mystérieuse libération par un "ami" de la Gestapo alors qu'il est en partance pour la déportation, l'écriture sera pour Modiano comme une libération.
Dans chacun de ses livres, Modiano nous invite à partager la complexité de personnages ordinaires, à travers un jeu de piste dans le Paris de la Seconde Guerre Mondiale.  Des personnages, comme lui, en quête d'identité.